Entretiens aux Filles de la Charité (page 96)
— Dieu vous bénisse ma fille ! Dieu soit béni, mes chères sœurs ! Notre sœur dit que la première raison qui nous doit porter à continuer cette bonne coutume est parce que Dieu sera glorifié par le rapport des vertus des Filles de la Charité, parce que c’est l’œuvre de Dieu en elles ; et avoir mémoire des vertus qu’elles ont eues, c’est honorer l’auteur de ces mêmes vertus. Et ainsi on a raison, quand on voit un beau tableau, d’honorer et d’estimer le peintre qui l’a fait. Et comme tous ceux qui voient ce beau tableau, ne donnent pas la louange au
1). Localité de l’arrondissement de Dreux.
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tableau, mais au peintre, qui en est l’ouvrier, ainsi, mes filles en voyant les vertus de nos sœurs, nous en donnerons toute la gloire à Dieu, pource que ce ne sont pas tant leurs vertus, que les vertus de Dieu en elles.
La deuxième raison qu’on a dite, c’est que les sœurs ont là un grand sujet d’encouragement ; oui, parce qu’elles peuvent dire : "Si ma sœur Barbe, avec l’aide de Dieu, s’est rendue si vertueuse et a persévéré jusqu’à la mort dans la pratique de telle et telle vertu, ne puis-je pas faire de même, avec la grâce de Dieu ? Elle s’est surmontée dans les difficultés qu’elle a pu avoir ; eh ! mon Dieu ! ne puis-je pas le faire, puisqu’elle l’a fait ? Oui, je peux, comme elle, si je le veux, pourtant avec la grâce de Dieu, sortir de mes misères, de ma lâcheté, de mes vices et imperfections. Pourquoi ne le pourrais-je pas, puisqu’elle l’a pu ? Si Dieu lui a fait cette grâce, j’espère qu’il me la fera. Allons courageusement."
Voilà donc mes chères sœurs, comme quoi chacun peut profiter de cet entretien, et vous et moi et tous ceux qui sont ici. Quand il y aurait encore cent personnes, toutes auraient assez de quoi faire leur profit.
Sa charité, interrogeant une autre sœur, dit :
Et vous, ma sœur, avez-vous quelques autres raisons qui fassent voir l’obligation que les sœurs de] a Charité ont de conserver cette sainte coutume, qu’il faut toujours garder, voyez-vous, tant que la charité sera charité, de s’entretenir des vertus de nos sœurs après leur mort ?
— Mon Père, j’ai pensé la même chose que ma sœur vient de dire.
A une autre :
Ma sœur avez-vous quelque motif à ajouter pour lequel il vous semble qu’il faille tenir cette sainte coutume
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de s’entretenir de nos chères sœurs défuntes et bienheureuses ?
— Mon Père, je n’ai d’autres raisons que celles que nos sœurs ont dites.
— Or sus, Dieu soit béni ! En voilà bien assez ; qu’avons-nous à chercher davantage de raisons pour faire cela, puisque nous savons que Dieu en sera glorifié et que nous-mêmes en seront édifiés ? Dieu donnera un nouveau désir à chacune de pratiquer la vertu car si je ne me trompe, vous direz, entendant le récit de ce que notre sœur a fait : "Voilà qui est beau. Ah ! pourquoi ne fais-je pas ainsi ! Quoi ! voilà une personne qui a vécu si longtemps dans une Compagnie où j’ai le bonheur d’être, et ma vie est toute contraire à la sienne ! Oh ! je veux me corriger."
Mes sœurs, chacune se dira cela, ou, s’il y en a qui ne soient point touchées du désir de profiter de ce que l’on dit, il faut dire que ce ne sont pas des Filles de la Charité et que, si elles en ont la robe, elles n’en ont pas l’esprit. Il faut donc vous donner à Dieu pour profiter de cet entretien, et moi avec vous. Ce que vous pourrez dire de cette sorte : "Si jusqu’à présent j’ai été désobéissante à la sœur servante, si fâcheuse aux supérieurs et à la supérieure, je veux, moyennant la grâce de Dieu, me rendre plus docile et plus soumise, non seulement à ma supérieure, mais à toutes celles de la maison ; et je serais bien malheureuse si je ne le faisais pas, puisqu’une fille l’a bien fait. Voilà, mes chères sœurs, ce qui est du premier point.
Ma sœur Anne Vallin dit avoir demeuré avec la défunte à Saint-Denis.
— Eh bien ! ma fille, qu’avez-vous remarqué ?
— Mon Père, une grande exactitude à bien observer ses règles. Elle n’avait point de respect humain, lorsqu’elle
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savait ce qu’elle était obligée de faire, et ne craignait point de refuser l’entrée de notre chambre aux hommes, même aux prêtres.
— Voilà donc deux choses que vous avez remarquées : la première, l’exactitude à ses règles ; et la seconde, qu’elle n’avait point de respect humain. Mes filles, je vous l’ai dit autrefois ; il est impossible qu’une Fille de la Charité qui n’est pas exacte à ses règles puisse être bienheureuse.
La seconde chose que nous avons à remarquer, c’est d’être exactes à garder cette règle qui défend de laisser les hommes entrer en vos chambres. Il n’est pas permis que les sœurs de la Charité laissent entrer les hommes chez elles, et vous devez être exactes à garder et faire garder cela ; non pas même les prêtres, si ce n’est quand la nécessité y oblige, comme quand vous êtes malades. Hors cela, il n’est pas a propos, parce que n’étant pas cloîtrées comme les religieuses, vous avez pour cloîtres vos chambres ; et comme il n’est pas loisible d’entrer dans un cloître à qui que ce soit sans permission, ainsi il n’est pas expédient qu’on entre dans vos chambres. Quand ce serait moi-même, vous auriez droit de me le refuser. Donnez-vous à Dieu pour être exactes à cela ; car, voyez-vous, c’est de telle importance que, quelques-unes n’ayant pas fait comme ma sœur Barbe, il en est arrivé un grand mal. Elles se sont laissées aller à recevoir des prêtres chez elles. Et encore qu’il n’y eût point de mal, cela n’a pas laissé de diminuer la bonne odeur qu’elles avaient. Et Dieu sait le scandale que cela a fait dans le lieu où c’est arrivé. Et si vous n’y prenez garde et que vous ne teniez ferme à ce que je viens de dire, ce sera par cette porte-là que le démon perdra la Compagnie. Pourquoi cela ? Eh bien ! n’est-ce pas la bonne odeur dans laquelle elle a été jusqu’à présent qui a fait encore que les Filles de la Charité sont demandées
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en tant de lieux ? Qui est-ce qui doute que ce ne soit la fidélité que l’on remarque pour l’observance des règles ? Mais, sitôt que l’on verra du relâche, non seulement on ne vous appellera plus à de nouveaux établissements mais on vous ôtera ceux que Dieu vous avait donné la grâce de faire.
Or sus, mes chères sœurs, donnez-vous à Dieu. Quant à moi, je m’y donne dès maintenant ; M. Portail s’y donnera aussi, et Mademoiselle Le Gras, pour prendre résolution de faire observer cette règle-là de ne laisser jamais entrer d’hommes dans vos chambres, ni même des prêtres. Ah ! Sauveur, faites-nous la grâce d’entendre de quelle importance est ce point. Quoi ! mes sœurs, les dames de la Charité à qui on dira, des sœurs qui sont exactes à cela que vous ne laissez point entrer d’hommes en vos chambres, si elles savent le contraire de quelques-unes, diront : "Les nôtres ne le font pas" et dès là jugeront de cette fille qui permet l’entrée de sa chambre à son confesseur, qu’il faut qu’il y ait là quelque chose qui n’est pas bien, qu’assurément cette pauvre créature a quelques attaches à cet homme. Donnez-vous donc à Dieu pour faire comme notre sœur Barbe. Je m’assure que cette âme bienheureuse vous offre de bon cœur à Dieu et prie sa divine bonté pour qu’elle donne la grâce à toute la Compagnie de faire ainsi qu’elle a fait, parce qu’elle voit mieux que jamais la nécessité qu’ont toutes les Filles de la Charité de bien observer leurs règles.
Une sœur dit avoir remarqué que la défunte n’avait point de respect humain.
Monsieur Vincent répliqua :
Voilà qui est beau ! Elle ne faisait rien par respect humain. Cela est vrai, mes sœurs, il m’a paru ainsi, car jamais je n’ai vu que notre sœur Barbe ait fait
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quelque chose contre ce que doit faire une vraie Fille de la Charité. Je vous en pourrais dire plusieurs exemples ; mais c’est assez de dire que, quand il s’agissait de l’honneur de Dieu, ou de faire quelque chose contre ses règles, elle rompait avec qui que ce fût, elle n’avait point de respect humain. Il y a un exemple de cela qui mente d’être dit.
Une dame de grande condition (1), qui avait plus d’autorité alors dans le royaume que pas une autre, après les personnes royales, eut désir d’avoir une Fille de la Charité auprès de sa personne et me dit : "Monsieur, j’aime tant les Filles de la Charité que j’en veux avoir une auprès de moi ; je vous prie de m’en faire venir quelqu’une." — "J’en parlerai à Mademoiselle Le Gras." Et regardant qui nous choisirions pour cela, le sort tomba sur notre sœur. Je lui dis : "Ma sœur, il y a une grande dame qui désire avoir une sœur de la Charité avec elle. Nous avons pensé à vous pour vous y envoyer ; ne le voulez-vous pas bien, ma fille ?" Incontinent voilà les larmes qui lui viennent aux yeux, sans qu’elle dit aucune chose pour excuse, ni qu’elle était une pauvre fille de village à qui il n’appartenait pas d’être employée en telle occurrence, ou qu’elle n’avait point d’esprit. Elle ne dit rien de tout cela pour cette fois. Je lui dis : "Oh bien ! ma fille, offrez ces larmes à Notre-Seigneur ; il en saura bien tirer sa gloire quelque jour."
Après, comme cette dame pressait fort, je lui dis et lui donnai jour pour se trouver près du lieu, auquel je me trouvai aussi. Ce qu’elle fit. La dame fut avertie que la sœur de la Charité qu’elle avait demandée était arrivée. Elle l’envoya quérir par deux de ses demoiselles, qui, sachant bien pourquoi elle venait, lui dirent : "Ma
2). La duchesse d’Aiguillon.
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sœur, soyez la bienvenue ; Madame vous demande." Et je lui dis : "Allez, ma fille." Et elle les suivit et repoussa ses larmes du mieux qu’elle put.
Entrant dans la cour de cette dame, elle vit quantité de carrosses, comme vous pourriez dire au Louvre. Ce qui la surprit, et elle dit à ces demoiselles : "J’ai oublié de dire un mot à Monsieur Vincent ; je vous prie de me permettre d’y aller." Elles lui dirent : "Allez, ma sœur : nous vous attendrons ici." Elle s’en vint et me dit : "Ah ! Monsieur, où m’envoyez-vous ? C’est une cour que cela." Je lui dis : "Allez, ma sœur, vous trouverez une personne qui aime bien les pauvres." La pauvre fille retourne. On la conduit à Madame, qui l’embrasse et lui témoigne grande affection, attendant de lui dire ce qu’elle désirait d’elle lorsqu’elle serait hors de compagnie. Et encore que cette bonne fille sût bien que cette demeure lui était un moyen de faire beaucoup de bien aux pauvres, néanmoins elle paraissait triste, ne faisant que soupirer, ne mangeant presque point. Ce que cette dame ayant reconnu, elle lui demanda : "Ma fille pourquoi ne vous aimez-vous pas avec moi ?" Elle, sans dissimuler le sujet de sa peine, lui dit : "Madame, je suis sortie d’auprès mon père pour servir les pauvres, et vous êtes une grande dame, puissante et riche. Si vous étiez pauvre, Madame, je vous servirais volontiers." Elle disait la même chose à un chacun : "Si Madame était pauvre, je me donnerais de grand cœur à son service, mais elle est riche." Enfin la dame la voyant toujours triste, la renvoya au bout de quelques jours (2).
— Mon Père, dit une sœur, elle avait encore une industrie admirable et fort particulière pour l’instruction de la jeunesse et pour attirer les grandes filles au catéchisme,
2). Les feuilles du manuscrit sur lesquelles ce trait était rapporté ont été déchirées et enlevées ; nous empruntons ce récit au ms. Déf. 2, p. 83 et suiv.
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où il en venait quantité, et faisait beaucoup de fruit dans Saint-Denis par ce moyen.
— Dieu soit béni ! C’est comme un onguent précieux qui attire après soi les âmes.
Sœur Jeanne Luce dit :
Mon Père, j’ai demeuré aux Galériens avec elle. Elle avait une grande patience à supporter les peines qui s’y rencontrent à cause de la mauvaise humeur de ces gens. Car, quoiqu’ils fussent animés quelquefois contre elle jusqu’à lui jeter le bouillon et la viande par terre, lui disant ce que l’impatience leur suggérait, elle souffrait cela sans rien dire et le ramassait doucement, leur témoignant aussi bon visage que s’ils ne lui avaient rien fait ni dit.
— Oh ! voilà l’affaire : leur témoigner aussi bon visage qu’auparavant.
— Mon Père, non seulement cela, mais elle a empêché cinq ou six fois les gardes de les frapper.
— Or sus, mes sœurs, s’il y en a ici quelques-unes qui aient demeuré aux Galériens et qui aient voulu tenir tête à ces pauvres gens, leur rendant mal pour mal et injures pour injures, affligez-vous, voyant qu’une de vos sœurs, qui portait même habit que vous, quand on lui jetait la viande qu’elle leur portait, ne disait mot, et, si on les voulait frapper, ne le pouvait souffrir. Oh ! quel sujet d’affliction pour celles qui ont agi tout autrement, qui ont voulu répondre aux paroles de ces pauvres forçats ou aux gardes !
Mes sœurs, pource que vous toutes qui êtes ici pouvez être employées à servir les pauvres gens, apprenez de notre sœur la leçon comme quoi vous vous devez comporter, non seulement aux Galériens, mais partout ailleurs ; apprenez de notre sœur comme il faut supporter les pauvres avec patience.
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Notre-Seigneur, lorsqu’on le chargeait d’injures, ne répondait point ; car il est dit de lui qu’il a été mené comme un doux agneau à la boucherie, sans ouvrir la bouche pour se plaindre. Apprenez donc de lui à ne jamais repartir aux injures. Si vous faites autrement, vous les aigrirez contre vous et leur donnerez sujet d’offenser Dieu davantage.
La même sœur dit :
Mon Père, j’ai aussi remarqué son exactitude à ne point laisser entrer des hommes dans nos chambres. Une fois qu’un bon prêtre la venait voir, elle fit dire qu’elle n’y était pas.
— Voilà qui est beau ! Dieu vous bénisse, ma fille ! Mes sœurs faisons comme elle, usons de quelque moyen pour nous aider à cela. Elle fait dire qu’elle n’y est pas, pour ne point mécontenter ce bon ecclésiastique. "Oh ! mais, Monsieur, me dira quelqu’une, c’est mon confesseur." C’est pour cela que vous ne le devez pas laisser entrer pource que la confiance que vous avez en lui vous peut faire contracter quelque mauvaise habitude, à cause de la malignité de notre nature. Ainsi vous devez éviter telles rencontres autant qu’il est possible.
"Mais, direz-vous, c’est une personne de condition." N’importe vous ne leur refuserez jamais l’entrée de vos chambres, que cela ne porte dans leurs esprits un certain respect pour la Compagnie. Et que peuvent-ils dire sinon : "Voilà de vraies religieuses."
La même sœur :
Mon Père, elle avait grand support et charité pour les sœurs.
— Voilà qui est beau ! Monsieur Portail, ne vous semble-t-il pas que cela nous fait voir que cette âme est comme un arbre, et que ce que l’on dit est autant de
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fruits de cet arbre ? Ne vous excusez point, mes sœurs, de ce que vous ne pouvez pas supporter votre prochain, puisqu’elle l’a fait ; et vous devez vous donner à Dieu pour vous supporter l’une l’autre, quelque part que vous soyez. Car nous sommes tout pleins de défauts, de sorte que nous n’avons pas seulement à souffrir de l’humeur des autres, mais nous avons peine à nous supporter nous-mêmes, pource que nous sommes continuellement agités. C’est comme une meule qui n’est jamais ou fort peu en repos et même état.
— Enfin, mon Père, je n’ai remarqué que vertus pendant que j’ai été avec elle. Quand je ne cesserais de dire jusqu’au soir, ce ne serait pas fait.
— Ah ! Sauveur ! que voilà qui est beau ! Il est dit dans les Saintes écritures que, quand bien tous les livres qui sont au monde seraient pleins de ce que Notre-Seigneur a dit et fait, tout ne serait pas écrit. Et notre sœur dit de ma sœur Barbe qu’elle n’aurait pas dit tout ce qu’elle en a remarqué quand elle ne cesserait de dire jusqu’au soir. Quelle confusion d’être sœur d’une telle sœur et de ne pas faire comme elle a fait, d’être d’une Compagnie où il se trouve des âmes si vertueuses et de n’avoir point de ces vertus ! Or sus, mes chères sœurs, que cela nous serve. Et quand il arrivera que, par la suggestion de l’esprit malin, vous trouverez quelque chose de difficile, dites : "Ma sœur Barbe a fait cela ; pourquoi ne le ferais-je pas ?"
Qui est-ce qui a encore demeuré avec elle ?
Sœur Marie Joly :
Mon Père, j’ai été dès le commencement de l’établissement de la Compagnie. Ce que j’ai pu remarquer, ç’a été qu’elle fuyait les hommes et était fort gaie avec ses sœurs.
— Cela est vrai, elle était d’humeur assez gaie. Ce qui
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n’empêchait pas qu’elle sût bien se retenir quand il fallait ; mais elle était d’un agréable entretien. Mes sœurs, je ne vous puis assez recommander la pratique de notre chère sœur. Quelle excuse avez-vous d’empêcher les hommes d’entrer chez vous ? Donnez-vous à Dieu pour cela et veillez les unes sur les autres. Ne permettez pas que vos sœurs le fassent. O Sauveur ! souffrir que sa sœur s’entretienne avec des hommes dans sa chambre ! Voyez-vous, gardez vos chambres fermées, comme les religieuses leur cloître ; et si vous apprenez que quelques unes ne soient pas fidèles à cela, avertissez-en Monsieur Portail, moi ou Mademoiselle Le Gras et entretenez-vous les unes avec les autres de la beauté de cette vertu.
Sœur Marie Poulet :
Mon Père, j’ai eu le bonheur de demeurer avec ma sœur Barbe et j’ai remarqué une grande charité pour ses sœurs, en ce qu’une voulant quitter sa vocation, elle fit tout son possible pour l’empêcher, jusqu’à se jeter à genoux devant elle pour la prier de ne point faire cela. Elle m’a dit beaucoup de choses pour mon bien, quoique, à ma confusion, j’en aie bien mal fait mon profit.
Secondement, elle avait grand zèle pour le service des pauvres et un soin tout particulier pour l’instruction des enfants. Elle avait aussi beaucoup d’adresse pour attirer les dames à faire la charité aux pauvres.
Pour l’observance de ses règles, elle y était fort exacte. Quand nous fûmes à Châlons, encore que nous eussions peu de temps, elle ne laissait pas de nous faire l’oraison, aussi elle-même.
— Voilà qui est beau, mes sœurs ! lors du siège ?
— Oui, mon Père, quelques-unes y les blessés à l’Hôtel-Dieu de Châlons.
— Dieu soit béni !
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Une autre sœur :
Mon Père, j’ai été avec elle à Saint-Denis, où elle a fait de grands fruits par le moyen de ses instructions. Elle attirait toutes les filles même les femmes, qui venaient à l’Hôtel-Dieu pour entendre tantôt le catéchisme et quelque autre fois la lecture de la vie des saints. Il y en eut une fois jusqu’à soixante. Elle leur faisait quelquefois faire l’oraison après l’instruction.
Il arriva un jour qu’elle dit à une sœur quelque chose qui la fâcha. Celle-ci s’étant couchée sans lui demander pardon, sœur Barbe se leva de son lit pour le faire, afin de l’adoucir.
A la première guerre de Paris, l’hôpital étant pauvre, on avait déjà fait démonter les lits ; mais elle fit tant qu’il lui fut permis de venir ici ; et par votre permission, mon Père, elle fit en sorte que l’on quêta suffisamment pour les rétablir.
Enfin elle a retiré quantité d’âmes du chemin de perdition, et il y en a qui la regrettent encore, quoiqu’il y ait plus de neuf ans qu’elle en est dehors.
Elle portait tant de respect à ses supérieurs qu’elle se mettait à genoux pour lire les lettres qu’elle recevait de leur part.
— O mes sœurs, voilà un grand tableau devant vos yeux ! Mademoiselle, vous plaît-il nous dire ce que vous avez remarqué ?
— Mon Père, je reconnais que tout ce que nos sœurs ont dit est véritable. Elle avait de l’amour pour toutes les choses qui regardent les règles, grande affection pour l’instruction de la jeunesse. Sitôt qu’elle savait les règles, elle ne voulait rien omettre, ni rien innover de ce qui lui était ordonné.
Partout où elle a été, aux Enfants trouvés, auxquels elle a fait] a visiteplusieurs fois, je ne l'ai jamais vue
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répugner à rien. Quand on a su sa mort, on a écrit ses vertus de tous les endroits où elle a été.
Quand elle m’écrivait, elle souscrivait : L’orgueilleuse, par un désir qu’elle avait d’avoir l’humilité à quoi elle a travaillé sans se lasser.
Elle avait grand support pour les sœurs avec qui elle était. Une de celles qui étaient avec elle à Châteaudun, lui ayant donné sujet d’exercice, en eut regret et lui en demanda pardon. La voyant malade de la maladie dont elle est morte, elle lui dit : "Ma sœur, ne fallait-il pas faire ainsi ?" comme si elle eût voulu dire que c’est par le support que l’on gagne ceux qui se laissent emporter à quelque chose contre ce qu’ils doivent.
Nos sœurs qui ont demeuré avec elle en ces derniers jours me mandent qu’elles y ont tant remarqué de vertus que huit mains de papier ne suffiraient pas pour les écrire.
Je ne l’ai jamais vue se détourner de ses résolutions. Elle aimait fort tendrement la Compagnie et avait grande douleur quand elle savait quelque chose qui n’était pas bien.
Voici la lettre par laquelle on me donna avis de sa mort : "Vous avez pu savoir la mort de notre chère sœur Barbe par la lettre que nous vous avons envoyée. Nous vous confirmons par celle-ci qu’elle est morte en Dieu, etc."
Mon Père, il est venu une femme de Châteaudun, qui l’a assistée à la mort, qui nous a dit tout ce que la lettre porte et entr’autres choses que, si elle ne l’avait point vue trépasser, elle l’eût méconnue, tant elle était belle après sa mort (c’est ce qui est porté dans la lettre) jusque-là que tout le monde disait qu’on l’avait fardée.
— Or sus, or sus, mes sœurs, quel beau tableau ! Que nous sommes heureux d’avoir conversé avec une âme qui a été dans la pratique de telles vertus ! Mes sœurs, Dieu
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a voulu nous représenter ce beau tableau, afin de nous donner confiance d’arriver, avec sa grâce, à la pratique de ces vertus. Que celles donc qui sont pusillanimes s’encouragent et disent à Dieu : "Si jusqu’à aujourd’hui je n’ai pas fait telles œuvres, si jusqu’à maintenant j’ai manqué de force pour accomplir telle chose, je promets à Dieu d’être plus fidèle et surtout de garder cette règle-là qu’elle a si bien observée."
Rendons grâce à Dieu de ce qu’il a mis des sœurs si vertueuses dans la Compagnie ; rendons-lui grâce de l’usage que notre sœur a fait de la grâce de sa vocation ; prions-le qu’il appelle en cette Compagnie des âmes qui lui soient fidèles comme celle-là ; travaillons de notre côté pour l’imiter. Et pource que le troisième point a été oublié, proposons-nous de travailler à la pratique des vertus de cette servante de Dieu, mais vraie Fille de la Charité, qui veut dire vraie fille de Dieu.
Une sœur demanda permission de parler et dit :
Mon Père, étant avec ma sœur à Saint-Jacques-de-l’Hôpital (3), un prêtre lui demanda s’il ne pourrait pas s’aller entretenir quelquefois avec elle. Elle fit réponse qu’à Dieu ne plaise qu’elle fît une si grande faute contre nos règles. Et comme il lui demandait la raison de ce refus, puisque nous n’étions pas religieuses, elle lui dit : "Monsieur, nous ne sommes point religieuses, mais nous ne laissons point entrer les hommes chez nous, car nos chambres sont nos cloîtres."