Entretiens aux Filles de la Charité (page 98)
Je vous prie, mes sœurs, de bien prier Dieu pour le roi et la reine et pour les affaires du roi. Je vous prie aussi de prier Dieu pour le roi et la reine de Pologne et pour nos chères sœurs, pour qui cette bonne reine a tant d’affection qu’elle veut avoir une de nos sœurs avec elle, qui est la sœur Marguerite. Elle lui a donné, pour ce qui regarde les pauvres, l’emploi qu’avait Mademoiselle de Villers, et veut qu’elle l’accompagne en ses voyages. Voyez quel honneur cette bonne reine a fait à votre
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Compagnie et en quelle estime elle vous a. Quelle consolation d’avoir une de vous autres auprès d’elle ! Voyez si cela ne mérite pas, mes sœurs, que vous vous aimiez les unes les autres. Si une reine aime tant la Compagnie, qu’est-ce que vous devez faire pour augmenter la charité de Dieu en vous toutes de telle sorte que vous ne vous aimiez qu’en Dieu et pour Dieu ! et si vous voyez des défauts, ne vous en étonnez point ; qui est-ce qui n’en a point ? Excusez-les comme vous voulez que Dieu excuse les vôtres. Dieu vous bénisse, mes sœurs !
114. — CONFéRENCE DU 11 NOVEMBRE 1659
SERVICE DES MALADES. — VERTUS DE SŒUR BARBE ANGIBOUST.
(Règles des sœurs des paroisses, art. 6-11)
Mes chères sœurs, notre entretien sera des règles qui regardent les sœurs des paroisses. Nous avons vu ci-devant les règles communes, qui regardent toutes les communautés. Et comme il y en a parmi vous qui sont employées aux paroisses de Paris, d’autres aux villages, d’autres aux hôpitaux, toutes doivent avoir leur emploi particulier
Nous voici au sixième article, qui dit : "Si les malades reviennent en convalescence et puis retombent une ou plusieurs fois, elles auront soin de les exhorter à recevoir derechef leurs sacrements, même celui de l’extrême-onction, et de leur procurer ce grand bien, si elles se trouvent à leur dernier passage. Elle les aideront à bien mourir en leur faisant faire quelqu’un des actes susdits." L’on a parlé ci-devant mes sœurs, des actes qu’il leur faut faire faire, priant pour eux, leur jetant de l’eau bénite, les avertissant de gagner l’indulgence plénière sur quelque médaille, si, à l’article de la mort,
Entretien 114. — Ms. SV 4, p. 381 et suiv.
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ils prononcent le nom de Jésus de bouche ou de cœur, ne le pouvant autrement, et après leur décès, contribuant quelquefois à les ensevelir, si elles le peuvent commodément et si la sœur servante le permet. Cela, mes sœurs, est, je crois, bien difficile dans les paroisses de Paris à cause de la grande occupation ; mais dans les champs on le peut plus aisément.
Mademoiselle, répondant, dit :
Mon Père, nos sœurs ont le plus souvent soin de demander à Dieu et aux dames de quoi les ensevelir, et les ensevelissent bien souvent s’il en est besoin.
Le septième article est : "S’ils guérissent, elles redoubleront leurs soins pour les exciter à profiter de leur maladie et de leur guérison en leur représentant que Dieu les a faits malades du corps, afin de guérir leurs âmes, et qu’il leur a redonné la santé corporelle pour la bien employer à faire pénitence et à mener une bonne vie ; et partant qu’ils doivent faire de fortes résolutions d’accomplir tout cela et de renouveler celles qu’ils ont faites au fort de la maladie, conseillant quelques petites pratiques, selon leur portée, comme de prier à genoux soir et matin, se confesser et communier plusieurs fois l’année fuir les occasions de pécher, et semblables, tout courtement et humblement."
Voyez-vous, mes sœurs, votre soin ne regarde pas seulement les corps, mais principalement les âmes. Notre-Seigneur n’a pas seulement eu soin des personnes malades quant au corps, mais aussi les âmes. Vous lui succédez ; vous devez tâcher de l’imiter, aussi bien que les apôtres, qui ont eu soin des corps et des âmes. Il faut que vous disiez en votre esprit, lorsque vous allez voir un malade : "Dieu m’a donné le soin de ce malade, non pas seulement de son corps, mais aussi de son âme." Et partant il faut que vous ayez soin de leur apprendre comme il faut qu’ils fassent pour vivre en bons chrétiens,
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si Dieu leur redonne la santé ; et, s’ils meurent, leur donner les moyens de bien mourir, les exciter à avoir un grand désir de voir Dieu, mais courtement, avec une parole ardente, qui parte de l’esprit, comme dit saint Paul ; une oraison jaculatoire, c’est-à-dire ardente, en sorte que vous tâchiez que ceux qui partent de ce monde partent en bon état et que ceux qui guérissent fassent de fortes résolutions de bien vivre. Si une Fille de la Charité fait cela, oh ! qu’elle sera heureuse ! Voilà, mes chères sœurs, ce que Dieu demande de vous.
Voici le huitième article : "Et pour que ces services spirituels qu’elles leur rendent ne préjudicient en rien aux corporels qu’elles leur doivent rendre, ce qui arriverait si, pour s’amuser trop à parler à un malade, elles faisaient souffrir les autres, faute de leur apporter de bonne heure leurs nourriture ou médicaments, elles tâcheront de bien prendre en cela leurs mesures, réglant leur temps et leurs exercices selon que le nombre et besoin des malades sera grand ou petit. Et parce que leurs emplois du soir ne sont pas si grands, ni si pressants que ceux du matin, elles prendront ordinairement ce temps-là pour les instruire ou exhorter en la forme marquée ci-dessus particulièrement lorsqu’elles leur porteront les remèdes."
Prenez donc garde, mes sœurs, de ne point faire souffrir les malades faute de leur apporter de bonne heure leur nourriture. Cela est bien important. Il y en a eu quelques-unes qui ont excédé en ceci par un zèle indiscret du salut des âmes. Or, il faut une grande prudence Une fille qui voudrait demeurer trop longtemps à instruire un malade au préjudice d’un autre, ferait mal. Il faut qu’elle mesure son temps en sorte que vous ne donniez pas à Pierre le temps qui est dû à Jean. La sœur qui n’observe pas ainsi son temps se met en danger de faire de grandes fautes. C’est pourquoi, mes
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sœurs, il faut de la prudence. J’ai su que quelques-unes, éprises du désir de coopérer au salut des âmes, y employaient beaucoup de temps ; et cependant elles y restaient trop longtemps et elles faisaient souffrir les autres. Il faut donc grande prudence, mes sœurs. S’il y a gens au monde qui aient besoin de prudence, ce sont les Filles de la Charité ; car il ne s’agit pas de faire des pots de terre, ni des habits, mais de donner le salut éternel à ces pauvres âmes. Pourvoyez donc, mes sœurs, aux besoins de ces pauvres malades, en sorte que vous ne manquiez jamais à ce qui est nécessaire aux uns et aux autres.
Neuvième article : "Et si le secours spirituel qu’elles donnent à un malade se peut étendre aux autres qui sont dans la chambre où il est, elles tâcheront de le faire avec la discrétion requise ; ce qui se peut aisément quand il y a des enfants, parce qu’en les interrogeant sur les principaux mystères de notre foi, ou leur recommandant leur devoir, les pères et mères et autres qui seront là présents, en pourront profiter, sans qu’ils se puissent apercevoir que c’est en partie pour eux qu’on parle."
Voilà, mes sœurs, comme il faut que vous fassiez. S’il y a des enfants, les interroger, leur demander : combien y a-t-il de dieux ? Combien de personnes en Dieu ? * Combien de personnes en Dieu ? Laquelle s’est fait homme ? Et le reste. Leur dire comme il faut prier Dieu à genoux soir et matin. Et parlant peu à la fois, à même temps vous parlez aux pères et aux mères. J’ai vu des dames qui faisaient comme cela, et excellemment bien pour les pauvres gens ; et je crois qu’on le fait encore.
"10° Elles feront conscience de manquer au moindre des services qu’elles leur doivent rendre particulièrement pour ce qui est de leur donner les remèdes en la manière et à l’heure que le médecin a ordonné, si quelque grande nécessité n’obligeait d’en user autrement, comme si un malade était trop empiré, ou dans le frisson
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ou en sueur ou autre semblable empêchement."
Voilà, mes sœurs, comme quoi vous devez être exactes à faire tout ce que messieurs les médecins ordonnent, parce que, s’il arrivait quelqu’inconvénient à un malade, vous en seriez responsables, si ce n’est, comme nous avons dit, qu’il fût survenu quelque empêchement notable, comme ces trois-ci, que je recommence : si le malade était trop empiré ou en frisson, ou en sueur, ou autre chose semblable.
Et outre l’obéissance que vous devez aux médecins, il faut de plus que vous leur portiez honneur et respect ; je vous recommande bien cela encore : un grand respect aux médecins et aux dames, particulièrement aux officières, grand respect et obéissance, mes sœurs, obéissance. Et s’il arrivait, comme l’on m’a dit que quelques-unes ont déjà fait, de suivre leur jugement et de faire quelque chose contre l’intention des dames, passant par-dessus les ordres qu’elles reçoivent d’elles, ce serait une grande faute. Vous leur devez obéir, mes sœurs, en tout ce qui regarde les malades. Estimez que vous faites la volonté de Dieu en suivant la leur ; car elles demandent cela de vous ; et par ce moyen vous maintiendrez la Compagnie. Car, voyez-vous, mes sœurs, il y a tant de facilité à l’anéantissement de votre Compagnie que je ne vois point de Compagnie qui en ait tant que la vôtre. Par exemple, si vous désobéissez aux médecins, ne voulant pas suivre leurs ordres, ils vous décrieront partout. Les dames, tout de même, si vous veniez à leur désobéir et manquer de respect. Ils diraient : "Ces filles-là ne sont plus bonnes à rien ; elles ne veulent rien faire que ce qui leur plaît ; il vaudrait mieux prendre des filles de la paroisse ; elles feraient ce que nous leur dirions.".
Mes sœurs, ce n’est pas tout ; ce n’est pas seulement pour cette raison, mais c’est que vos saintes règles vous
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y obligent. Je vous recommande bien cela, mes sœurs.
Le onzième article dit : "En servant les malades, elles ne doivent regarder que Dieu et partant ne prendre non plus garde aux louanges qu’ils leur donnent, qu’aux injures qu’ils leur disent, si ce n’est pour en faire un bon usage, en rejetant intérieurement les premières, se confondant dans leur néant et agréant les secondes pour honorer le mépris fait au Fils de Dieu en la croix par ceux mêmes qui avaient reçu de lui tant de faveurs."
Voilà, mes sœurs, ce que cet article vous dit : en servant les malades vous ne devez regarder que Dieu. Oh ! que c’est une grande chose que cela, de ne regarder que Dieu en tout ce que nous faisons. Les uns vous louent, quelques-uns vous méprisent. En tout cela ne regardez ni les louanges ni les mépris ; ne regardez que Dieu. Si l’on vous donne des louanges, dites : "Mon Dieu, ce n’est pas moi qui fais cela, c’est vous" humiliez-vous intérieurement et agréez les mépris lorsqu’ils se présentent, en regardant les opprobres du Fils de Dieu et voyant comme il s’est comporté (1).
Puis M. Vincent, sachant qu’il y avait des sœurs revenues des champs et qu’elles avaient vu mourir notre sœur Angiboust, dit :
Mes chères sœurs, je serais consolé de savoir comment s’est comportée, en ce qui regarde cette règle, une de nos sœurs qui est allée à Dieu, c’est notre sœur Barbe Angiboust. Où sont les sœurs qui étaient avec elle ?
Je désirerais bien savoir comme notre chère sœur Barbe s’est comportée en l’observance des règles. Je prie notre sœur de nous dire ce qu’elle en sait. Or, sus, ma sœur, notre sœur Barbe Angiboust était-elle bien exacte à l’observance des règles ?
1). Tout ce qui suit est tiré de ms. Déf. 7, p. 283 et suiv.
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— Oui, mon Père, je n’ai point remarqué qu’elle ait jamais manqué à ses règles.
— O Sauveur ! ô Sauveur ! ce Pape avait bien raison qui disait qu’il ne voulait point d’autres preuves pour déclarer un religieux saint, sinon l’assurance qu’il avait été exact à observer les règles.
— Mon Père, toute malade qu’elle était, elle ne laissait pas de se lever à quatre heures. Et quelquefois, ne pouvant entendre l’horloge, elle se levait tôt ; et puis elle nous en demandait pardon.
Elle avait une si grande charité pour ses sœurs qu’elle était soigneuse que nous ne manquions point à l’observance de nos règles. Elle-même nous cherchait pour entendre la lecture de deux heures et pour faire ensemble l’acte d’adoration à trois heures. Elle a bien travaillé pour faire des règlements, pour séparer les hommes d’avec les femmes malades et même pour empêcher les prêtres d’entrer parmi nous, et n’avait aucun respect humain pour cela. Un jour qu’un prêtre voulait entrer chez elle, elle le tira par le bras et lui dit : "Quoi ! Monsieur, voudriez-vous bien entrer où il n’y a que des filles !"
— Oh ! quel exemple, mes sœurs ! Voilà qui est beau !
— Une autre fois un bourgeois du lieu voulut encore entrer, elle l’empêcha courageusement. D’abord l’on trouva cela étrange et on en fit quelque bruit, mais après on l’en loua et on approuva sa vertu.
— O mes sœurs, que vous semble de cela ? C’est une de vos sœurs qui a eu un tel courage ; et pourquoi ne l’auriez-vous pas ?
— Mon Père, toute la ville a tellement reconnu sa vertu qu’après sa mort l’on disait que, s’il n’eût tenu qu’à de l’argent, on l’aurait rachetée. A la mort, elle disait souvent : "Ah ! mes sœurs, me, chers supérieurs, si vous saviez l’état où je suis !" Elle était entièrement résignée à la volonté de Dieu et nous recommandait fort de vivre
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en grande union et disait qu’elle demanderait cette grâce à Dieu pour toute la Compagnie. Elle nous encourageait à ne nous point épargner au travail pour le service des pauvres, et nous recommandait de ne point craindre les infirmités, et disait. "Il y a vingt ans que je suis en la Compagnie. Dieu merci, je n’ai point d’incommodité. Travaillez, mes sœurs, et ayez bon courage et ne craignez point."
Avant que de mourir, elle fit venir les pauvres petits enfants de l’hôpital pour leur remontrer leur devoir et les exciter à bien vivre.
— Ma sœur, dites-nous comme elle se comportait envers les malades ?
— Mon Père, elle avait un grand soin de les assister elle-même à la mort, leur faisait gagner les indulgences sur quelque médaille ou croix, et elle prit tant de soin d’un homme qu’elle fut cause de sa conversion.
Elle avait un si grand amour pour le très saint Sacrement de l’autel que, ne le pouvant recevoir, elle se le fit a ? porter pour l’adorer. Ce qu’elle fit avec une si grande dévotion et témoignage de joie que cela se voyait sur son visage.
— O mes sœurs, quelle joie devez-vous avoir de voir une fille d’entre vous vous avoir laissé un si grand exemple d’exactitude à l’observance de ses saintes règles ! Quel sujet de louer Dieu, mes sœurs ! Oh ! elle est maintenant au ciel et Dieu lui fait voir ce que l’on vient de dire et lui augmente sa gloire.
Puis, s’adressant à l’autre, il lui dit :
Et vous, ma sœur, qu’avez-vous remarqué ?
— Mon Père, d’abord qu’elle fut arrivée, elle fit un grand retranchement, ainsi qu’a dit ma sœur, pour empêcher l’entrée des ecclésiastiques ainsi que la trop grande fréquentation du monde parmi nous. Ce que le peuple n’approuva pas, en murmura d’abord,
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mais peu après le trouva fort bon. Elle était si exacte aux règles qu’elle n’eût pas voulu manquer à quoi que ce fût. Un jour, il vint un garçon des prêtres, qui voulait entrer pour allumer sa chandelle, comme nous étions retirées. Mais elle ne le voulut pas permettre, quoiqu’il fît de grandes instances, de telle sorte qu’il la battit. Elle le souffrit avec tant de paix qu’un peu après il lui vint demander pardon.
— Ah ! mes sœurs, qu’est-ce que cela ! Quel exemple pour nous ! Tenons ferme à l’observance de la règle. Et si l’on use de mainmise sur nous, ressouvenons-nous qu’elle a été battue pour l’observance des règles. Ah ! Sauveur ! Et que voyons-nous dans la vie des saints autre chose que cela !
La sœur, reprenant son discours, dit :
Mon Père, quand les heures des exercices venaient et qu’il y avait quelques-uns de dehors, elle disait : "Madame, trouvez bon que nous vous quittions", et s’en allait. Elle avait soin de conserver l’union entre ses sœurs. Un jour je lui avais donné sujet de mécontentement assez grande elle me souffrit avec très grande charité.
— Or sus, mes sœurs, courage ! Il n’y a nulle d’entre vous qui n’ait sujet d’espérer la même grâce. Elle était de chair et d’os comme nous Animons-nous d’une espérance parfaite et disons : "Eh bien ! si jusqu’à maintenant je n’ai pas été fidèle à mes règles et me suis laissée aller au respect humain, n’ayant pas suivi l’exemple de ma sœur ô mon Sauveur, j’espère que vous me ferez la grâce de l’imiter et de veiller plus soigneusement sur mes actions. Et si, par malheur je me laissais aller à quelque lâcheté, je me donnerais une pénitence." Que ceci, mes sœurs, nous serve pour nous animer à une sainte confiance que Dieu ne nous refusera pas les mêmes grâces qu’il a données à notre sœur. Et comme nous ne le pouvons pas de nous-mêmes, demandons-le
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souvent à Dieu. O mes sœurs, que cela serait beau si toute la Compagnie était composée de filles comme cela ! O Sauveur, béni soyez-vous, des grâces que vous avez faites à notre chère sœur, lui donnant une si grande fermeté pour faire que les règles fussent observées, et une si grande charité pour ses sœurs. Elle vous a appris cette leçon, mes sœurs, de ne point souffrir que les hommes entrent dans vos chambres. C’est pourquoi je vous prie de prendre cette résolution, dès à présent, de ne jamais laisser entrer les hommes dans vos chambres. Et si jusqu’ici vous n’avez pas été exactes à cette sainte règle, faites ure bonne résolution d’y être plus exactes à l’avenir, moyennant l’aide de Dieu.
La sœur, reprenant son discours, dit :
Mon Père, après qu’on lui eût apporté le très saint Sacrement pour l’adorer, elle fut un grand temps qu’il paraissait quelque chose d’extraordinaire, et on eût dit qu’elle était dans quelque excès d’amour, disant souvent : "O mon amour !"
— Et à si mort, ma sœur, dit Monsieur Vincent, comment cela se passa-t-il ?
— Mon Père, après sa mort tout le monde vint en foule, le long de la journée pour lui jeter de l’eau bénite. Elle était si belle que quelques personnes me demandèrent si on l’avait fardée. A l’enterrement, tous les messieurs et commissaires y assistèrent avec très grande affluence de peuple. Même on lui faisait toucher des chapelets.
— Quoi ! ma sœur, on lui faisait toucher des chapelets ?
— Oui, mon Père.
— Or sus, mes sœurs, rendons grâce à Dieu de ce qu’il lui a plu ainsi consoler la Compagnie par le récit de telles choses. Prions-le de nous donner la grâce de l’imiter en sa ferveur, en la souffrance des injures et
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d’être frappés pour l’observance de la règle. Prions Notre-Seigneur qu’il nous prête la main et nous donne la force de surmonter toutes les difficultés qui nous pourraient empêcher de l’imiter, et qu’il nous fasse la grâce d’être détachés de tout respect humain. C’est ce que je lui demande de tout mon cœur ; et, de sa part, je prononcerai sur vous les paroles de bénédiction, à ce qu’il lui plaise nous en faire la grâce et qu’il ne nous soit point reproché d’avoir vu un si grand exemple et de n’en avoir pas profité. Je prie Notre-Seigneur qu’il ne nous soit point fait ce reproche ; c’est ce que je lui demande par les paroles de bénédiction.
Benedictio Domini notri…
115. — CONFéRENCE DU 25 NOVEMBRE 1659
— SERVICE DES MALADES. —
— PRéVENIR Mlle LE GRAS QUAND UNE SŒUR EST MALADE. — GARDE DE L’ARGENT DESTINé AUX PAUVRES. —
ABRéGé DES RèGLES COMMUNES
QUI REGARDENT PLUS SPéCIALEMENT LES SŒURS DES PAROISSES
(Règles des sœurs des paroisses, art. 12-18 et appendice).
Mes chères sœurs, voici le douzième article, qui dit : "Quoiqu’elles ne doivent pas être trop faciles ni trop condescendantes quand ils refusent les remèdes, ou se rendent trop insolents, néanmoins elles se garderont bien de les rudoyer ou mépriser ; au contraire, elles les traiteront avec respect et humilité, se ressouvenant que la rudesse et le mépris qu’on en fait, aussi bien que le service et l’honneur qu’on leur rend, s’adressent à Notre-Seigneur." Cela, mes sœurs, parle de soi-même, c’est-à-dire que vous devez traiter les pauvres avec grande douceur et respect : avec douceur, pensant qu’ils vous doivent ouvrir le ciel ; car les pauvres ont cet avantage
Entretien 115. Ms. SV 4, p. 385 et suiv.
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d’ouvrir le ciel ; et c’est ce que Notre-Seigneur dit : "Faites-vous des amis de vos richesses, afin qu’ils vous reçoivent ès tabernacles éternels" (1). Il faut donc les traiter avec douceur et respect, vous souvenant que c’est à Notre-Seigneur que vous rendez ce service, puisqu’il le tient fait à lui-même : "Cum ipso sum in tribulatione" (2), parlant des pauvres. S’il est malade, je le suis aussi ; s’il est en prison, j’y suis ; s’il a des fers aux pieds, je les ai avec lui. Et une autre raison, c’est que vous devez regarder les pauvres comme vos maîtres.
Voici le treizième article : "Elles ne recevront aucun présent, tant petit soit-il, des pauvres qu’elles assistent, se gardant bien de penser qu’ils leur sont obligés pour les services qu’elles leur rendent, vu qu’au contraire elles en doivent de reste, puisque, pour une petite aumône qu’elles leur font, non de leur bien propre, mais seulement d’un peu de leurs soins, elles se font des amis qui ont droit de leur donner un jour entrée dans le ciel, et même, dès cette vie, elles reçoivent à leur sujet plus d’honneur et de vrai contentement qu’elles n’eussent osé jamais espérer dans le monde, dont elles ne doivent pas abuser, mais entrer en confusion, dans la vue qu’elles en sont indignes."