Cyropédie (L'Éducation de Cyrus) (page 16)

Xénophon · Corps & Gouvernance

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 20 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

[1] Dès que Cyrus est à Babylone, il établit toutes ses troupes autour de la ville, et va lui-même la reconnaître, suivi de ses amis et des principaux chefs des alliés. [2] Au moment où, après avoir examiné les fortifications, il se dispose à faire retirer son armée, un transfuge sort de la ville et l’avertit que les Babyloniens ont formé le dessein de l’attaquer dans sa retraite, attendu que sa phalange, vue des remparts, leur a paru faible. Il n’était pas étonnant qu’il en fût ainsi. Comme l’enceinte de la ville investie par sa phalange était très-étendue, il était nécessaire qu’elle eût fort peu de profondeur. [3] Sur cet avis, Cyrus, s’étant placé au centre de l’armée avec ceux qui l’accompagnaient, ordonne que les hoplites se replient de droite et de gauche par les deux extrémités et aillent se ranger derrière la partie de l’armée qui ne fera point de mouvement, en sorte que les deux parties viennent se réunir au centre, où il se trouve en per- 377 sonne. [4] Cette manœuvre donne tout à la fois de la confiance et à ceux qui demeurent en place, parce que leur files vont doubler de hauteur, et à ceux qui se replient, parce qu’aussitôt après cette manœuvre ils se trouvent en face de l’ennemi. Quand les troupes qui ont eu l’ordre de marcher de droite et de gauche se sont rejointes, elles s’arrêtent, animées d’une nouvelle ardeur, les premiers rangs soutenus par les derniers et ceux-ci couverts par les premiers. [5] La phalange se trouvant ainsi évidée, les premières et les dernières lignes sont composées des meilleurs soldats, et les moins bons demeurent au milieu ; disposition excellente pour combattre et pour empêcher les lâches de fuir. De plus, les cavaliers et les gymnètes, placés aux deux ailes, se rapprochent d’autant plus du général, que le front de bataille diminue par le doublement des files. [6] Les troupes de Cyrus, se tenant ainsi bien serrées, se retirent à reculons, jusqu’à ce qu’elles soient hors de la portée du trait. Arrivées hors de la portée du trait, elles font demi-tour à gauche, se retournant ainsi par intervalles le visage vers la ville, mais répétant plus rarement leurs haltes, à mesure qu’elles s’éloignent davantage. Quand elles se croient à l’abri du danger, elles continuent leur marche sans interruption, jusqu’à ce qu’elles aient gagné leurs tentes.

[7] Dès qu’on est arrivé au camp, Cyrus assemble les chefs et leur parle en ces mots :

« Alliés, nous avons fait le tour la ville ; et, pour ma part, j’ai reconnu, à la hauteur et à la force des murailles, qu’il est impossible de la prendre d’assaut : mais plus les soldats que renferme la ville sont nombreux, plus vite, au moment où ils ne veulent pas sortir, nous pourrons, je pense, les réduire par la faim. Si donc personne n’a rien de mieux à dire, je suis d’avis que nous en formions le blocus. »

[8] Chrysantas dit alors :

« Le fleuve que voici ne passe-t-il pas au milieu de la ville, avec une largeur de plus de deux stades ?

— Oui, par Jupiter ! répond Gobryas, et telle en est la profondeur, que deux hommes, debout l’un sur l’autre, auraient de l’eau par-dessus la tête : aussi, est-il pour la place une meilleure défense que les remparts. »

[9] Alors Cyrus :

« Laissons de côté, Chrysantas, dit-il, ce qui est au-dessus de nos forces ; après avoir pris nos mesures, creusons au plus vite un fossé très-large et très-profond, auquel travaillera tour à tour chaque compagnie : de cette manière, il nous faudra moins de gens pour faire le guet. »

[10] On trace autour des murailles des lignes de circonvallation, et l’on ménage, dans l’endroit où elles viennent aboutir au 378 fleuve, un espace suffisant pour y bâtir de grandes tours ; après quoi, les soldats se mettent à creuser une immense tranchée, en jetant de leur côté la terre de l’excavation. [11] Cyrus commence par construire des forteresses au bord du fleuve, sur des pilotis de palmiers d’un plèthre au moins de longueur : il y en a, en effet, de plus grands encore dans le pays. Or, ces arbres ont la propriété de se relever sous la charge, comme les ânes à paniers. [12] Par la solidité de ces constructions, Cyrus peut faire voir aux ennemis qu’il est bien résolu de tenir la place assiégée, et empêcher l’écroulement des terres, quand le fleuve pénétrera dans la tranchée. Il fait ensuite élever plusieurs forts de distance en distance sur la terrasse dont elle est bordée, afin de multiplier les corps de garde. [13] Telles sont ses œuvres de siège. Cependant les assiégés, du haut des murs, se moquent de ces préparatifs, vu qu’ils ont des vivres pour plus de vingt ans. Aussi, dès que Cyrus en est informé, il divise son armée en douze parties, dont chacune doit faire la garde pendant un mois. [14] A cette nouvelle, les Babyloniens redoublent leurs railleries, se figurant que la garde écherra aux Phrygiens, aux Lyciens, aux Arabes, aux Cappadociens, qu’ils se croient beaucoup plus attachés qu’aux Perses.

[15] Déjà les fossés sont creusés. Cyrus apprend que le jour approche, où l’on doit célébrer à Babylone une fête, durant laquelle tous les Babyloniens passent la nuit entière à boire et à se répandre en plaisirs. A l’instant même, aussitôt que le soleil est couché, il fait ouvrir par un grand nombre d’hommes la communication entre le fleuve et les fossés : [16] l’eau, durant la nuit, s’écoule dans les fossés, et la partie du fleuve qui traverse la ville devient guéable. [17] Le fleuve une fois détourné, Cyrus ordonne aux chiliarques perses, fantassins et cavaliers, de venir le joindre, chacun avec ses mille hommes rangés sur deux files, et aux alliés de suivre en queue dans l’ordre accoutumé. Ils arrivent. Cyrus alors fait descendre dans le fleuve à sec ses gardes, fantassins et cavaliers, pour éprouver si le fond est solide ; [19] et, sur la réponse qu’on peut passer en toute sûreté, il assemble les chefs de la cavalerie et de l’infanterie, et leur dit :

[20] « Mes amis, le fleuve nous offre une route pour pénétrer dans la ville : entrons-y avec assurance et sans crainte, certains que les ennemis, contre lesquels nous allons marcher, sont les mêmes que nous avons déjà vaincus, lorsqu’ils avaient des alliés, qu’ils étaient bien éveillés, à jeun, couverts de leurs armes et rangés en bataille. [21] Aujourd’hui, quand nous fondons sur eux, ils sont 379 plongés dans le sommeil et dans l’ivresse ; tous sont en pleine confusion ; et quand ils nous verront dans leurs murs, ils seront encore moins prêts à agir, vu leur effroi. [22] Si quelqu’un de vous redoute ce qu’on dit, qu’il faut craindre, quand on entre dans une ville, que les habitants ne vous écrasent du haut des maisons ; rassurez-vous complètement : s’ils montent sur leurs toits, nous avons pour allié le dieu Vulcain. Leurs portiques sont de matières combustibles ; les portes faites de bois de palmier, enduites d’un bitume inflammable : [23] nous avons beaucoup de torches qui produiront vite un grand embrasement : nous avons de la poix et de l’étoupe, qui reçoit la flamme avec rapidité ; en sorte qu’il faudra bien qu’ils s’enfuient en hâte de leurs maisons ou qu’ils y soient brûlés. Allez donc ! prenez vos armes : je vous conduirai avec l’aide des dieux. Vous, Gadatas et Gobryas, montrez-nous le chemin : vous le connaissez ; quand nous serons entrés dans la ville, conduisez-nous droit au palais du roi.

[25] — Il ne serait pas étonnant, dit Gobryas, que les portes en fussent ouvertes durant cette nuit où toute la ville est en liesse ; mais cependant nous trouverons une garde près des portes : il y en a toujours une d’établie.

— Il ne faut pas négliger cet avis, dit Cyrus ; mais allons, afin de prendre tous ces gens au dépourvu. »

[26] Cela dit, on se met en marche. Tous ceux qu’on rencontre sont frappés et mis à mort, d’autres s’enfuient dans leurs demeures, d’autres jettent de grands cris : les soldats de Gobryas répondent à ces cris comme s’ils étaient en fête avec eux, et se rendent en toute hâte au palais du roi. [27] La troupe, rangée sous les ordres de Gobryas et de Gadatas, trouve les portes du palais fermées : ceux qui ont ordre d’attaquer les gardes fondent sur eux, pendant qu’ils boivent autour d’un grand feu, et les traitent en ennemis. [28] Un grand bruit, des cris s’élèvent : ceux de l’intérieur entendent ce désordre. Le roi ordonne de voir ce qu’il en est, et quelques-uns accourent en ouvrant les portes. [29] Gadatas et sa troupe, voyant les portes ouvertes, fondent sur ceux qui voulaient sortir et qui retournent sur leurs pas, les frappent et arrivent auprès du roi ; ils le trouvent debout, un cimeterre nu à la main. [30] Une foule des soldats de Gadatas et de Gobryas mettent la main sur lui : il est tué avec ceux qui l’entourent, l’un cherchant à parer le coup, l’autre fuyant, d’autres se défendant avec tout ce qu’ils peuvent. Cyrus envoie par toutes les rues des escadrons de cavalerie, avec ordre de massacrer tous ceux qu’ils trouveront dehors, et il fait inviter, par des crieurs 380 sachant le syrien, ceux qui sont dans leurs maisons à y rester : si quelqu’un est pris dehors, il sera massacré.

[32] Ainsi font-ils. Gadatas et Gobryas arrivent : leur premier soin est de remercier les dieux de la vengeance qu’ils ont tirée d’un roi impie. Ils se rendent ensuite auprès de Cyrus, lui baisant les mains et les pieds, fondant en larmes de joie et de bonheur. [33] Le jour venu, les garnisons, instruites de la prise de la ville et de la mort du roi, livrent les forteresses. [34] Cyrus s’en saisit, y établit des troupes avec des chefs de garnison, permet aux parents de ceux qui ont été tués d’enterrer les morts, et fait publier par des hérauts un ordre général aux Babyloniens de livrer leurs armes : quiconque sera pris ayant des armes dans sa maison, sera mis à mort, et tous ceux de chez lui. On apporte les armes, et Cyrus les fait déposer dans la forteresse, pour les trouver prêtes au besoin. [35] Ces mesures prises, il fait venir les mages : comme la ville avait été emportée l’épée à la main, il leur recommande de réserver pour les dieux les prémices du butin et les terres consacrées. Il donne les maisons des particuliers et les palais des grands à ceux qui ont le plus contribué au succès de l’entreprise ; distribuant les meilleurs lots aux plus braves, ainsi qu’il avait été décidé, et invitant à réclamer ceux qui croiraient avoir trop peu reçu. [36] Enfin, il enjoint, d’une part, aux Babyloniens de cultiver leurs champs, de payer les tributs, de servir les maîtres qu’il leur donne ; de l’autre, il accorde aux Perses, à ceux qui partagent leurs privilèges, et à tous les alliés qui veulent demeurer avec lui, de parler en maîtres à leurs prisonniers.

[37] Ces mesures prises, Cyrus, voulant être traité avec tous les égards qui sont dus à un roi, a le dessein d’amener ses amis à lui en faire eux-mêmes la proposition, afin qu’on soit moins blessé de le voir rarement en public et dans un appareil imposant. Voici comment il s’y prend. Un jour, au lever du soleil, il se place au lieu qu’il juge propre à son dessein. Là, il écoute tous ceux qui se présentent pour îui parler, leur répond et les renvoie. [38] Dès qu’on sait qu’il donne audience, la foule arrive à ne savoir où se placer : on se pousse, on se dispute, on cherche tous les moyens de pénétrer jusqu’à lui ; c’est un vrai combat : [39] les gardes font leur choix et laissent arriver qui ils peuvent. Si des amis de Cyrus, perçant la presse, viennent s’offrir à lui, il leur tend la main et leur dit :

« Attendez, mes amis, que nous ayons expédié toute cette foule, nous nous reverrons ensuite à notre aise. »

Les amis attendent, et la foule grossissant, gros- 381 sissant toujours, la nuit survient avant qu’il ait eu le loisir de leur parler.

[40] « Mes amis, leur dit-il alors, il est temps de se retirer : revenez demain matin, je veux avoir un entretien avec vous. »

En entendant ces mots, les amis se retirent avec joie, n’ayant pu vaquer aux soins les plus nécessaires ; et chacun va se reposer.

[41] Le lendemain, Cyrus se rend au même lieu : il y trouve une multitude encore plus nombreuse de gens qui veulent l’approcher : ils étaient arrivés bien longtemps avant ses amis. Cyrus donc forme autour de lui un grand cercle de Perses armés de piques, auxquels il ordonne de ne laisser avancer que les familiers, les chefs des Perses et ceux des alliés. [42] Quand ils sont rassemblés, Cyrus leur parle en ces termes :

« Amis et alliés, nous n’avons pas jusqu’ici à nous plaindre aux dieux, que tout ce que nous avons désiré n’ait été accompli. Mais si le fruit des grandes actions se réduit à ne pouvoir plus jouir ni de soi-même, ni du commerce de ses amis, je dis volontiers adieu à un semblable bonheur. [43] Vous avez remarqué qu’hier, ayant commencé l’audience dès le matin, je ne l’avais pas achevée le soir : et vous voyez qu’aujourd’hui les mêmes gens, et plus nombreux encore que la veille, viennent me fatiguer de leurs affaires. [44] Si je m’y astreins, il est clair que nous n’aurons, vous et moi, que bien peu de commerce ensemble, et certainement je n’en aurai aucun avec moi-même. [45] Je remarque, en outre, une chose ridicule. J’ai pour vous l’affection que vous méritez, et je connais à peine un seul homme parmi ceux qui m’environnent : cependant, ils se persuadent tous que, s’ils sont les plus forts à percer la foule, je dois les écouter les premiers. Il me paraît donc convenable que ceux qui auront quelque demande à me faire vous adressent d’abord leur requête à vous, mes amis, et vous demandent une introduction auprès de moi. [46] Peut-être demandera-t-on pourquoi je n’ai pas établi cet ordre tout d’abord, et pourquoi je me suis rendu accessible à tout le monde. C’est que j’étais convaincu qu’à la guerre un chef ne doit pas être le dernier à savoir ce qu’il faut faire et à agir quand il en est besoin ; et il me semblait que le général qui se montre rarement, omet bien des choses qui auraient dû être faites. [47] Aujourd’hui que nous venons de terminer une guerre des plus pénibles, je sens que mon esprit a besoin d’un peu de repos. Or. comme je suis incertain des mesures que nous devons prendre pour assurer votre bonheur et celui des peuples dont nous devons surveiller les intérêts, que chacun me conseille ce qu’il croit le plus avantageux. »

382 [48] Ainsi parle Cyrus. Artabase, celui qui s’était donné autrefois pour son cousin, se lève et dit :

« Certes, ta as bien fait, Cyrus.

d’entrer dans ce propos. Pour ma part, quand tu étais encore un enfant, j’ai souhaité vivement devenir ton ami ; mais voyant que tu n’ avais pas besoin de moi, j’hésitais à te rechercher. [49] Il arriva, depuis, que tu me prias d’annoncer aux Mèdes la volonté de Cyaxare ; je pensais en moi-même que, si je te servais avec zèle en cette occurrence, je serais admis dans ton intimité, et que j’aurais la liberté de converser avec toi aussi longtemps que je le voudrais. Je m’acquittai de ma mission de manière à obtenir tes éloges. [50] Peu de temps après, les Hyrcaniens viennent solliciter notre amitié ; nous étions pauvres d’alliés : nous les accueillons à bras ouverts. Nous nous rendons maîtres du camp des ennemis : tu n’avais pas alors, je le sais, le temps de penser à moi ; [51] je te le pardonne. Gobryas devient notre allié ; j’en suis ravi. Gadatas en fait autant : c’était une difficulté de plus d’arriver à toi ; puis, quand les Saces et les Cadusiens deviennent nos alliés, il est juste que tu aies pour eux des égards : ils ont, en effet, mille égards pour toi. [52] Revenus au lieu d’où nous étions partis, je te vois embarrassé des détails afférents aux chevaux, aux chars, aux machines, et j’espère qu’aussitôt que tu seras libre, j’obtiendrai de toi quelques moments. Mais survient alors l’effrayante nouvelle que tout le monde est ligué contre nous : je comprends la gravité de la situation ; médisant toutefois que, si les affaires tournent bien, il y aura désormais plénitude absolue d’intimité entre nous. [53] Enfin, nous remportons une grande victoire : Sardes et Crésus sont en notre pouvoir ; nous sommes maîtres de Babylone ; tout nous est soumis. Cependant, j’en jure par Mithra, si je ne m’étais fait jour hier, en poussant à droite et à gauche, je ne serais jamais arrivé jusqu’à toi ; et lorsque, en me prenant la main, tu m’as ordonné de rester, cette distinction n’a servi qu’à faire remarquer à tout le monde que j’avais passé auprès de toi toute la journée sans boire ni manger ; [54] aujourd’hui donc, s’il peut se faire que nous, qui t’avons donné beaucoup, nous ayons la faculté de te voir aussi le plus librement, tout est dans l’ordre ; autrement, je fais annoncer par ton ordre que tout le monde ait à s’éloigner de toi, excepté nous, qui, dès le principe, sommes tes amis. »

[55] A cette conclusion, Cyrus et la plupart des chefs se mettent à rire ; le Perse Chrysantas se lève alors et dit :

« Jadis, Cyrus, tu ne pouvais te dispenser de te montrer à tous, soit pour les raisons que tu as dites, soit parce que tu ne nous devais 383 pas de préférence : c’était notre propre intérêt qui nous avait attirés à ton service : il fallait, par tous les moyens, gagner la foule, afin qu’elle partageât de bon cœur nos fatigues et nos dangers. [56] Aujourd’hui, puisque non-seulement c’est ton humeur, mais que tu peux te faire beaucoup d’amis dans l’occasion, il est juste que tu aies une habitation digne de toi. En effet, que gagnerais-tu en pouvoir, si tu demeurais seul, sans un foyer, la plus aimée de toutes les propriétés humaines, la plus chère, la plus légitime ? Penses-tu, d’ailleurs, que nous pourrions te voir, sans rougir, exposé aux injures de l’air, tandis que nous serions à couvert sous nos toits et que nous aurions, en apparence, un sort plus doux que le tien ? »

[57] Aussitôt que Chrysantas a dit ces mots, tout le monde y applaudit. Alors Cyrus se rend au palais, où ceux à qui ce lieu avait été commis apportent les richesses de Sardes. A peine entré, Cyrus offre un sanglier à Vesta, puis un autre à Jupiter-Roi, et aux autres dieux que les mages lui indiquent.

[58] Cela fait, il s’occupe d’organiser le reste. Considérant qu’il entreprend de commander à un nombre infini d’hommes, et qu’il se dispose à fixer sa demeure dans la plus grande ville de l’univers, et que cette ville lui est aussi hostile qu’on peut l’être à un souverain, il sent la nécessité d’une garde pour la sûreté de sa personne ; [59] et, comme il sait qu’on n’est jamais plus exposé qu’à table ou au lit, durant le sommeil, il examine à qui, dans ces différentes situations, il peut se fier davantage. Or, il calcule qu’on ne doit jamais compter sur la fidélité d’un homme qui en aime plus un autre que celui qu’il a mission de garder ; [60] que ceux qui ont des enfants, des femmes, des mignons, avec qui ils vivent en bonne intelligence, sont naturellement portés à les chérir plus que tous les autres ; tandis que les eunuques, étant privés de ces affections, se dévouent sans réserve à ceux qui peuvent les enrichir, leur venir en aide si on les opprime, et les élever aux honneurs ; qu’aucun autre que lui ne peut leur procurer ces avantages : [61] de plus, comme les eunuques sont ordinairement méprisés, ils ont besoin d’être à un maître qui les défende, parce qu’il n’y a point d’homme qui ne veuille, en toute occasion, l’emporter sur un eunuque, à moins qu’il ne soit protégé par un plus fort. D’ailleurs, un eunuque fidèle à son maître ne lui paraît pas indigne d’occuper une place importante. [62] Quant à ce qu’on dit fréquemment que les eunuques sont des lâches, ce n’est point pour lui un fait démontré. Il se fonde pour cela sur l’exemple des animaux. Des chevaux fougueux 384 qu’on a coupés cessent de mordre et de ruer, et ne sont pas moins propres à la guerre : les taureaux coupés perdent leur humeur sauvage et indocile, sans cesser d’être vigoureux et propres au travail ; les chiens coupés sont moins disposés à quitter leurs maîtres, et ne sont pas moins bons et pour la garde et pour la chasse. [63] Il en est de même des hommes privés de la source du désir : ils deviennent plus calmes, mais n’en sont ni moins prompts à exécuter ce qu’on leur ordonne, ni moins adroits à monter à cheval ou à lancer le javelot, ni moins avides de gloire. [64] Ils montrent, au contraire, tous les jours, par leur ardeur, soit à la guerre, soit à la chasse, que l’émulation n’est pas éteinte dans leurs âmes. Quant à leur fidélité, c’est surtout à la mort de leurs maîtres qu’ils en ont donné des preuves : jamais personne ne s’est montré plus que les eunuques fidèle aux malheurs de leurs maîtres. [65] Et s’ils paraissent devoir perdre quelque chose de leur force physique, le fer, dans une bataille, égale les faibles aux plus vigoureux.

D’après ces considérations, Cyrus, à commencer par les portiers, ne prend que des eunuques pour ses gardes du corps. [66] Mais craignant que cette garde ne soit insuffisante, vu le nombre des malveillants, il songe à qui, parmi les hommes d’une autre espèce, il pourra confier sûrement la garde de son palais. [67] Il réfléchit alors que les Perses restés chez eux mènent dans la pauvreté une vie malheureuse et pénible, tant à cause de l’âpreté du sol que parce qu’ils sont contraints à un travail manuel : il croit donc qu’ils s’estimeront heureux de remplir auprès de lui cette fonction. [68] Il prend parmi eux dix mille doryphores, pour faire sentinelle jour et nuit autour du palais, quand il y serait, et pour l’escorter dans ses sorties. [69] Jugeant d’ailleurs nécessaire d’avoir dans Babylone assez de troupes pour contenir les habitants, qu’il y fût ou non, il établit à Babylone une forte garnison, dont il exige que la solde soit payée par les Babyloniens, voulant par là leur ôter les moyens de nuire, les rendant aussi humbles et aussi souples que possible.

[70] L’établissement de cette garde pour la sûreté de sa personne et celle de la ville de Babylone s’est maintenue jusqu’à nos jours. Songeant ensuite aux moyens de conserver son domaine et d’en étendre les limites, il pense que ces mercenaires pourraient ne pas autant surpasser en courage les peuples vaincus, qu’ils leur étaient inférieurs en nombre. Il a donc le dessein de retenir auprès de lui les braves guerriers qui, avec l’aide des dieux, ont contribué à ses victoires, et surtout de faire en sorte 385 qu’ils ne dégénèrent point de leur ancienne vertu. [71] Cependant, pour ne pas avoir l’air de leur donner un ordre, mais afin que leur persévérance et leur amour pour la vertu leur soient inspirés par la conviction que c’est là pour eux le meilleur, il rassemble les homotimes, tous ceux dont la présence est nécessaire ou qu’il estime les dignes compagnons de ses travaux et de sa gloire, [72] et leur parle ainsi :

« Amis et alliés, rendons de grandes actions de grâces aux dieux de nous avoir accordé les biens auxquels nous nous croyions le droit de prétendre. Nous possédons aujourd’hui un pays vaste et fertile : nous serons nourris par ceux qui le cultivent : nous ayons des maisons, et, dans ces maisons, tous les meubles qu’il faut. [73] Que nul de vous ne considère donc ces biens comme n’étant point à lui ; car c’est une maxime éternelle chez tous les hommes que, quand on prend une ville, tout ce qui se trouve dans la ville, corps et biens, appartient aux vainqueurs. Loin donc que vous détruisiez injustement les biens que vous avez, ce sera une concession de votre philanthropie, d’en laisser quelque chose aux vaincus. [74] Quant à ce que nous avons à faire à partir d’aujourd’hui, je suis d’avis que, si nous nous livrons à la paresse, à la vie molle de ces hommes, qui pensent que c’est être misérable que de travailler, que le bonheur souverain consiste à vivre oisif, je puis vous prédire tout aussitôt qu’après être devenus des êtres inutiles, nous serions bientôt privés de ce que nous avons acquis. [75] Il ne suffit pas, pour persévérer dans la vertu, d’avoir été vertueux ; on ne s’y maintient que par de continuels efforts. Mais, de même que le talent qui se néglige s’affaiblit, que les corps les plus dispos s’engourdissent dans l’inaction ; ainsi la prudence, la tempérance et le courage, si l’on se relâche de leur exercice, dégénèrent en perversité. [76] Préservons-nous donc du relâchement ; ne nous laissons pas aller au plaisir. Car, selon moi, c’est un grand œuvre de conquérir un empire, mais c’est un œuvre plus grand encore de conserver ce qu’on a conquis : conquérir, en effet, ne demande souvent que de l’audace ; garder ce qu’on a conquis ne peut se faire sans prudence, sans modération, sans soin extrême. [77] L’œil sur ces vérités, exerçons-nous à la vertu plus encore qu’avant de conquérir ces biens, convaincus que plus vous avez, plus il y a de gens qui vous jalousent, vous tendent des pièges, vous deviennent hostiles, surtout si l’on a, comme nous, établi par la force sa fortune et sa puissance.

« Nous devons croire que les dieux seront avec nous ; car 386 nous n’ayons point trahi pour acquérir une possession injuste, mais on nous a trahis, et nous nous sommes vengés. [78] Ce qu’il y a ensuite d’essentiel après cette faveur, nous devons nous le procurer : c’est de dominer, supérieurs par notre vertu, les peuples soumis à notre domination. Le chaud, le froid, le manger, le boire, la fatigue, le sommeil, nous sommes obligés de partager ces sensations avec nos esclaves ; et cependant, tout en les partageant, il faut nous efforcer de nous montrer supérieurs à eux en ce point ; [79] mais, à l’égard de la science et des exercices de la guerre, il ne faut jamais leur en faire part, à eux dont nous voulons faire nos laboureurs et nos tributaires : nous devons conserver notre supériorité sur eux dans ces exercices, sachant que ce sont là des instruments de liberté et de bonheur que les dieux ont donnés aux hommes. Enfin, par la même raison que nous avons dépouillé les vaincus de leurs armes, nous ne devons jamais nous dessaisir des nôtres, bien pénétrés de cette maxime que, plus on est près de ses armes, moins on éprouve de résistance à ses volontés. [80] Quelqu’un se dira peut-être : « A quoi donc nous sert-il d’avoir réussi dans toutes nos entreprises, s’il nous faut encore supporter la faim, la soif, les fatigues, les soucis ? » Mais il faut savoir qu’on est d’autant plus sensible à la possession d’un bien, qu’il en a coûté plus de peine pour l’avoir. La peine est l’assaisonnement du plaisir : sans le besoin, les mets les plus exquis seraient insipides. [81] Puisque tout ce que les hommes peuvent souhaiter, la divinité l’a mis entre nos mains, et qu’il dépend de chacun de nous de s’en rendre la jouissance plus agréable, un homme placé dans ces conditions aura sur l’indigent l’avantage de pouvoir se procurer des mets plus agréables s’il a faim, des boissons plus agréables s’il a soif, une couche plus agréable s’il veut se reposer. [82] Je soutiens donc que nous devons redoubler d’efforts pour être des gens de bien, afin de nous assurer la jouissance la plus noble et la plus douce, et de nous garantir du plus grand des maux. Car il est infiniment moins fâcheux de ne pas acquérir un bien, qu’il n’est affligeant de le perdre. [83] Songez aussi quelle raison nous aurions d’être pires qu’autrefois. Serait-ce parce que nous sommes les maîtres ? Mais convient-il que celui qui commande vaille moins que ceux qui obéissent ? Serait-ce parce que nous paraissons plus heureux qu’autrefois ? Mais peut-on dire que le bonheur doive conduire à la méchanceté ? Nous avons des esclaves. Mais comment les corrigerons-nous, s’ils sont méchants ? [84] Convient-il, quand on est méchant, de châtier les autres pour leur méchan- 387 ceté et leur perfidie ? N’oubliez pas non plus que nous allons soudoyer des troupes pour la garde de nos personnes et de nos maisons. Quelle honte ce serait pour nous, si nous croyions qu’il nous faut des doryphores pour notre sûreté, et que nous ne fussions pas nous-mêmes nos doryphores ! Il faut bien savoir ceci, qu’il n’y a pas de meilleure garde que de devenir beau et non : c’est là la véritable escorte : celui que n’accompagne point la vertu, rien ne doit lui réussir.

[85] « Que faut-il donc faire, selon moi ? Le moyen de s’exercer à la vertu ? Le moyen de la pratiquer ? Rien de nouveau, mes amis, dans ce que je vais vous dire. De même qu’en Perse les homotimes vivent auprès des bâtiments de l’État ; de même ici, devenus tous nobles, nous devons suivre le même plan de vie : vous, l’œil sur moi, vous jugerez si je remplis exactement mes devoirs ; moi, l’œil sur vous, ceux en qui je remarquerai le désir de faire ce qui est beau et bon, je les récompenserai. [86] Que les enfants qui naîtront de nous reçoivent cette éducation. Nous-mêmes, nous deviendrons meilleurs, en nous efforçant de donner à nos enfants les meilleurs exemples, et nos enfants, supposé qu’ils veuillent être méchants, ne voyant et n’entendant rien de honteux, passeront leurs jours dans la pratique de ce qu’il y a de beau et de bon. »

(01) Surnom de Mars. (02) Cf., pour les faits racontés ici par Xénophon, Hérodote, liv. I, depuis le chap. LXXVI jusqu’au chap. XCII. (03) Cf. Hérodote, liv. I, particulièrement chap. XLVI et suivants ; et plus loin, chap. XCI. (04) Cf. Hérodote, liv. I, chap. LXXXV. (05) Cf. Hérodote, liv. I, chap. XXXIV et suivants. (06) Cf., pour le siège et la prise de Babylone, Hérodote, liv. I, chapitres CLXXXIX, CXC, CXCI, et Bossuet, Hist. univ, p. 359 l’édit. Charpentier.

DE XENOPHON

CYROPÉDIE OU ÉDUCATION DE CYRUS.

LIVRE VIII.

CHAPITRE PREMIER.

Chrysantas approuve les paroles de Gyrus et persuade aux autres de l’honorer comme un roi. — Offices du palais créés par Cyrus. — Pour faire aimer la vertu, il la pratique. — Passion de Cyrus pour la chasse. — Sa magnificence. — Sa politique avec les esclaves et les seigneurs.

[1] Ainsi parle Cyrus. Chrysantas alors se lève et dit :

« Oui, souvent, mes amis, et en d’autres occasions, j’ai reconnu qu’un bon prince ne diffère point d’un bon père. Les pères pourvoient à ce que leurs enfants ne manquent jamais de biens ; de même Cyrus me semble nous donner des conseils à l’aide desquels nous devons vivre toujours heureux. Mais comme il me paraît être resté trop vague dans ce qu’il devait expliquer, j’essayerai d’y suppléer pour ceux qui ne savent pas. [2] Considérez ceci : une ville ennemie a-t-elle jamais été prise par des troupes mal disciplinées ? Une ville amie a-t-elle jamais été défendue par de semblables troupes ? Une armée désobéissante a-t-elle jamais remporté la victoire ? Dans un combat, les hommes ne sont-ils pas plutôt vaincus, quand ils songent à pourvoir chacun à leur sûreté personnelle ? Quelle chose bonne a été accomplie par des hommes qui n’obéissaient pas à qui valait mieux qu’eux ? Quelles villes ont été bien gouvernées ? Quelles maisons bien administrées ? Quels navires conduits à leur destination ? [3] Et nous, les biens que nous avons en ce moment, par quelle voie nous les sommes-nous procurés, si ce n’est par notre obéissance à notre général ? Grâce à cette obéissance, nous allions jour et nuit où il fallait aller, marchant serrés à la voix du chef ; notre choc était irrésistible, et nous ne laissions rien d’imparfait dans ses ordres. Si donc l’obéissance paraît le plus 389 grand des biens pour acquérir des richesses, sachez qu’elle est encore le plus grand des biens pour conserver ce que l’on a acquis. [4] Autrefois plusieurs d’entre nous ne donnaient d’ordre à personne, ils en recevaient ; aujourd’hui, vous tous qui êtes ici présents, vous vous trouvez dans une situation telle, que vous commandez les uns à un plus grand nombre d’hommes, les autres à un plus petit. Vous voulez tous qu’ils vous soient soumis : de la même manière nous devons tous obéir à ceux qui ont autorité sur nous. Il y a toutefois cette différence entre nous et des esclaves, que les esclaves ne suivent leurs maîtres que par force, tandis que nous, si nous voulons agir en hommes libres, nous devons faire de bon gré ce que nous croyons le plus digne de louange. Vous verrez qu’une ville qui n’est pas soumise au gouvernement d’un seul, quand elle veut bien obéir aux magistrats, n’est point exposée à subir la loi des ennemis. [5] Soyons donc, comme Cyrus nous le recommande, près de la demeure royale ; exerçons-nous h tout ce qui peut nous garantir ce que nous possédons, et montrons-nous prêts à exécuter au besoin tout ce qu’il plaira à Cyrus de nous ordonner ; car il faut bien comprendre que Cyrus ne peut rien faire pour son bien qui ne soit pour le nôtre, puisque nos intérêts sont les mêmes et que nous avons les mêmes ennemis. »

[6] Ainsi parle Chrysantas : plusieurs des assistants, Perses et alliés, se lèvent et appuient ses paroles. Il est décidé que les nobles se rendront tous les jours à la porte, pour y recevoir les ordres de Cyrus, et y demeureront jusqu’à ce qu’il les congédie. Ce qui fut alors établi est pratiqué encore en Asie par ceux qui obéissent au roi : ils se rendent à la porte du palais pour faire leur cour. [7] On a vu jusqu’ici que le but de toutes les institutions de Cyrus était d’affermir sa puissance et celle des Perses : aussi ont-elles été maintenues constamment par les rois qui sont venus après lui. [8] Elles ont éprouvé, d’ailleurs, le sort de toutes les choses humaines : quand il y a un bon prince, les lois sont observées avec exactitude ; quand le prince est mauvais, on les observe mollement. Ainsi les nobles se rendaient tous les jours, à la porte de Cyrus, avec leurs chevaux et leurs armes, suivant le règlement adopté par les braves guerriers qui avaient contribué à renverser l’empire des Assyriens.

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Cyrus prépose alors différents officiers à divers détails d’administration, percepteurs des tributs, payeurs des dépenses, inspecteurs des ouvrages publics, gardes du trésor, surveillants des approvisionnements publics ; il prépose au soin des che- 390 vaux et des chiens ceux qu’il croit les plus capables de mettre ces animaux en état de lui servir. [10] A l’égard de ceux qu’il destine à être les supports de sa prospérité, il ne commet à personne le soin de veiller à ce qu’ils deviennent aussi bons que possible, mais il croit que cette fonction ne convient qu’à lui. Il savait que dans une bataille, ce serait parmi ces hommes-là qu’il choisirait ceux qui devaient marcher à ses côtés ou à sa suite lorsqu’il courrait les plus grands dangers ; que c’était de leur corps qu’il aurait à tirer les taxiarques de l’infanterie ou de la cavalerie, les généraux qu’il enverrait commander, [11] à son défaut ; les gardiens et les satrapes des villes et des provinces entières ; les ambassadeurs qu’il aurait à députer, regardant comme essentiel de venir à bout de ses desseins sans recourir à la guerre. [12] Or, s’il n’avait pas d’hommes capables d’exécuter les affaires importantes et compliquées, il sentait bien que tout irait mal, tandis que, s’il avait des serviteurs comme il faut, tout marcherait à son gré. Il résolut donc de se livrer tout entier à cette surveillance. Il pensait que ce serait pour lui un exercice de vertu, persuadé que, quand on n’est pas soi-même vertueux, on ne peut exciter les autres à tout ce qu’il y a de beau et de bon. [13] Ces réflexions le conduisirent à comprendre que, pour surveiller les grands, il lui fallait, avant tout, du loisir. Mais voyant, d’un côté, que les dépenses nécessaires dans un empire aussi vaste que le sien ne lui permettaient pas de négliger les finances ; de l’autre, que, s’il voulait y veiller par lui-même, il ne lui resterait pas, vu l’immensité de ses domaines, un seul moment pour s’occuper d’un objet d’où dépend le salut de l’empire ; [15] l’esprit attentivement tourné vers le moyen de bien administrer ses finances et de se ménager du loisir, il s’avise de prendre pour règle de conduite l’ordre qui s observe dans les corps militaires. Les décadarques veillent sur la décade, les lochages sur les décadarques, les chiliarques sur les lochages, et les myriarques sur les chiliarques, en sorte que dans une armée, il n’y a personne qui n’ait un chef, fût-elle de plusieurs myriades ; or, quand le général veut donner un commandement, il lui suffit de donner l’ordre aux myriarques. Cyrus forme sur ce modèle son plan d’administration : il règle tout, en conférant avec peu de personnes, et il lui reste plus de temps libre que n’en a le chef d’une maison ou le commandant d’un vaisseau. Cet ordre établi, il engage ses amis à s’y conformer et les fait participer ainsi au loisir qu’il s’est ménagé.

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Il tourne ce loisir vers lui-même et vers ceux qui l’entourent, 391 et il commence, avec l’autorité d’un chef, à rendre ceux qu’il s’est associés tels qu’il les désire. Et d’abord, tous ceux qui, se trouvant assez riches pour vivre sans être obligés de travailler, manquaient de venir aux portes, il leur en demandait la raison, présumant que ceux qui s’y rendraient assidûment n’ oseraient rien faire de criminel ni de honteux sous le regard de leur chef, et avec la pensée que rien de ce qu’ils feraient n’échapperait aux hommes les plus distingués, et que pour ceux qui ne s’y rendraient pas, on pourrait imputer leur absence à la débauche, à l’injustice, à la négligence. [17] Expliquons donc d’abord comment il s’y prenait pour forcer môme ceux-ci à se présenter. Il ordonnait à quelqu’un de ses plus intimes amis d’aller se saisir de leurs biens, en disant seulement qu’il prenait ce qui était à lui. Cela fait, les dépouillés venaient au plus vite se plaindre de cette injustice. [18] Cyrus, durant longtemps, ne se donnait pas le loisir de les entendre ; puis, quand il les avait entendus, il renvoyait à un terme éloigné le jugement de l’affaire. Il espérait ainsi les accoutumer à faire leur cour, se rendant moins odieux que s’il les eût contraints par un châtiment. [19] Voilà son premier moyen de leur apprendre à se montrer toujours présents. Un autre qu’il employait aussi, c’était de charger des commissions les plus faciles et les plus lucratives ceux qui se présentaient à lui : un autre encore, c’était de ne rien accorder aux absents. [20] Enfin le plus puissant de tous était la contrainte envers ceux qui avaient résisté aux précédents : il les dépouillait réellement de toutes leurs possessions, pour les donner à un autre, de qui il comptait tirer plus de services : par là, il remplaçait un mauvais ami par un ami utile. Le roi actuel s’informe encore, quand on s’absente, de la raison qui fait manquer à ce devoir.

[21] Ainsi se conduisait-il à l’égard des absents. Pour ceux qui se présentaient assidûment, il croyait qu’étant leur chef il les porterait infailliblement à tout ce qu’il y a de beau et de bon, s’il s’efforçait lui-même de se montrer à ses sujets paré de toute espèce de vertus. [22] Il convenait que les lois écrites peuvent contribuer à rendre les hommes meilleurs, mais il disait qu’un bon prince est une loi voyante, qui observe en même temps qu’elle ordonne, et qui punit le délinquant.

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D’après ces principes, il considère, avant tout, ce qui regarde les dieux, et paraît s’en occuper avec d’autant plus de zèle, qu’il est arrivé au plus haut point de prospérité. Il commence par établir des mages, et lui-même, sans y jamais manquer, il célèbre avec le jour les louanges des dieux, et offre chaque jour 392 des sacrifices à ceux des dieux que les mages lui désignent : [24] institution qui dure encore aujourd’hui sous le roi régnant. Les autres Perses imitent Cyrus en ce point, avec la pensée de devenir eux-mêmes plus heureux, s’ils rendent hommage aux dieux, à l’exemple du plus heureux des souverains. Ils peuvent, du reste, être agréables à Cyrus en agissant ainsi. [25] Cyrus, de son côté, regarde leur piété comme un bien pour lui, de même que, quand on navigue, on aime mieux se trouver avec des gens de bien qu’avec des impies. Il avait d’ailleurs la conviction que, si tous ceux qui l’approchaient craignaient les dieux, ils auraient bien moins de penchant à des actes impies envers lui, qui se considérait comme le bienfaiteur de ses familiers. [26] En faisant voir qu’il estimait au plus haut degré quiconque ne se montrait injuste ni envers un ami ni envers un allié, et en ayant toujours l’œil fixé sur la justice la plus rigoureuse, il espérait amener les autres à s’abstenir de tout gain illicite, et à ne chercher que des profits légitimes. [27] Il se persuadait qu’il inspirerait mieux la pudeur, s’il les respectait assez tous pour ne jamais rien dire ou rien faire devant eux qui pût les blesser. [28] Il espérait qu’il en serait ainsi, d’après ce fait, que les hommes respectent plus, je ne dis pas leur chef, mais celui même qu’ils ne craignent point, s’il se respecte lui-même, que s’il ne se respecte pas ; de même que, quand on sait qu’une femme se respecte, on est plus disposé à la respecter en la voyant.

[29] Il croyait que le meilleur moyen de maintenir l’obéissance parmi ceux qui l’approchaient, c’était de récompenser plus libéralement ceux qui obéissaient sans réplique, que ceux qui faisaient preuve des vertus les plus grandes et les plus laborieuses. [30] Il ne cessa jamais d’avoir cette conviction et de la mettre en pratique. En donnant l’exemple de la tempérance, il y formait tous les autres. En effet, quand on voit se montrer tempérant celui qui peut le plus impunément s’abandonner à sa fougue, ceux qui sont moins puissants n’oseraient ouvertement se laisser aller à l’insolence. [31] Il mettait cette différence entre la pudeur et la tempérance, que ceux qui ont de la pudeur craignent de faire à découvert une action honteuse, tandis que ceux qui sont tempérants s’en abstiennent même en secret. [32] Il jugeait qu’il donnerait une grande leçon de modération, en montrant que les plaisirs qui s’offraient sans cesse à lui ne pouvaient le distraire de ses devoirs, et qu’il ne se les permettait que comme délassement d’un travail honnête.

[33] Par cette conduite, il établit à ses portes beaucoup de défé- 393 rence de la part des inférieurs, toujours prêts à céder aux supérieurs, et des deux parts une grande réserve et une concorde harmonieuse. On n’eût entendu là ni les éclats de la colère, ni les rires d’une joie immodérée ; en les voyant, on eût dit, ce qui était, un vie sagement ordonnée. [34] Voilà ce que voyaient et ce que faisaient ceux qui vivaient aux portes.

Afin de former à la guerre, il emmenait à la chasse ceux qu’il croyait utile de façonner à ces exercices ; et il pensait que la chasse est le meilleur apprentissage de la guerre, la véritable école de l’équitation. [35] Pour se tenir en selle sur toute espèce de terrains, la chasse y rend fort habile, vu la nécessité de poursuivre les bêtes qui fuient, et elle rend capable d’agir à cheval par l’émulation et le désir d’atteindre le gibier. [36] L’abstinence, le travail, le froid, le chaud, la faim, la soif, c’est surtout à la chasse qu’il accoutumait ses familiers à les supporter ; et maintenant même, le roi et ceux qui l’entourent continuent d’agir ainsi.

[37] La conviction où était Cyrus qu’on n’est pas digne de commander, quand on n’est pas plus parfait que ceux auxquels on commande, est, d’après ce qu’on vient de dire, manifeste aux yeux de tous. En exerçant ainsi ceux qui l’entouraient, il s’exerçait beaucoup plus encore lui-même à la tempérance, aux arts et aux manœuvres de la guerre. [38] En effet, il ne les menait à la chasse que quand il n’y avait point nécessité de rester. Et pour lui, quand il y avait nécessité, il chassait, dans la maison, les animaux nourris dans les parcs. Il ne prenait jamais de repos qu’après s’être fatigué jusqu’à suer, et ne faisait donner à manger aux chevaux qu’après les avoir travaillés. Il appelait à cette chasse ses porte-sceptres, qui étaient autour de lui. [39] Il avait, ainsi que ceux qui l’entouraient, une très-grande supériorité dans tous les nobles exercices, grâce à cette application continuelle ; et il pouvait être proposé comme un modèle en ce genre. De plus tous ceux qu’il voyait en quête du bien, il les honorait de présents, de dignités, de places, de toute espèce de distinctions. De là naissait une émulation générale à qui se montrerait le meilleur aux yeux de Cyrus.

[40] Nous croyons avoir remarqué dans Cyrus cette règle de conduite qu’un prince, pour s’attacher ses sujets, ne doit pas seulement être meilleur qu’eux, mais user d’une sorte d’artifice. Il prit donc l’habillement des Mèdes, et engagea ses familiers à s’en revêtir. Cet habillement, en effet, a l’avantage de cacher les défauts du corps et de faire paraître plus grands et plus 394 beaux ceux qui le portent ; [41] la chaussure médique étant faite de manière à placer dedans, sans qu’on s’en aperçoive, de quoi paraître plus grand qu’on n’est. Il approuvait l’usage de se peindre les yeux, afin de paraître avoir de plus beaux yeux qu’on n’en a, et de se farder pour se donner un plus beau teint que de nature (01). [42] Il recommandait de ne jamais cracher ni se moucher en présence de personne, et de ne détourner jamais la tête pour regarder quoi que ce soit, comme n’étant affecté de rien. Tout cela lui semblait propre à empêcher les chefs de se déconsidérer.

[43] Tous ceux qu’il croyait susceptibles du commandement, il les faisait se revêtir, s’exercer ainsi, et se donner un extérieur respectable : ceux, au contraire, qu’il destinait à l’esclavage, loin de les exciter à embrasser la vie laborieuse des hommes libres, il ne leur permettait pas même l’usage des armes ; mais il veillait à ce qu’ils eussent de quoi boire et de quoi manger en vue des exercices libéraux. [44] Ainsi, quand ils rabattaient le gibier vers les cavaliers dans la plaine, il leur permettait d’emporter des vivres pour la chasse, ce qui était défendu aux gens de condition libre ; dans les voyages, il les conduisait vers l’eau, comme des bêtes d’attelage : quand il était l’heure de dîner, il s’arrêtait pour les faire manger, afin qu’ils ne fussent pas atteints de boulimie. De cette manière, ces gens, aussi bien que les nobles, l’appelaient leur père, quoique ses soins ne tendissent qu’à perpétuer leur esclavage.

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