Cyropédie (L'Éducation de Cyrus) (page 17)
[45] Voilà comment Cyrus affermit dans son entier l’empire des Perses. Pour lui, personnellement, il ne craignait rien des peuples qu’il venait de soumettre : outre qu’il les voyait lâches et divisés, aucun d’eux ne l’approchait ni la nuit, ni le jour. [46] Cependant il voyait encore parmi eux des hommes distingués, qui se tenaient en armes et demeuraient unis, et il savait qu’il y avait des chefs de cavaliers, et d’autres de fantassins. Il reconnaissait à certains les sentiments et le talent requis pour commander. Ces mêmes hommes communiquaient fréquemment avec ses gardes et venaient souvent le visiter lui-même : rencontre inévitable, puisqu’il les employait aussi à son service : il y avait donc danger de leur part et de plusieurs côtés. [47] Aussi réfléchit-il aux moyens de se mettre à l’abri de leurs tentatives, 395 et il jugea d’abord qu’il n’était pas à propos de les désarmer et de leur interdire le métier de la guerre, injures d’où pouvait naître le bouleversement de son empire ; qu’ensuite ne plus les laisser approcher de lui et leur témoigner de la défiance, ce serait une déclaration de guerre. [48] Au lieu de tout cela, il crut que le parti le meilleur et le plus digne pour sa sûreté, c’était de se les rendre amis plus qu’ils n’étaient entra eux. Or, comment il nous semble être arrivé à se faire aimer, nous allons essayer de le dire.
CHAPITRE II.
Divers moyens employés par Cyrus pour se faire des amis ; présents de table, cadeaux, bienveillance, affabilité, envois de médecins à ceux qui sont malades. — Institution de combats propres à entretenir l’émulation.
[1] Et d’abord il se montra de tout temps et sans cesse attentif à laisser paraître la bonté de son cœur. Comme il savait qu’il est difficile d’aimer ceux qui paraissent nous haïr, et de vouloir du bien à qui nous veut du mal, il pensait aussi qu’il est impossible que ceux qui se croient aimés haïssent ceux dont ils savent avoir reçu des preuves d’affection. [2] Tant que sa fortune ne lui permit pas d’être libéral, on le vit prévenir les besoins de ceux qui l’entouraient, s’employer pour eux, se réjouir avec eux de leurs joies, s’affliger de leurs maux, et, par ces moyens, se mettre en quête de leur amitié. Mais quand la fortune lui permit d’être libéral, il comprit bien, selon nous, que le plaisir le plus sensible que, à dépense égale, les hommes puissent se faire entre eux, c’est de s’inviter réciproquement à boire et à manger. [3] Dans cette pensée, il ordonna que la salle fût toujours couverte de mets semblables à ceux qu’on lui servais à lui-même et suffisants pour un grand nombre de convives ; et tout ce qu’on y servait sauf ce qui était indispensable pour lui et pour ses commensaux, était distribué par son ordre à ceux de ses amis à qui il voulait donner une marque de souvenir ou d’attention. Il en envoyait quelquefois à ceux des gardes, qui s’étaient distingués ou parleur vigilance ou par leur zèle à le servir ou par d’autres actions semblables, montrant par là qu’il connaissait les gens empressés à lui plaire.
396 Il en usait de même pour les serviteurs dont il avait à se louer. De plus, il faisait apporter sur sa table toutes les viandes qui leur étaient destinées, s’imaginant que ce moyen devait produire chez eux, comme dans les chiens, un attachement plus grand pour leur maître. Quand il voulait mettre en honneur quelqu’un de ses amis, il lui envoyait un plat de sa table. Et encore aujourd’hui, quand on voit quelqu’un à qui le roi envoie de sa table, tout le monde a pour lui plus de respect, se figurant qu’ils sont en faveur et en état d’obtenir ce qu’ils demandent. [5] Au reste, ce n’est pas seulement pour cette raison qu’on aime tant les plats envoyés de la table du roi, mais parce qu’en réalité ce qui en vient est de nature à plaire bien davantage : et il n’y a là rien qui doive étonner. De même que les autres arts donnent des produits de beaucoup supérieurs dans les grandes villes, ainsi les plats préparés pour le roi sont de beaucoup mieux apprêtés.
Dans les petites villes ce sont les mêmes gens qui font lit, porte, charrue, table, et qui, de surplus, bâtissent une maison ; heureux quand ces métiers donnent de quoi manger à qui les exerce ! Or, il est impossible qu’un homme qui fait tant de métiers les fasse bien tous. Dans les grandes villes, au contraire, où une foule de gens ont le même besoin, un seul métier nourrit son homme : quelquefois même, il n’exerce pas tout son métier : l’un fait des chaussures d’hommes, l’autre de femmes ; l’un vit seulement de la couture des souliers, l’autre de la coupe du cuir ; l’un taille les tuniques, l’autre ne fait qu’en assembler les parties. Nécessairement un homme dont le travail est borné à un ouvrage restreint doit y exceller. [6] On peut en dire autant de l’art culinaire. Celui qui n’a qu’un homme pour faire son lit, soigner sa salle . pétrir le pain, préparer toutes sortes de ragoûts, doit s’accommoder à tout, comme on le lui présente : mais où chacun a sa tâche particulière, l’un de faire bouillir les viandes, l’autre de les rôtir, celui-ci de cuire le poisson dans l’eau, celui-là de le griller, un autre de faire le pain, non pas de toute manière, mais de la seule qui convienne à son maître, il me semble que là, de toute nécessité, chaque chose doit être faite dans la perfection. [7] Voilà pourquoi les mets qu’on servait chez Cyrus étaient mieux apprêtés qu’ailleurs (02).
Quant aux autres moyens, dont il usait avec adresse pour se 397 faire aimer, ]e vais les dire. S’il eut l’avantage d’avoir le plus de revenus parmi les hommes, il eut le mérite bien plus précieux encore de les surpasser tous en libéralité. Cyrus a commencé, et maintenant encore les rois de Perse donnent avec magnificence. [8] Quels amis, en effet, sont plus riches que ceux des rois de Perse ? Quel autre habille plus superbement les gens de sa suite, et distribue comme lui des bracelets, des colliers, des chevaux à frein d’or, ornements qu’on ne peut tenir que de la main du roi ? [9] Quel autre a plus mérité, par ses bienfaits, de se voir préféré à des frères ? à un père, à des enfants ? Quel autre que le roi de Perse peut aussi facilement se venger de nations ennemies, séparées par un intervalle de plusieurs mois de marche ? Quel autre, après sa mort, quel autre que Cyrus fut honoré du titre de père par les peuples dont il avait détruit l’empire ? Or, ce titre est plutôt celui d’un bienfaiteur que d’un spoliateur.
[10] Nous savons encore que ceux qu’on appelle les yeux et les oreilles du roi, c’est par des présents et des honneurs qu’il se les était attachés. La grandeur de ses largesses envers ceux qui lui donnaient des avis importants excitait les autres à observer et à écouter tout ce qu’ils croyaient de nature à servir le roi : [11] ce qui a fait croire à bien des gens que le roi avait beaucoup d’yeux et d’oreilles..Or, si l’on croyait qu’il leur fût plus avantageux de n’avoir qu’un seul œil bien choisi, on croirait mal. Un seul homme ne peut pas bien voir, un seul ne peut pas bien entendre : et de plus ce serait défendre aux autres de s’en mêler, que de donner à un seul cette commission exclusive, et, quand on saurait que celui-là seul est un œil, on verrait qu’il faut s’en défier. [12] Mais il n’en est pas ainsi ; et quiconque assure avoir vu ou entendu des choses qui méritent attention, le roi les écoute, et voilà pourquoi l’on dit qu’il a beaucoup d’oreilles et beaucoup d’yeux. Par la même raison on craint de dire quelque chose qui déplaise au roi, comme s’il l’entendait, et de rien faire qui lui déplaise, comme s’il était là ; aussi, loin qu’on osât mal parler de Cyrus, chacun n’était pas moins réservé dans ses discours que si tous les assistants eussent été les yeux et ; les oreilles du prince. Or, d’où venait cette disposition des esprits, sinon de ce qu’il récompensait magnifiquement les plus petits services ?
[13] Qu’il ait poussé loin la magnificence de ses dons, étant très-riche, cela n’a rien d’étonnant ; mais que, roi, ses bons offices et ses soins lui aient acquis des amis, c’est ce qu’on ne saurait 398 trop admirer : on va même jusqu’à dire qu’il donna des signes non équivoques de honte, pour avoir été vaincu en bons offices rendus à des amis. On raconte qu’il avait coutume de dire que la conduite d’un bon roi ne diffère point, de celle d’un bon pasteur. Comme le pasteur ne tire de profit de ses troupeaux qu’autant qu’il leur donne l’espèce de bonheur dont ils sont susceptibles, de même le roi n’est bien servi par les villes et par les hommes qu’en les rendant heureux. Il n’est pas étonnant que, avec de pareils sentiments, il ait eu l’ambition de se distinguer parmi tous les hommes par sa bienfaisance.
[15] Comme exemple, je rapporterai la belle leçon que Cyrus donna un jour à Crésus. Crésus lui reprocha qu’à force de donner il deviendrait pauvre, tandis qu’il était maître d’entasser dans son palais plus de richesses qu’aucun homme n’en eût jamais possédé. [16] Cyrus, dit-on, lui demanda :
« Et combien d’or crois-tu que j’aurais aujourd’hui, si, d’après tes conseils, je l’avais accumulé depuis que je suis souverain et maître ? »
Crésus lui fixe une très-grosse somme. Alors Cyrus :
« Eh bien ! Crésus, dit-il, envoie avec Hystaspe, que voici, un homme qui ait ta confiance, et toi, Hystaspe, va trouver mes amis : dis-leur que j’ai besoin d’argent pour une affaire, et de fait, j’en ai besoin. Prie chacun d’eux de m’en fournir le plus qu’il pourra, et d’en donner l’état, signé et scellé, à l’envoyé de Crésus, qui me l’apportera. »
[17] Il écrit des lettres contenant ce qu’il vient de dire, y appose son sceau, et charge Hystaspe de les porter : par ces mêmes lettres, il demande que l’on reçoive, comme un de ses amis, Hystaspe qui vient les remettre. Aussitôt qu’Hystaspe est de retour avec l’envoyé de Crésus qui apporte les réponses, Hystaspe dit :
« Roi Cyrus, tu peux désormais me regarder comme un homme riche : tes lettres m’ont valu d’innombrables présents.
[18] — Voilà donc déjà, Crésus, dit Cyrus, un fonds qui nous est assuré ; mais, ajoute-t-il, vois le reste, et calcule les sommes dont je pourrais disposer. »
Crésus, dit-on, en fait le calcul : or, il trouve qu’elles excèdent de beaucoup celles que, selon lui, en cas de besoin, Cyrus aurait pu avoir dans ses trésors, en amassant. [19] Ce compte fait :
« Tu vois, reprend Cyrus, que je ne suis pas aussi pauvre que tu croyais. Et cependant tu veux que, pour grossir mon trésor, je m’expose à l’envie, à la haine, et que je paye des gens pour le garder. Les amis que j’enrichis, voilà, selon moi, mes trésors : ils sont pour ma personne et pour mes biens une garde plus sûre que ne seraient des mercenaires. [20] Je te ferai pourtant un aveu. Oui, Crésus, cette pas- 399 sion que les dieux ont mise dans nos âmes, en nous faisant tous pauvres, je ne puis la dominer en moi ; je suis avide de richesses comme tous tes autres ; [21] mais il y a entre eux et moi cette différence : quand ils ont plus d’argent qu’il ne leur en faut pour leurs services, ou ils l’enfouissent, ou ils le laissent rouiller, ou ils se donnent bien du mal à le compter, à le mesurer, à le peser, à le remuer, à le contempler ; cependant, avec tout cet argent dans leurs coffres, ils ne prennent pas plus d’aliments que leur estomac ne peut en contenir, autrement ils crèveraient ; ils ne se couvrent pas de plus de vêtements qu’ils n’en peuvent porter, autrement ils étoufferaient ; de sorte que ces biens superflus ne sont pour eux qu’une gêne. Moi donc, cédant aux dieux, je désire toujours de nouvelles richesses ; [22] mais, une fois qu’elles sont acquises, je subviens aux besoins de mes amis, quand une fois les miens ont été satisfaits : en enrichissant les uns, en faisant du bien aux autres, je m’assure une amitié bienveillante d’où je recueille le repos et la gloire, fruits qui ne pourrissent point et dont l’excès ne fait point mal : plus la gloire s’accroît, plus cet accroissement donne de grandeur et de beauté, plus son poids s’allège, plus elle semble donner de légèreté à ceux même qui la portent. [23] Apprends donc, Crésus, que je n’envisage pas comme le souverain bonheur d’avoir de grands biens uniquement pour les garder : en ce cas, les plus heureux des hommes seraient les soldats en garnison, puisqu’ils gardent tout ce qu’une ville renferme. Mais celui qui, après avoir acquis des richesses par une voie juste, sait en user avec noblesse, celui-là est, selon moi, le plus heureux des hommes. » Voilà ce que disait Cyrus, et ce qu’il disait il le faisait aux yeux de tous.
[24] De plus, comme il avait observé que les hommes, tant qu’ils se portent bien, sont attentifs à se procurer et à mettre en réserve tout ce qui sert dans l’état de santé, mais qu’ils négligent de se munir de ce qui est utile dans les cas de maladie, il voulut remédier à ce défaut de prévoyance ; et, n’épargnant rien sur ce point, il appela auprès de lui les meilleurs médecins pour l’aider dans cette œuvre, n’entendant point parler d’instruments utiles, de remèdes, d’aliments, de liqueurs salutaires, qu’il ne voulût en avoir provision. [25] Si quelqu’un de ses familiers tombait malade, il veillait lui-même à son traitement et lui faisait donner les secours nécessaires. Le malade recouvrait-il la santé, Cyrus remerciait les médecins de l’avoir guéri avec les remèdes qu’il avait chez lui. [26] Tels étaient, avec d’autres en- 400 core, les ressorts qu’il faisait jouer pour obtenir le premier rang auprès de ceux dont il désirait l’amitié.
Quant aux jeux qu’il proposait, aux prix qu’il assignait pour entretenir une noble émulation, s’ils méritaient des éloges à Cyrus, parce qu’il fournissait par là des encouragements à la vertu, ils excitaient aussi des rivalités et des contestations entre les grands. [27] De plus, il avait fait une sorte de loi à tous ceux qui auraient ou un procès à juger, ou quelques différends à l’occasion des jeux, de prendre de concert des juges pour les terminer. On comprend aisément que les deux parties ne manquaient pas de choisir pour juges ceux des grands auxquels elles étaient le plus attachées, et il résultait de ces jugements que le vaincu, jaloux de son adversaire, devenait ennemi des juges qui ne lui avaient pas été favorables, et que le vainqueur, attribuant son succès à la bonté de sa cause, s’imaginait n’avoir d’obligation à personne. [28] Il régnait parmi ceux qui prétendaient au premier rang dans l’amitié de Cyrus, comme cela se voit dans les républiques, cette jalousie réciproque qui fait que l’on ne cherche qu’a se supplanter les uns les autres, loin de chercher à se rendre de bons offices.
Voilà ce que nous avions à dire sur les expédients employés par Cyrus pour se faire aimer des grands plus qu’ils ne s’aimaient entre eux (03).
CHAPITRE III.
Pompe de Cyrus sortant de son palais pour aller offrir un sacrifice. — Jeux équestres. — Conversation de Phéraulas avec un Sace sur le prix des richesses.
[1] Nous allons raconter maintenant comment Cyrus sortit pour la première fois de son palais. La pompe même de sa marche peut être considérée comme un nouveau moyen inventé pour rendre son autorité plus respectable. Et d’abord la veille de la cérémonie, il fait venir les chefs des Perses et des alliés et leur distribue des robes médiques. En faisant cette distribution, 401 il leur dit qu’il veut aller visiter avec eux les enceintes consacrés aux dieux et leur offrir des sacrifices.
[2] « Soyez demain, dit-il, à mes portes, avant le lever du soleil, revêtus de ces robes, et rangez-vous dans l’ordre que vous prescrira de ma part le Perse Phéraulas. Ensuite je marcherai à votre tête, et vous me suivrez à l’endroit indiqué. Si quelqu’un imagine une marche plus pompeuse, il me communiquera ses idées à mon retour ; car il faut que tout soit réglé de la manière qui vous paraîtra la plus digne et la plus noble. »
[3] Après avoir distribué aux principaux chefs les plus belles robes, il fait apporter un grand nombre d’autres robes médiques, de toute espèce, n’épargnant ni les robes de pourpre, ni les brunes, ni les rouges, ni les foncées ; puis, les partageant entre tous les capitaines, il leur dit d’en parer leurs amis :
« Comme je viens, ajoute-t-il, de vous en parer moi-même.
[4] — Et toi, Cyrus, dit un de ceux qui étaient présents, quand te pareras-tu ?
— Mais, répond-il, ne vous semblé-je pas assez paré de votre parure ? Certes, si je puis vous faire du bien, à vous qui êtes mes amis, de quelque habit que je me revête, je paraîtrai toujours beau. »
[5] Les chefs se retirent, mandent leurs amis, et leur distribuent les robes dont ils doivent s’orner.
Cyrus avait reconnu dans le plébéien Phéraulas un homme intelligent, ami du beau et de l’ordre, et jaloux de lui plaire ; c’était ce même Perse qui avait appuyé l’avis de régler les récompenses d’après le mérite. Cyrus le mande, le consulte sur ce qu’il faut faire pour que la marche soit à la fois un spectacle agréable pour les gens bien intentionnés et redoutable aux malveillants. [6] Dès que tous deux sont tombés d’accord sur les moyens, il le charge de veiller le lendemain à l’exécution de ce qu’ils viennent d’arrêter :
« J’ai ordonné. dit Cyrus, que tout le monde t’obéît pour l’ordre de la marche ; mais, afin qu’on t’obéisse plus volontiers, prends ces tuniques et porte-les aux chefs des doryphores ; prends ces housses pour les donner aux chefs des cavaliers, et ces autres tuniques pour les conducteurs de chars. »
[7] Phéraulas part, emportant ces présents. Les chefs,. en le voyant, lui disent :
« Te voilà grand, Phéraulas, puisque c’est de toi que nous allons apprendre ce qu’il faut faire !
— Ah ! par Jupiter, dit Phéraulas, pas si grand que tu crois, puisque me voilà devenu skeuophore ; je porte donc en ce moment ces deux housses : celle-ci pour toi, celle-là pour un autre ; prends celle que tu voudras. »
[8] La jalousie du donataire ne peut tenir contre la housse ; il finit par demander avis à 402 Phéramas sur celle qu’il doit prendre : Phéraulas lui indique la meilleure, tout eu lui disant :
« Si tu m’accuses de t’avoir donné le choix, une autre fois, s’il y a un service à te rendre, tu chercheras un autre serviteur. »
La distribution ainsi faite, suivant l’ordre prescrit, Phéraulas s’occupe des autres dispositions, afin que rien ne manque à la magnificence de la marche.
[9]
Le lendemain, tout est prêt avant le point du jour : une haie de soldats est échelonnée des deux côtés de la route, comme on en place encore dans les endroits que le roi doit traverser, et il n’est permis qu’aux personnes de distinction de passer au milieu : des mastigophores se tiennent là pour frapper quiconque causera du désordre. Un corps de quatre mille doryphores est rangé en face du palais sur quatre de hauteur, deux mille de chaque côté des portes. [10] Toute la cavalerie est réunie dans la même place, se tenant pied à terre, et les soldats gardant leurs mains enfermées dans leurs manteaux, ce qui s’observe encore de nos jours, quand on est en présence du roi. Les Perses occupent la droite de la route, les alliés la gauche : les chars sont également rangés des deux parts en nombre égal. [11] Les portes du palais s’ouvrent : il en sort d’abord quatre taureaux superbes qui doivent être immolés à Jupiter et aux autres divinités désignées par les mages. C’est, en effet, une maxime chez les Perses, qu’on doit s’en remettre, pour tout ce qui se rapporte aux dieux, à ceux qui s’en occupent de profession. [12] Après les taureaux, viennent les chevaux qu’on doit sacrifier au soleil, puis un char blanc à timon doré, orné de fleurs et destiné à Jupiter ; suit un autre char blanc, également orné de fleurs, et destiné au soleil ; enfin, un troisième, dont les chevaux ont des housses de pourpre, derrière lequel marchent des hommes portant du feu dars un grand bassin.
[13] On voit alors sortir des portes Cyrus lui-même, monté sur un char, la tête couverte d’une tiare en pointe, revêtu d’une tunique mi-partie de pourpre et de blanc, habillement réservé au roi seul, d’un haut-de-chausse de couleur vive et d’un manteau de pourpre. Sa tiare est ceinte du diadème, et ses parents portent également cet ornement distinctif, porté de nos jours encore par les parents du roi. [14] Ses mains dépassent les manches de sa robe : à ses côtés est assis le conducteur du char, homme d’une taille avantageuse, mais qui paraît inférieure à celle du roi, soit en réalité, soit par quelque moyen factice : Cyrus, en effet, a l’air d’être plus grand. Dès qu’on voit Cyrus, tout le monde se prosterne, soit que quelques-uns commencent par ordre, soit 403 qu’on se sente frappé d’étonnement à la vue d’une si grande pompe, et que Cyrus impose par sa grandeur et sa bonne mine. Jusque-là, du moins, jamais Perse ne s’était prosterné devant Cyrus.
[15] Dès que le char est sorti du palais, les quatre mille doryphores se mettent en marche, deux mule de chaque côté du char. Ils sont suivis d’environ trois cents porte-sceptres à cheval, richement vêtus et armés de dards : [16] après eux on mène en main près de deux cents chevaux des écuries de Cyrus, ornés de freins d or, et couverts de housses rayées ; ils sont suivis de deux mille xystophores (04) ; [17] puis vient le plus ancien corps de cavalerie perse, au nombre de dix mille, sur cent de front et cent de hauteur : à leur tête est Chrysantas ; après eux tient un second corps de dix mille autres cavaliers perses, dans le même ordre, commandés par Hystaspe ; puis un troisième de pareil nombre, sous la conduite de Datamas, [18] et un quatrième sous celle de Gadatas. Enfin arrivent les cavaliers mèdes, puis les Arméniens, les Cadusiens, les Saces. Derrière la cavalerie sont les chars, rangés sur quatre de front, et conduits par le Perse Artabase.
[19] Tandis que Cyrus s’avance dans cet ordre, une grande foule le suit en dehors des deux haies. Comme on lui présente les uns une supplique, les autres une autre, il envoie dire par ses porte-sceptres, qui se tenaient toujours au nombre de trois ou quatre de chaque côté de son char pour porter ses ordres, de s’adresser à ses hipparques, qui lui rendraient compte des demandes. Aussitôt la foule se replie vers la cavalerie, et chacun se demande à qui il doit s’adresser. [20] Alors Cyrus mande, l’un après l’autre, ceux de ses amis dont il veut augmenter la considération, et leur dit :
« Si ces gens qui nous suivent viennent vous faire des demandes qui ne vous agréent point, n’y faites pas attention ; mais, si elles sont justes, communiquez-les-moi, afin que nous avisions ensemble au moyen d’y satisfaire. »
[21] Ceux qu’il fait appeler ainsi accourent à lui au grand galop, et leur promptitude à obéir ajoute encore à l’éclat de sa puissance. Daïpharne seul, homme d’un caractère brusque, s’imagine qu’en obéissant moins vite il se donnera un air d’indépendance ; [22] Cyrus le remarque, et, avant que Daïpharne se soit approché de son char, il lui envoie dire par un porte-sceptre qu’il n’a pas besoin de lui : il ne le demanda jamais depuis. [23] Un autre, qui 404 n’avait été averti qu’après Daïpharne, étant arrivé avant lui, reçoit en présent de Cyrus un des chevaux qui marchent à sa suite, et l’un des porte-sceptres a l’ordre de mener le cheval où l’officier voudra. Les assistants comprennent la valeur de ce présent, et beaucoup plus de gens l’ont en estime.
[24] Arrivés aux enceintes consacrées aux dieux, on sacrifie les taureaux à Jupiter, et l’on en fait un holocauste ; puis on fait au Soleil un holocauste de chevaux : on égorge ensuite, en l’honneur de la Terre, les victimes désignées par les mages, et enfin aux héros protecteurs de la Syrie (05). [25] Les sacrifices achevés, comme le lieu était agréable, Cyrus marque un espace d’environ cinq stades, et commande aux corps de cavalerie divisés par nations de parcourir cette carrière au galop. Il court lui-même avec les Perses et remporte une brillante victoire : et de fait, il était très-fort en équitation. Parmi les Mèdes, Artabase est vainqueur : Cyrus lui avait donné un cheval ; parmi les Syriens, c’est leur chef ; parmi les Arméniens, Tigrane ; parmi les Hyrcaniens, le fils de leur hipparque ; entre les Saces, un simple cavalier, dont le cheval devance les autres de presque la moitié du drome (06). [26] On rapporte que Cyrus ayant demandé à ce jeune homme s’il accepterait un royaume en échange de son cheval :
« Pour un royaume ! dit-il, je ne le voudrais pas ; mais ]e le donnerais pour avoir l’amitié d’un brave homme.
[27] — Eh bien ! dit Cyrus, je veux te montrer un endroit où tu ne pourrais rien jeter, les yeux fermés, sans toucher un brave homme.
— Par ma foi, dit le Sace, montre-moi donc l’endroit, afin que j’y lance cette motte de terre, »
et en même temps il la ramassait.
[28] Cyrus lui montre alors l’endroit où se trouvaient la plupart de ses amis : le Sace ferme les yeux, lance sa motte, et atteint Phéraulas, qui exécutait une commission de Cyrus. Phéraulas, touché, ne se détourne point, mais il court où son devoir l’appelle. [29] Le Sace, ouvrant les yeux, demande qui il a touché.
« Par Jupiter ! lui dit Cyrus, aucun de ceux qui sont ici.
— Ce n’est pourtant pas, dit le jeune homme, un de ceux qui n’y sont point.
— Mais si, par Jupiter ! dit Cyrus ; tu as touché celui que tu vois là-bas courir au galop par delà les chars. — Comment alors ne s’est-il pas retourné ?
[30] — Il est fou, probablement. » dit Cyrus.
A ces mots, le Sace part au galop pour voir qui il a frappé : il trouve Phéraulas le menton plein de terre et de 405 sang qui lui coulait du nez, où il avait reçu le coup. [31] Le jeune homme s’approche et lui demande s’il a été frappé :
« Tu le vois, répond Phéraulas.
— Je te donne donc ce cheval.
— Et pourquoi ? »
Le Sace lui raconte alors ce qui s’est passé, et il ajoute :
« Je vois bien que je n’ai pas manqué de toucher un brave homme.
[32] — C’était à un plus riche que moi, reprend Phéraulas, que tu aurais dû, en homme sage, donner l’on cheval. Cependant je l’accepte, et je prie les dieux, qui ont permis que tu m’aies frappé, de me mettre en état que tu n’aies point à te repentir de l’on présent : monte sur mon cheval, continue-t-il ; retourne à l’on poste : dans un instant je serai près de toi. »
Ils font ainsi l’échange de leurs chevaux. [33] Parmi les Cadusiens, c’est Rathinès qui remporte la victoire.
Cyrus ordonne aussi une course de chars, après laquelle on distribue aux vainqueurs des bœufs, pour en faire un sacrifice et un régal, et puis un certain nombre de coupes. Lui-même il veut avoir un bœuf pour prix de sa victoire ; mais il fait don des coupes qui lui reviennent à Phéraulas, pour le récompenser du bel ordre qu’il a mis dans la marche à l’issue du palais. [34] Cette marche pompeuse, imaginée par Cyrus, se renouvelle aujourd’hui chaque fois que le roi sort, excepté qu’on n’y mène point de victimes, quand il ne doit point sacrifier. Les jeux finis, on reprend le chemin de la ville, et l’on se retire, ceux qui ont reçu des maisons, dans leurs maisons ; ceux qui n’en ont point, dans leur quartier.
[35] Phéraulas invite alors le Sace qui lui a donné le cheval à venir loger chez lui, le comble de présents, et, à la fin du dîner, remplissant les coupes qu’il a reçues de Cyrus, il boit à la santé de son hôte et les lui donne. [36] Le Sace, voyant la quantité et la beauté des tapis, la quantité et la beauté des meubles, le nombre des esclaves :
« Dis-moi donc, Phéraulas, lui dit-il, tu étais sans doute dans l’on pays un des riches ?
[37] — De quels riches ? dit Phéraulas. J’étais un de ceux qui gagnent leur pain avec leurs bras. Dans mon enfance, mon père, qui avait peine à me nourrir de son travail, me fit donner l’éducation des enfants : devenu grand garçon, comme il ne pouvait me nourrir à ne rien faire, il m’emmena aux champs et me mit à l’ouvrage. [38] Je l’ai nourri à mon tour, tant qu’il a vécu, en bêchant et en semant notre petit coin de terre, qui, loin d’être ingrat, se montrait souverainement juste : la semence qu’il avait reçue, il me la rendait bel et bien avec un petit intérêt : quelquefois pourtant, dans sa générosité, il me rendait le double de 406 ce qu’il avait reçu. Voilà comme je vivais dans mon pars. Maintenant, tout ce que tu vois, Cyrus me l’a donné. »
[39] Alors le Sace s’écrie :
« Heureux homme de toute manière maintenant, pour avoir été pauvre avant de devenir riche ! Je m’imagine qu’ayant éprouvé l’indigence, tu trouves bien meilleure la fortune qui te fait riche.
[40] — Tu crois donc, Sace, dit Phéraulas, que je vis d’autant plus heureux que je possède davantage ? Tu ne sais pas alors que je n’ai pas plus de plaisir à manger, à boire, à dormir, que je n’en avais, étant pauvre. En ayant beaucoup plus, j’y gagne d’avoir plus à garder, plus de gens à payer, d’être embarrassé de plus de soins. [41] Aujourd’hui, une foule de domestiques me demandent, qui du pain, qui à boue, qui des vêtements : d’autres ont besoin de médecins : celui-ci m’apporte les restes d’une brebis dévorée par les loups, ou bien il me dit que mes bœufs sont tombés dans un précipice, qu’une épidémie est tombée sur mes troupeaux : en sorte que mes richesses, dit Phéraulas, me causent, à ce qu’il me semble, bien plus de soucis que je n’en avais au temps de ma médiocrité. (07) » [42] Alors le Sace :
« Oui ; mais, par Jupiter ! quand tu vois tes biens en bon état, la vue de l’on opulence te donne un plaisir que je ne pui3savoir. »
Alors Phéraulas :
« Sois bien certain, Sace, qu’il n’est pas aussi agréable de posséder qu’il est affligeant de perdre ; et tu comprendras que je dis vrai, si ta réfléchis que, parmi les riches, il n’en est pas un seul que le plaisir d’avoir fasse veiller, tandis que, parmi ceux qui ont essuyé des pertes, tu n’en verras pas un seul que le chagrin n’empêche de dormir.
[43] — Oui, par Jupiter ! dit le Sace ; mais aussi tu ne verras personne que le plaisir de recevoir ne tienne éveillé.
[44] — Tu dis vrai, et j’avoue que, s’il était aussi doux de posséder qu’il l’est de recevoir, las riches seraient, sans contredit, plus heureux que les pauvres ; mais il faut, Sace, que celui qui a beaucoup dépense beaucoup pour le service des dieux, pour ses amis, pour ses hôtes ; et quiconque aime beaucoup l’argent, sois-en certain, n’aime pas beaucoup à le dépenser.