Cyropédie (L'Éducation de Cyrus) (page 18)
[45] — Par ma foi, dit le Sace, je ne suis point de ces gens-là ; mais le bonheur, selon moi, quand on a beaucoup, est de dépenser beaucoup.
[46] — Par tous les dieux ! dit Phéraulas, pourquoi ne serais-tu pas heureux, et ne ferais-tu pas mon bonheur ? Prends tout ce que j’ai, et uses-en à l’on gré ; seulement nourris-moi comme ton hôte, 407 et à moins de frais encore : il me suffira que tu partages avec moi.
[47] —Tu plaisantes, dit le Sace.
— Je te jure, dit Phéraulas, que je parle sérieusement. Je me charge même d’obtenir de Cyrus que tu ne viennes plus aux portes lui rendre hommage, et que tu n’ailles plus à l’armée. Sois riche et demeure à la maison : je fais cela plus pour moi que pour toi. Si par mon zèle auprès de Cyrus je mérite de nouveaux bienfaits, si je fais quelque prise à la guerre, je te l’apporterai pour augmenter l’on avoir. Seulement, délivre-moi de tout ce soin : si je m’en vois débarrassé, je crois que tu m’auras rendu un grand service, aussi bien qu’à Cyrus. »
[48] A ces mots, il font entre eux la convention, et agissent en conséquence : l’un se croit heureux d’être maître de tant de richesses ; l’autre, de son côté, s’estime le plus heureux des hommes d’avoir un intendant, qui lui procure le loisir de satisfaire ses goûts.
[49] De sa nature, Phéraulas était bon compagnon ; il n’aimait rien tant que de rendre service aux autres, que de leur être utile ; il regardait l’homme comme le plus sensible et le plus reconnaissant des êtres animés, parce qu’il voyait que ceux qui sont loués par un autre s’efforcent à leur tour de le louer ; que ceux qui reçoivent un service s’empressent de le rendre ; que ceux dont on éprouve la bienveillance, on se montre à son tour bienveillant pour eux ; que ceux dont on se sent aimé, on ne peut jamais les haïr ; qu’entre tous les animaux, l’homme se distingue par la piété filiale, par les devoirs qu’il rend à ses parents pendant leur vie et après leur mort ; en un mot, il pensait que, de tous les êtres vivants, il n’y en a pas de plus reconnaissant ni de plus sensible que les hommes. [50] Phéraulas donc était ravi de pouvoir, en se débarrassant du soin de ses affaires, se livrer au commerce de ses amis, et le Sace était enchanté d’avoir beaucoup de biens dont il pût disposer. Le Sace aimait Phéraulas, qui apportait toujours, et Phéraulas aimait le Sace, qui était toujours prêt à recevoir, et qui, malgré le surcroît de soins qu’entraînait leur richesse accrue, ne troublait point son loisir. Ainsi vivaient-ils ensemble.
408 CHAPITRE IV.
Cyrus donne à ses amis un repas, d’où n’est point bannie la plaisanterie. — Il marie Hystaspe à la fille de Gobryas, et fait des présents lux conviés. — Il renvoie une partie de ses troupes dans sa patrie et garde le reste à Babylone. — Présents faits aux chefs et aux soldats. — Discours qu’il tient à ses amis.
[1] Les sacrifices achevés, Cyrus, voulant célébrer sa victoire par un festin, invite ceux de ses amis en qui il voit pour lui un respect mêlé d’affection, et le plus de zèle pour l’accroissement de son pouvoir. Il invite aussi le Mède Artabaze, l’Arménien Tigrane, l’hipparque des Hyrcaniens, et Gobryas. [2] Gadatas était chef des porte-sceptres de Cyrus. Or c’était sur lui que roulait toute l’organisation de l’intérieur, telle qu’il l’avait établie. Aussi, toutes les fois qu’il y avait un repas chez Cyrus, Gadatas ne s’y asseyait point, mais il en avait la direction. Cependant, quand ils étaient seuls, Gadatas prenait place à la table de Cyrus, qui se plaisait à son intimité. En conséquence, il recevait de Cyrus de grands et nombreux honneurs, et, à cause de Cyrus, de tous les autres. [3] Aussitôt que les conviés sont arrivés, Cyrus ne les place point au hasard : il fait asseoir à sa gauche, comme la partie du corps qu’il est plus dangereux de laisser exposée, celui qu’il estime le premier de ses amis, le second à sa droite, le troisième à gauche, le quatrième à droite, et ainsi de suite, quand il y en avait plus.
[4] Il croyait utile de marquer publiquement par là les degrés de son estime. En effet, il ne peut y avoir d’émulation où les hommes distingués par leur mérite n’obtiennent ni préférence ni récompense : quand on voit, au contraire, que les meilleurs sont les mieux traités, il y a évidemment là une lutte de zèle pour le bien. [5] Cyrus voulut donc que tout désignât ceux qu’il estimait le plus, à commencer par l’ordre des séances et des places à ses côtés. Et cependant ces places mêmes n’étaient point données à perpétuité : une loi réglait que les belles actions élèveraient aux plus honorables, et que le relâchement en ferait redescendre. Or, celui qui s’asseyait à la première place. Cyrus aurait rougi de le renvoyer sans quelques riches présents. Ce que Cyrus a établi sur ce point, nous l’avons encore vu persister de nos jours.
409 [6] Pendant le repas, Gobryas ne trouva point surprenant que la table d’un si puissant monarque fût largement servie, mais il ne vit pas sans étonnement qu’un homme revêtu d’un si grand pouvoir, loin de se réserver ce qui pouvait être de son goût, prît à tâche d’inviter ses convives à le partager avec lui, qu’il fît même porter, comme il le voyait, à ses amis absents, les mets dont il aurait pu manger avec plaisir.
[7] Remarquant également que, pendant le repas, Cyrus envoyait de différents côtés tout ce qu’on desservait, et la desserte était grande :
« Pour moi, Cyrus, dit Gobryas, je ne te mettais au-dessus des autres hommes que pour ta supériorité dans l’art militaire ; mais je jure par les dieux que tu es encore plus fort en philanthropie qu’en stratégie.
[8] — Par Jupiter ! il est vrai, dit Cyrus : et je me signale plus volontiers par des actes philanthropiques que stratégiques.
— Comment cela ? dit Gobryas.
— Parce que, dans le second cas, il faut se signaler en faisant du mal aux nommes, et dans le premier, en leur faisant du bien. »
[9] Quand on eut un peu bu, Hystaspe dit à Cyrus :
« Te fâcherais-tu, Cyrus, si je t’adressais la question que je veux te faire ?
— Non pas, répond Cyrus ; j’en atteste les dieux ; au contraire, je me fâcherais contre toi, si je m’apercevais que tu ne me dis pas ce que tu voulais me demander.
— Dis-moi donc alors si jamais, quand tu m’as appelé, j’ai manqué de venir.
— Pas de mauvaises paroles, dit Cyrus.
— En t’obéissant, t’ai-je obéi avec nonchalance ?
— Non, vraiment.
— Quand tu m’as donné un ordre, ne l’ai-je point exécuté ?
— Je ne me plains pas.
— Dans tout ce que je fais, est-il une chose où tu puisses me reprocher d’agir, non pas sans empêchement, mais sans plaisir ?
— Pas le moins du monde, dit Cyrus.
[10] — Pourquoi donc alors, Cyrus, au nom des dieux ! as-tu porté Chrysantas pour avoir une place plus honorable que la mienne ?
— Te le dirai-je ? répond Cyrus.
— Assurément, dit Hystaspe.
— Et tu ne te fâcheras pas, à l’on tour, si je te dis la vérité ?
[11] — Je serai bien aise, au contraire, de voir que tu ne m’as point fait d’injustice.
— Chrysantas donc, dit Cyrus, n’a jamais attendu mon appel, mais, avant d’être appelé, il était là pour tout ce que nous avions à faire ; et non-seulement il exécutait ce qui lui était ordonné, mais il faisait de lui-même tout ce qu’il croyait pouvoir nous être avantageux. Si j’avais besoin de conférer avec des alliés, il me conseillait ce qu’il croyait convenable de leur dire : s’il soupçonnait que je voulais leur faire savoir certaines choses, et que 410 j’éprouvais quelque embarras à parler de moi, il les leur proposait comme une idée de lui. Qui m’empêche de dire, après cela, qu’il m’a souvent mieux servi que je ne me servais moi-même ? J’ajouterai qu’il est toujours content de ce qu’il a, et qu’on le voit travailler sans cesse à mes intérêts ; enfin, ce qui m’arrive d’heureux le rend plus fier et plus joyeux que je ne puis l’être.
[12] — Par Junon ! Cyrus, reprend Hystaspe, je suis ravi de t’avoir fait ma question.
— Et pourquoi ? dit Cyrus.
— Parce que je vais m’efforcer d’en faire autant : un seul point m’embarrasse : à quels signes verra-t-on que je me réjouis du bien qui far-rive ? Faut-il battre des mains, rire ou faire quelque autre chose ?
— Danser la persique ! »
dit Artabaze. De là un rire général.
[13] Le repas se prolongeant, Cyrus dit à Gobryas :
« Dis-moi, Gobryas, marierais-tu plus volontiers ta fille à quelqu’un de ceux que tu vois ici, que tu ne l’aurais fait quand tu vins nous joindre pour la première fois ?
— Dois-je aussi, dit Gobryas, te dire la vérité ?
— Oui, par Jupiter, dit Cyrus ; une question n’appelle pas un mensonge.
— Sache donc bien que j’y consentirais aujourd’hui plus volontiers.
— Et pourrais-tu me dire pourquoi ?
[14] — Certainement.
— Dis-le donc.
— Parce qu’alors j’avais vu ces hommes supporter bravement les fatigues et les dangers, et qu’aujourd’hui je les vois supporter modestement la prospérité : or, il est plus difficile selon moi, Cyrus, de trouver un homme qui supporte mieux le bonheur que le malheur : le bonheur d’ordinaire engendre l’insolence, et le malheur la modestie.
[15] — Entends-tu, Hystaspe, le mot de Gobryas ?
— Oui, par Jupiter ; et, s’il en dit souvent de pareils, je rechercherai sa fille avec plus d’empressement que s’il étale à mes regards beaucoup de vases précieux.
[16] — Ma foi ! dit Gobryas, j’ai mis par écrit beaucoup de maximes semblables dont je ne te priverai pas, si ta prends ma fille pour femme ; quant aux coupes, comme tu n’as pas l’air de les rechercher, je ne sais si je ne dois pas les donner à Chrysantas, qui, aussi bien, t’a déjà enlevé ta place. »
[17] Alors Cyrus, prenant la parole :
« Hystaspe, dit-il, et vous tous qui êtes ici, quand vous voudrez vous marier, adressez-vous à moi ; vous verrez comme je vous servirai.
[18] — Et si quelqu’un veut marier sa fille, dit Gobryas, à qui devra-t-il s’adresser ?
— Encore à moi, dit Cyrus ; j’ai pour cela un talent particulier.
[19] — Lequel ? dit Chrysantas.
— Celui de savoir assortir les mariages.
— Au nom des dieux, dis-moi, réplique Chrysantas, quelle femme me conviendrait le mieux.
[20] — D’abord il te la faut petite ; car tu 411 es tout petit : en la prenant grande, si tu veux l’embrasser debout, il faudra que tu sautes comme les petits chiens.
— Ta prévoyance est excellente, d’autant plus que je ne suis pas bon sauteur.
[21] — Ensuite il est urgent qu’elle soit camuse.
— Pourquoi cela ?
— Parce que tu as le nez aquilin : or, le camus et l’aquilin, ne l’oublie pas, s’ajustent parfaitement ensemble.
— Ne vas-tu pas dire alors que, comme j’ai bien dîné, une femme à jeun m’irait merveilleusement ?
— Oui, ma foi, dit Cyrus : un ventre plein devient aquilin, et un ventre à jeun est camus. »
[22] Alors Chrysantas :
« Et à un prince froid, pourrais-tu nous dire, au nom des dieux, quelle est la femme qui lui convient ? »
Sur ce mot, Cyrus se met à rire, et tout le monde en fait autant. [23] On riait encore quand Hystaspe dit à Cyrus :
« II y a une chose entre toutes, Cyrus, que j’envie dans ta royauté.
— Laquelle ? dit Cyrus.
— C’est de pouvoir, froid comme tu l’es, faire rire les autres.
— Tu payerais donc bien cher, dit Cyrus, pour avoir dit tout cela, et pour qu’on puisse annoncer à celle à qui tu veux plaire que tu es un garçon d’esprit ? »
Et voilà comme ils se raillaient.
[24] Après cela, Cyrus fit présent à Tigrane de plusieurs bijoux et le pria de les donner à sa femme pour avoir bravement suivi son mari à la guerre : il donna un vase d’or au Mède Artabaze, et un cheval au prince hyrcanien, outre un grand nombre d’effets précieux.
« Quant à toi, Gobryas, je te donnerai un mari pour ta fille.
[25] — C’est donc moi, dit Hystaspe, que tu lui donneras, afin que je devienne possesseur des écrits de Gobryas.
— As-tu, dit Cyrus, un bien qui réponde à celui de sa fille ?
— Qui, par Jupiter, et plus encore.
— Mais où donc est l’on bien ? dit Cyrus.
— A l’endroit même où tu es assis, puisque tu es mon ami.
— Ce trésor me suffit, »
dit Gobryas ; et, tendant la main vers Cyrus :
« Donne, Cyrus, dit-il, je l’accepte. »
[26] Cyrus prend la main d’Hystaspe et la met dans celle de Gobryas, qui la reçoit. Il fait ensuite à Hystaspe de riches présents, pour les envoyer à sa fiancée ; et tirant à lui Chrysantas, il lui donne un baiser.
[27] « Ah I par Jupiter, dit Artabaze, la coupe que tu m’as donnée, Cyrus, et le don que tu viens de faire à Chrysantas ne sont pas du même or.
— Je t’en ferai un pareil, repart Cyrus.
— Quand donc ? demanda Artabaze.
— Dans trente ans.
— J’attendrai donc, et, comme je ne veux pas mourir avant, songe à t’acquitter. »
Ainsi se termine le souper. Tous s’étant levés, Cyrus se lève, et les accompagne jusqu’aux portes.
[28] Le lendemain, il renvoie dans leur pays tous les alliés qui ont 412 embrassé volontairement son parti, excepté ceux qui préfèrent s’établir auprès de lui. A ces derniers il donne des terres et des maisons, que leurs descendants possèdent encore. C’étaient pour la plupart des Mèdes et des Hyrcaniens. Ceux qui veulent s’en aller reçoivent des présents ; et nul d’entre eux, officiers et soldats, n’a le droit de se plaindre. [29] Il fait ensuite distribuer à ses propres troupes les trésors enlevés de Sardes ; commençant par les myriarques et les officiers attachés à sa personne, qui reçoivent en proportion de leurs services. La distribution du reste est confiée aux myriarques, pour être partagée suivant la règle observée à leur égard : [30] chacun des chefs donne à ses inférieurs la portion qui leur revient, ainsi de suite, de grade en grade, jusqu’aux hexadarques, qui font la répartition à leurs soldats, suivant le mérite de chacun, de sorte que tous sont récompensés avec justice. [31] Quand tout le monde a reçu sa part, on se met à dire de Cyrus :
« Certes, il a de grandes richesses, puisqu’il fait à chacun de nous de si grands présents. »
D’autres disent :
« Que peut-il avoir ? Cyrus n’est pas d’humeur à thésauriser, et il aime mieux donner que posséder. »
[32] Cyrus, informé de ce qu’on dit de lui et de ce qu’on en pense, assemble, outre ses amis, tous ceux dont il juge la présence nécessaire, et leur parle ainsi :
[33] « Mes amis, j’ai vu des gens qui veulent paraître avoir plus qu’ils n’ont ; ils croient par là se faire regarder comme généreux ; mais il leur arrive justement le contraire de ce qu’ils souhaitent. Quiconque affecte l’opulence et n’aide pas ses amis en raison de ses moyens, n’y gagne qu’une réputation d’avarice. [34] D’autres s’étudient à cacher ce qu’ils ont ; selon moi, ils se conduisent tout aussi mal avec leurs amis. Comme on ne sait pas ce qu’ils ont, il arrive souvent que leurs amis dans le besoin n’osent pas leur révéler leur situation et sont trompés par l’apparence. [35] Pour ma part, je crois qu’il est d’un homme loyal de laisser voir à découvert ses richesses, pour en user dans l’intérêt de sa renommée. Je veux donc vous faire voir tout ce que je possède, et je vous rendrai compte de ce que je ne pourrai vous montrer. »
[36] Aussitôt, il leur fait voir quantité d’effets magnifiques ; et ceux qui sont placés de manière à n’être point en vue, il leur en donne le détail. [37] A la fin, il leur dit :
« Tout cela, mes amis, croyez-le bien, est à vous aussi bien qu’à moi : j’ai amassé ces trésors, non pas pour les dissiper, moins encore pour les gaspiller, je ne le pourrais pas, mais afin d’avoir toujours de quoi récompenser les belles actions et secourir ceux 413 de vous qui, se trouvant dans le besoin, auront recours à moi. »
Tel est le langage de Cyrus.
suite
(01) « Avec ces amples vêtements, dit M. Adolphe Garnier, ce fard et surtout sa coiffure artificielle, Cyrus nous apparaît comme le précurseur de Louis XIV, et Xénophon comme son grand maître des cérémonies. » Mémoire sur Xénophon, p. 63. (02) Voyez, pour ce paragraphe, les judicieuses réflexions de M. Adolphe Garnier sur la découverte, faite par Xénophon, des bons effets de la division du travail. Mémoire sur Xénophon, p. 40 et suivantes. (03). Remarquons avec M. Adolphe Garnier ce qu’il y a de curieux à voir ainsi un républicain d’Athènes organiser le palais et l’administration d’un monarque persan. Mémoire sur Xénophon, p. 54. (04) Porteurs de piques, piquiers. (05) Voyez M. Adolphe Garnier, Mémoire sur Xénophon, p. 68 et 69
(06) Champ de course.
(07) Voy., pour ce passage, le Mémoire déjà cité de M. Adolphe Garnier, p. 32 et suivantes ; et cf. la délicieuse anecdote de Philippe et de Ménas dans Horace, Ép. VII du liv. I, notamment vers la fin.
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CHAPITRE V.
Retour de Cyrus en Perse, puis en Médie. — Il épouse la fille de Cyaxare.
[1] Quelque temps après, voyant que tout va bien à Babylone, il songe à s’en éloigner, et il fait des préparatifs pour aller en Perse, avec ordre qu’on se dispose à le suivre. Dès qu’il se voit muni de tout ce qui lui est nécessaire, il se fait atteler le chariot du départ. [2] C’est ici le lieu de parler de l’ordre avec lequel une armée si nombreuse campait et décampait, et de la promptitude de chacun à prendre la place qu’il devait occuper.
On sait que, quand le roi de Perse campe, tous les courtisans l’accompagnent, et logent sous des tentes, l’hiver comme l’été.
[3] Cyrus ordonne d’abord que l’entrée de la sienne soit toujours au soleil levant, et fixe l’intervalle qui doit la séparer de celles des doryphores. Il marque le logement des boulangers à sa droite, celui des cuisiniers à sa gauche : il place également à sa droite les chevaux, et à sa gauche les autres bêtes de somme. Le reste est réglé de manière que chaque troupe reconnaisse sans peine le lieu et l’espace, qui lui sont destinés. [4] Quand on décampe, chacun recueille le bagage dont il doit prendre soin, d’autres le chargent sur les bêtes de somme. Les skeuagoges se rendent tous en même temps aux quartiers qui leur sont assignés, et chargent tout à la fois ; d’où il arrive que toutes les tentes, qu’il faille les dresser ou les lever, n’exigent pas plus de temps qu’une seule. [5] Il en est de même pour les vivres : comme chaque valet a sa tâche particulière, il ne coûte pas plus de temps pour tous les mets que pour un seul. [6] Les boulangers et les cuisiniers ne sont pas les seuls à qui il ait assigné des places commodes pour le travail : en distribuant les quartiers aux troupes, il a égard à l’espèce de leurs armes, et chaque corps sait si bien le lieu qui lui est indiqué, qu’il s’y établit sans jamais se méprendre.
[7] Cyrus pensait qu’il est nécessaire de mettre de l’ordre dans une maison particulière, parce que, quand on a besoin de quelque chose, on voit nettement où il faut aller la prendre : à plus 414 forte raison croyait-il qu’il est d’une bien plus grande conséquence d’avoir à la guerre cette même attention pour la place des différents corps, par la raison que, plus les occasions d’agir dépendent du moment précis, plus les fautes sont graves, quand on ne sait pas le saisir. Il savait qu’à la guerre les grands succès sont le fruit de la promptitude à profiter du bon moment. Voilà pourquoi il apportait tant de soin à ces dispositions.
[8] Chaque fois qu’il campait, on tendait d’abord son pavillon au milieu du camp, comme le lieu le moins exposé à l’insulte. Autour de sa tente étaient, suivant sa pratique ordinaire, ses amis les plus affidés ; immédiatement après eux, les cavaliers formaient un cercle avec les conducteurs des chars, [9] qu’il croyait devoir placer dans l’endroit le plus sûr, parce que, ne pouvant avoir leurs armes sous la main, il leur fallait du temps pour se mettre en état de défense. [10] Les peltastes avaient leurs quartiers à la droite et à la gauche tant de sa tente que de la cavalerie ; les archers, partie à la tête, partie à la queue des cavaliers. [11] Les hoplites et ceux qui portent de grands boucliers formaient autour du camp une enceinte semblable à une forte muraille, pour soutenir, au besoin, les cavaliers et leur donner le temps de s’armer en toute sûreté. [12] Les hoplites, ainsi que les peltastes et les archers, reposaient dans les rangs ; ce qui, d’une part, permettait aux hoplites de repousser les ennemis, s’ils cherchaient à surprendre le camp la nuit, et de l’autre, aux gens de trait, de défendre les hoplites, en lançant leurs flèches et leurs javelots contre ceux qui s’approchaient.
[13] Les tentes des chefs étaient distinguées chacune par une enseigne particulière ; et de même que les serviteurs intelligents connaissent dans une ville les maisons de plusieurs citoyens, surtout des notables, de même dans le camp les serviteurs de Cyrus connaissaient tellement les tentes et les enseignes des principaux officiers, que, s’il avait besoin de quelqu’un, ils ne cherchaient point, ils couraient par le chemin le plus court. [14] Comme chaque nation avait son quartier à part, on remarquait aisément où la discipline s’observait, et où l’on ne faisait pas ce qui avait été prescrit. Cyrus pensait qu’avec ces dispositions, Si l’ennemi insultait son camp, de nuit ou de jour, il y tomberait comme dans une embuscade.
[15] Il ne croyait pas que la tactique consiste à savoir ranger une phalange sur un front plus ou moins étendu, à la former en ligne, quand elle est en colonne, à changer l’ordre de bataille, suivant que l’ennemi se montre à droite, à gauche ou 415 par derrière ; mais il croyait que la tactique est de savoir diviser ses troupes, quand les circonstances l’exigent, les distribuer aux postes les plus avantageux, et se hâter quand il faut gagner de vitesse ; c’était de toutes ces diverses parties que se formait, à son avis, le talent du vrai tacticien, et il n’en négligeait aucune. [16] Dans les marches, il variait les ordres suivant les conjonctures ; toutefois dans les campements il changeait rarement l’ordonnance dont je viens de parler.
[17] Dès que l’armée est entrée en Médie, Cyrus se dirige vers Cyaxare. Les premiers embrassements terminés, Cyrus dit à Cyaxare qu’il lui réserve un palais à Babylone, afin qu’il y trouve, quand il voudra aller en Assyrie, une habitation dont il soit le maître. En même temps, il lui offre des présents nombreux et de grand prix. [18] Cyaxare les accepte, fait présenter à Cyrus, par sa fille, une couronne d’or, des bracelets, un collier et une superbe robe médique. [19] Pendant que la jeune fille couronne Cyrus, Cyaxare lui dit :
« C’est ma fille, Cyrus ; je te la donne pour femme : ta mère épousa de même la fille de mon père, de laquelle tu es né ; ma fille est cette enfant que tu ne cessais de caresser ici, dans l’on enfance : si quelqu’un alors lui demandait avec qui elle se marierait, elle répondait : « Avec Cyrus. » Je lui donne pour dot la Médie tout entière, puisque je n’ai point de fils légitime. »
[20] Ainsi parle Cyaxare. Cyrus répond :
« Je comprends, Cyaxare, tout le prix de l’alliance, de ta fille et de la dot ; mais je veux, avant de te répondre, avoir le consentement de mon père et de ma mère. »
Ainsi parle Cyrus ; il ne manque pas toutefois de faire à la jeune fille les présents qu’il croit devoir lui plaire, ainsi qu’à Cyaxare ; et cela fait, il prend la route de la Perse.
[21] Arrivé sur les frontières de la Perse, il y laisse le gros de son armée, et s’avance vers la ville avec ses amis, amenant pour tous les Perses une grande quantité de bétail, soit pour les sacrifices, soit pour les félins : il apporte aussi des présents pour son père, sa mère, ses amis, les magistrats, les vieillards et tous les homotimes. Il fait à tous les Perses, hommes et femmes, des largesses telles que les font encore les rois, quand ils visitent le pays. [22] Alors Cambyse rassemble les vieillards perses, ainsi que les magistrats, dont l’autorité est souveraine, et leur parle ainsi :