Cyropédie (L'Éducation de Cyrus) (page 4)
[23] — Mais quel est le moyen de devenir réellement habile dans un art qui doit être utile ?
— Il est clair, mon fils, que c’est en apprenant tout ce qui peut être appris-, comme tu as appris la tactique. Si ce sont des choses que les hommes ne peuvent pas apprendre, que la pénétration humaine ne peut pas pénétrer, il faut les demander aux dieux par la divination, et tu deviendras plus habile que les autres ; puis, quand tu verras quelque chose de meilleur à faire, tu veilleras à ce que cela soit fait. Car le soin de ce qu’il faut est plutôt d’un homme habile que la négligence. [24] Au reste, pour se faire aimer de ceux auxquels on commande, ce qui me paraît la chose du monde la plus importante, il faut suivre la même voie que quand on désire se faire aimer de ses amis. Je crois qu’il faut évidemment faire du bien. Il est vrai, mon fils, qu’il est difficile de faire toujours du bien à qui l’on veut ; mais partager la joie de ceux auxquels il arrive quelque bien, la douleur de ceux qui éprouvent quelque mal, s’empresser de venir en aide à leurs besoins, craindre qu’ils ne réussissent pas dans leurs projets, essayer par sa prévoyance de les garantir d’un échec : telles sont les preuves manifestes d’une affection réciproque.
[25] « Entrons dans la pratique : si l’on est en été, le chef doit ostensiblement s’exposer davantage au soleil ; en hiver, au froid ; quand il faut peiner, aux travaux : tout cela le fait chérir encore plus de ceux auxquels il commande.
— Tu dis donc, mon père, qu’il faut qu’un chef ait plus de courage à tout, que ceux auxquels il commande ?
— C’est ce que je dis. Cependant rassure-toi, mon fils. Sache bien que les mêmes travaux n’affectent pas de la même manière le chef et celui qui obéit ; mais la gloire allège les travaux du chef, et la conscience qu’il a que rien de ce qu’il fait ne demeure caché.
[26] — Mais enfin, mon père, quand les soldats auront le nécessaire, la santé, l’habitude de la fatigue, l’exercice des manœuvres militaires, l’ardeur de montrer leur bravoure, le désir plus vif d’obéir que de désobéir, te paraîtrait-on sage alors en voulant les conduire aussitôt à l’ennemi ?
— Oui, par Jupiter, si l’on doit avoir l’avantage : autrement, plus je croirais être vaillant et avoir de vaillants soldats, plus je me tiendrais sur la réserve. Car d’ordinaire les objets que nous croyons les plus précieux, nous nous efforçons 224 de les déposer dans l’endroit le plus sûr.
[27] — Comment donc mon père, peut-on avoir l’avantage sur les ennemis ?
— Par ma foi, mon garçon, tu me demandes là une chose qui n’est point une petite affaire, ni toute simple. Car, sache-le bien, pour faire ce que tu dis, il faut être insidieux, dissimulé, rusé, trompeur, voleur, pillard et supérieur en tout aux ennemis.
— Par Hercule, reprend Cyrus en riant, quel homme, mon père, tu me conseilles de devenir !
— Mais oui, mon fils, le plus juste et le plus loyal des hommes.
[28] — Pourquoi donc alors, mon père, quand nous étions enfants et adolescents, nous enseigniez-vous tout le contraire ?
— Par Jupiter, c’est encore aujourd’hui la même chose, quand il s’agit de vos rapports avec vos amis et vos concitoyens. Mais dès qu’il s’agit de faire du mal à vos ennemis, ne sais-tu pas qu’on vous apprend mille détours ?
— Pour moi, mon père, je n’en ai point appris.
— Et pourquoi donc avez-vous appris à tirer de l’arc ; pourquoi à lancer le javelot ; pourquoi à prendre des sangliers dans des filets et dans des fosses ; pourquoi des cerfs dans des pièges et dans des lacets ? pourquoi enfin ne combattiez-vous pas de plain-pied contre les lions, les ours et les léopards, mais tâchiez-vous toujours de prendre sur eux quelque avantage ? Ignores-tu que ce sont là des détours, des tromperies, des ruses, des moyens de succès ?
[29] — Oui, par ma foi, dit Cyrus, avec des bêtes ; mais avec des hommes, j’ai voulu un jour en tromper un, et je sais que j’ai reçu force coups.
— Je ne crois pas cependant, dit Cambyse, que nous vous ordonnions de viser de l’arc ou de lancer le javelot sur un homme, mais nous vous apprenions à frapper un but, de manière à ce que, sans faire de mal dans ce moment à vos amis, une guerre échéant, vous pussiez viser les hommes (13). Et de même nous ne vous enseignions pas à tromper les hommes et à prendre avantage sur eux, mais à le faire avec des bêtes, de manière à ce que, sans nuire à vos amis, vous fussiez, une guerre échéant, exercés à ces manœuvres.
[30] — Cependant, mon père, puisqu’il est utile de savoir également faire du bien et du mal aux hommes, il me semble qu’il faudrait que les hommes apprissent l’un et l’autre.
[31] — Aussi dit-on, mon garçon, que du temps de nos pères, il y eut un maître de l’enfance, qui enseignait aux enfants la justice comme tu4e demandes : ne pas mentir et mentir, ne pas tromper et tromper, ne pas calomnier et calomnier, ne pas prendre avantage et 225 prendre avantage. Il faisait ensuite une distinction entre ce qu’il fallait faire avec ses amis et avec ses ennemis. Il allait jusqu’à enseigner qu’il peut être juste de tromper ses amis pour le bien, de voler même ses amis pour le bien. [32] Comme conséquence de ses leçons, il exerçait les enfants à les pratiquer entre eux, comme on dit que les Grecs enseignent à tromper dans la lutte, et il exerçait les enfants à agir de la sorte les uns contre es autres. Quelques-uns donc, ayant de leur nature de bonnes dispositions pour bien tromper et pour bien prendre avantage, et n’en ayant peut-être pas de mauvaises pour l’appât du gain, ne s’abstenaient pas de s’exercer sur leurs amis et d’en tirer avantage. [33] Il en résulta un décret, qui est encore en vigueur, d’après lequel il faut instruire les enfants, comme nous instruisons nos serviteurs, à dire simplement la vérité, à ne pas tromper, à ne pas voler, à ne pas essayer de tirer avantage ; et l’on punit les délinquants. Il en résulte qu’avec cette habitude on a des citoyens dont les mœurs sont plus douces.
[34] « Mais quand ils ont atteint l’âge que tu as maintenant, on croit pouvoir leur enseigner sans danger comment on doit se comporter avec les ennemis, parce qu’il ne paraît guère possible que vous deveniez des citoyens de mœurs sauvages, après avoir été nourris à vous respecter les uns les autres. Ainsi nous ne parlons pas d’amour aux trop jeunes gens, de crainte que la vivacité du désir, s’ajoutant à la légèreté de leur âge, ne les entraîne à des excès.
[35] — Par Jupiter, dit Cyrus, je suis bien en retard pour ce qui concerne ces ruses de guerre : ne tarde donc pas, mon père, si tu en connais, de me les apprendre, afin que j’obtienne des avantages sur les ennemis.
— Tâche donc, dit Cambyse, autant que possible, de surprendre avec des troupes bien rangées les ennemis en désordre, avec des soldats armés des troupes sans armes, éveillés, des gens endormis : tâche de les voir en leur demeurant invisible ; d’être dans un lieu avantageux, quand ils sont dans un mauvais poste.
[36] — Est-il donc possible, mon père, de prendre l’ennemi dans de pareilles fautes ?
— Il est de toute nécessité, mon garçon, que vous et les ennemis vous vous trouviez souvent en pareilles conjonctures. Ainsi, de part et d’autre, il faut manger ; il faut dormir ; il faut aller de bon matin aux choses indispensables ; il faut passer, bon gré mal gré, par les routes telles qu’elles sont. Il faut donc que tu considères, avant tout, les points sur lesquels tu sens que vous êtes faibles, pour te mettre sur tes gardés, et ceux sur lesquels les ennemis sont le plus faciles à 226 vaincre, pour les y attaquer.
[37] — Est-ce dans ces occasions seulement, dit Cyrus, qu’on peut avoir l’avantage, ou y en a-t-il encore d’autres ?
— Il n’en faut pas douter, mon garçon. Dans ces occasions, tous ceux qui connaissent leur faible se tiennent particulièrement sur leurs gardes. Mais c’est bien savoir tromper les ennemis que de leur inspirer de la confiance pour les surprendre à l’improviste, et de les mettre en désordre en feignant de fuir devant eux, de les attirer par la fuite dans un mauvais pas, pour les y attaquer. [38] D’ailleurs, mon garçon, puisque tu désires apprendre toutes ces ruses, il ne faut pas t’en tenir seulement à celles que tu auras apprises, mais devenir toi-même un inventeur de machinations contre les ennemis. C’est ainsi que les musiciens ne se contentent pas des airs qu’ils ont appris, mais ils essayent de composer de nouvelles mélodies. Et comme dans la musique les chants nouveaux et frais sont es. plus grande estime, de même à la guerre les stratagèmes les plus récents sont les plus estimés, parce qu’ils trompent le mieux les ennemis. [39] Au reste, mon garçon, quand tu ne ferais que transporter aux hommes les ruses dont tu te servais contre les petits animaux, ne crois-tu pas que tu serais assez avancé dans l’art de prendre avantage sur l’ennemi ? Tu te levais quelquefois la nuit, au cœur de l’hiver, pour aller faire la chasse aux oiseaux, et, avant qu’ils fussent levés, tu leur tendais des pièges dans les endroits où tu voulais les attirer, de manière à ce que la terre remuée parût ne pas l’avoir été ; puis tu avais des oiseaux dressés à servir tes desseins, et à tromper ceux de leur race. Alors tu les épiais de façon à n’en pas être vu, et, après t'y être exercé, tu tirais le filet avant qu’ils pussent s’enfuir. [40] Pour chasser le lièvre qui broute la nuit, et qui le jour se tient au gîte, tu nourrissais des chiens qui le suivaient à l’odeur, et qui le faisaient lever. Comme il est vite à fuir, une fois découvert, tu avais d’autres chiens dressés à le prendre sur pied ; et s’il venait h s’échapper, toi, après avoir épié ses passages et les refuites familières aux lièvres, tu y tendais des filets invisibles, où il tombait et se liait lui-même dans la rapidité de sa fuite. Enfin, de crainte qu’il ne s’échappât encore, tu plaçais à côté des pièges des surveillants, qui devaient se tenir au plus près, puis, toi-même sur la piste du lièvre, et poussant des grands cris, tu l’enrayais de manière à le prendre tout ahuri. Seulement, tu recommandais le silence à ceux que tu avais fait cacher en embuscade. [41] Comme je l’ai dit, si tu voulais user de toutes cas ruses avec les hommes, je ne pense pas qu’un seul 227 de tes ennemis pût s’échapper. S’il faut parfois combattre en rase campagne, en plein jour, et bien armé des deux parts, c’est alors, mon garçon, que les avantages ménagés de longue main sont d’une grande utilité : je veux dire des soldats dont le corps a été bien exercé, l’âme bien aiguisée, l’éducation militaire bien faite. [42] Mais il faut aussi ne pas perdre de vue que ceux de qui tu veux être obéi, veulent à leur tour que ta prévoyance s’étende sur eux. N’aie donc pas un instant d’insouciance ; mais songe la nuit à ce que ceux qui t’obéissent auront à faire, quand le jour sera venu ; puis le jour, à ce que la nuit les choses marchent à merveille. [43] Comment il faut ranger une armée en bataille, comment il faut la mener de jour ou de nuit, dans un défilé, sur une route unie, dans les montagnes ou dans les plaines, asseoir un camp, placer des sentinelles de nuit et de jour, mener à l’ennemi, battre en retraite, se comporter auprès d’une ville ennemie, s’approcher ou s’éloigner d’un rempart, traverser un bois ou une rivière, se garder de la cavalerie, des gens de trait ou des archers, se ranger promptement en bataille, si les ennemis se présentent quand on marche en colonne, leur faire face s’ils se présentent pour charger en queue ou sur les flancs, éventer de son mieux leurs secrets, et leur cacher de ton mieux les tiens, tout cela, pourquoi t’en parlerais-je ? Tout ce que j’en ai dit, tu l’as souvent entendu, et d’ailleurs tous ceux que tu as crus versés dans ces matières, il n’en .est pas un que tu aies négligé d’entendre, pas un dont les leçons ne t'aient profité. Il faut donc, d’après l’occurrence, je crois, te servir des moyens que tu jugeras les plus convenables.
[44] « Mais surtout, mon fils, apprends de moi la chose importante entre toutes : quand les victimes, quand les présages na sont point favorables, ne t’expose jamais, ni toi ni ton armée. Songe que les hommes forment leurs desseins sur de simples conjectures, et ne savent pas ce qui doit leur être le plus utile. [45] Tu le comprendras par ce qui arrive tous les jours. Nombre d’hommes, qui passaient pour de grands politiques, ont souvent engagé leur patrie dans des guerres contre des peuples qui les ont précipités à leur perte. Beaucoup d’autres ont fait prospérer des particuliers et des États, et, pour prix de leurs services, ils ont souffert les plus grands maux. D’autres, pouvant se créer des amis par un échange de bons offices, ont mieux aimé traiter ces amis en esclaves ; ils ont été punis par ceux-là mêmes qu’ils voulaient asservir. D’autres encore, peu contents de ce qui leur assurait une vie douce, ont désiré tout posséder, et ils ont perdu 228 même ce qu’ils avaient d’abord. Beaucoup enfin, après avoir acquis cet or tant désiré, y ont trouvé leur perte. [46] Ainsi la sagesse humaine ne met pas plus de prudence à choisir le meilleur que si, après avoir tiré au sort, l’on agissait sur la foi du hasard. Mais les dieux, mon fils, qui sont éternels, savent tout, et ce qui a été, et ce qui est, et ce qui doit suivre ; et, consultés par des hommes auxquels ils sont propices, ils leur indiquent ce qu’il faut faire ou non. Seulement, s’ils ne veulent pas donner ces conseils à tout le monde, il n’y a rien d’étonnant ; rien, en effet, ne les oblige à s’occuper de ce qu’ils ne veulent point. »
(11) Cf. Mém. III, 1, t. I, p. 64 et suivantes.
(12) Sur le culte de Vesta, voyez la thèse latine de Fustel de Coulanges, Quid Vestae cultus in institutis veterum privatis publicisque valuerit. — Cr Cyrop. VIII, ch. v ; Hist. gr. I, VII,
(13) Voy. les mêmes idées dans le traité De la chasse, t. I, p. 313, 339.
DE XENOPHON
CYROPÉDIE OU ÉDUCATION DE CYRUS.
LIVRE II.
CHAPITRE PREMIER.
Cambyse et Cyrus se séparent. — Entrevue de Cyaxare et de Cyrus. — Dénombrement de l’armée ennemie et de celle de Cyaxare. — Détails sur les armes des ennemis. — Renfort demandé en Perse. — Discours de Cyrus aux homotimes et aux soldats. — Exercices en attendant l’ennemi. — Récompenses. — Constructions de tentes. — Recommandation aux soldats de ne manger qu’après un grand exercice. — Cyrus invite à sa table les officiers, les soldats et même les valets d’armée.
Tout en devisant de la sorte, ils arrivent aux frontières de la Perse. Là, ils aperçoivent un aigle qui vole à leur droite et qui les guide. Ils prient les dieux et les héros qui veillent sur la Perse de leur être propices et bienveillants durant le voyage, et ils franchissent les frontières. Dès qu’ils les ont franchies, ils prient de nouveau les dieux qui veillent sur la Médie, de leur faire un accueil propice et bienveillant. Cela fait, ils s’embrassent : Cambyse reprend le chemin de la Perse, Cyrus se dirige chez les Mèdes vers Cyaxare.
[2] Aussitôt que Cyrus est arrivé chez les Mèdes auprès de Cyaxare, ils commencent, naturellement, par s’embrasser. Ensuite Cyaxare demande à Cyrus de combien se compose l’armée qu’il lui amène. Cyrus lui dit :
« De trente mille hommes, qui jadis sont venus ici comme mercenaires ; les autres sont des homotimes qui ne sont pas même sortis du pays.
— Et combien y en a-t-il ? dit Cyaxare.
[3] — Le nombre, dit Cyrus, ne te plaira peut-être point, quand tu le sauras ; mais songe que, malgré leur petit nombre, ces gens, qu’on appelle homotimes, commandent aisément au reste des Perses qui sont nombreux. Enfin, en as-tu besoin ? Est-ce pour rien que tu t’effrayais ? Les enne- 230 mis ne viennent-ils pas ?
— Par Jupiter, ils sont venus, et en grand nombre encore.
[4] — Comment le sait-on ?
— Beaucoup de gens qui arrivent de là disent tous la même chose, chacun à sa manière.
— Il nous faut donc combattre contre ces hommes-là ? — Il le faut. — Dis-moi, reprend Cyrus, à combien peuvent se monter leurs troupes et les nôtres, afin que, quand nous le saurons, nous puissions prendre les mesures propres à nous assurer le succès.
— Écoute-moi donc, dit Cyaxare. [5] Crésus, roi de Lydie, a, dit-on, dix mille cavaliers, et un peu plus de quarante mille peltastes et archers. Artamas, gouverneur de la grande Phrygie, amène, dit-on, huit mille chevaux, et environ quarante mille peltastes et lanciers. Aribée, roi des Cappadociens, amène six mille cavaliers, et au moins trente mille archers et peltastes. L’Arabe Maragdus conduit dix mille cavaliers, cent chars, et je ne sais combien de frondeurs. Quant aux Grecs d’Asie, on ne sait pas au juste s’ils suivront. Mais ceux qui occupent la partie de la Phrygie voisine de l’Hellespont doivent joindre dans la plaine du Caystre les troupes de Gabée, qui peut avoir six mille chevaux et vingt mille peltastes. On dit que les Cariens, les Ciliciens, les Paphlagoniens, ne veulent pas répondre à l’appel. Pour l’Assyrien, le roi de Babylone, qui est maître du reste de l’Assyrie, doit amener, je le présume, au moins vingt mille cavaliers ; ses chars, je le sais, sont au moins deux cents : et il a, je le crois, un grand nombre de fantassins ; c’est là son habitude, quand il fait invasion chez nous.
[6] — D’après ce que tu dis, reprend Cyrus, les ennemis ont soixante mille cavaliers, et plus de vingt myriades de peltastes et d’archers. Voyons maintenant, quel est, dis-tu, le nombre de tes troupes ?
— J’ai plus de dix mille cavaliers mèdes : pour les peltastes et les archers, notre pays en fournira au moins soixante mille. Les Arméniens, nos voisins, viendront avec quatre mille cavaliers et vingt mille hommes de pied.
— D’après ce que tu dis, il s’en faut de plus des deux tiers que tu aies autant de cavalerie que les ennemis, et à peine as-tu la moitié de leur infanterie.
[7] — Eh quoi, dit Cyaxare, pour combien comptes-tu donc les Perses que tu dis nous amener ?
— Si nous avons besoin de monde, ou non, dit Cyrus, nous en parlerons une autre fois. Mais commence par me dire quelle est la façon de combattre de chacune de ces nations.
— C’est à peu près la même que celle de tout le monde : car ils ont des archers et des porteurs de javelots comme les nôtres.
— Avec ces armes-là, dit Cyrus, on est forcé de combattre de loin.
[8] — On y est forcé, dit 231 Cyaxare.
— Et par conséquent, dit Cyrus, la victoire est du côté où il y a le plus de combattants ; car une grosse troupe blessera beaucoup plus de gens dans une petite, que la petite n’en pourra blesser dans la grande.
— Si cela est vrai, dis-moi, Cyrus, qu’y a-t-il de mieux à faire que d’envoyer chez les Perses, et de leur dire que, si les Mèdes éprouvent un échec, le danger gagnera la Perse, et de leur demander un renfort ?
— Mais, répond Cyrus, sois bien sûr que, quand tous les Perses viendraient, nous ne serions pas encore supérieurs en nombre aux ennemis.
[9] —- Eh bien, vois-tu quelque chose de mieux à faire ?
— Si j’étais à ta place, dit Cyrus, je ferais faire pour tous les Perses qui viennent ici des armes telles qu’en portent ceux que nous nommons homotimes : c’est une cuirasse pour couvrir la poitrine, un petit bouclier pour le bras gauche, un sabre ou une sagaris pour la main droite. En les armant ainsi, tu feras que nos gens iront à la rencontre de l’ennemi avec plus d’assurance, et que les ennemis aimeront mieux fuir que de tenir ferme. Nous nous rangeons nous-mêmes contre ceux qui tiennent bon ; puis, s’ils viennent à fuir, nous vous les laissons à vous et à vos chevaux pour qu’ils n’aient pas le temps de reprendre pied et de revenir à la charge. »
[10] Ainsi parle Cyrus. Cyaxare juge qu’il a raison, et, sans plus songer à demander de nouvelles troupes, il fait faire les armes en question. Elles étaient bientôt prêtes, quand les homotimes des Perses arrivent, suivis de l’année perse. [11] On dit qu’alors Cyrus les réunit et leur adressa ainsi la parole :
« Mes amis, je crois, en vous voyant armés de la sorte et le cœur bien préparé, que vous êtes tout prêts à en venir aux mains avec les ennemis. Quand je songe que les Perses qui vous suivent n’ont d’armes que pour combattre rangés de loin, je crains qu’étant si peu nombreux et-privés d’alliés, une mêlée avec ces nombreux ennemis n’entraîne un échec. Aujourd’hui vous venez avec des hommes dont le corps est en bon état ; mais il leur faut des armes semblables aux nôtres. Pour ce qui est d’aiguiser leur courage, c’est votre affaire : car il ne suffit pas à celui qui commande de se montrer vaillant, il doit veiller à ce que tous ceux auxquels il commande soient aussi vaillants que possible. »
[12] Ainsi parle Cyrus. Tous sont enchantés de ses paroles, en pensant qu’ils lutteraient mieux contre un ennemi plus fort, et l’un d’eux prenant la parole :
[13] « Peut-être, dit-il, mes paroles sembleront assez étranges, si je conseille à Cyrus de parler pour nous, quand ceux qui doivent combattre sous nos ordres rece- 232 vront leurs armes. Mais je sais par expérience que les discours de ceux qui peuvent, à leur gré, faire du bien ou du mal, pénètrent plus intimement dans l’âme de ceux qui les écoutent ; il en est ainsi de leurs présents ; lors même qu’ils ont moins de valeur que ceux qui sont offerts par des égaux, ils sont beaucoup plus prisés par ceux qui les reçoivent. Maintenant donc les Perses, exhortés par Cyrus, seront beaucoup plus contente que si nous les excitions nous-mêmes. Élevés au rang des homotimes, ils se tiendront plus assurés dans la possession d’une dignité qui leur vient du fils du roi et de leur général, que s’ils étaient élevés par nous. Cependant nous ne devons point leur faire défaut, mais nous devons, par tous les moyens, enflammer vivement le cœur de ces hommes. Car notre intérêt veut qu’ils soient encore plus courageux. »
[14] Alors Cyrus fait déposer les armes par terre, convoque tous les soldats de Perse, et leur dit :
[15] « Soldats perses, vous êtes tous nés et vous avez tous été élevés dans le même pays que nous ; vous avez des corps aussi robustes que les nôtres, et vos courages ne sont point inférieurs à nos courages. Cependant, tels que vous êtes, vous, n’êtes point avec nous, dans la patrie, sur le pied de l’égalité, non que vous ayez été exclus par nous-mêmes, mais parce qu’il y avait pour vous nécessité de vous procurer le nécessaire. Aujourd’hui, j’aurai soin, avec l’aide des dieux, de vous procurer ce qu’il vous faut ; vous pouvez donc, si vous voulez, prendre des armes semblables aux nôtres, avoir les mêmes dangers que nous, et, s’il en résulte quelque action belle et bonne, obtenir des récompenses égales aux nôtres.
[16] « Jusqu’à présent nous ne nous sommes servis, les uns et les autres, que de l’arc et du javelot ; et si votre adresse était moindre que la nôtre dans ces exercices, il n’y a rien d’étonnant ; vous n’aviez pas le même loisir que nous pour vous y livrer. Mais, quand vous aurez pris ces nouvelles armes, nous n’aurons plus d’avantage sur vous. Une cuirasse qui s’ajuste à la poitrine est là pour chacun de vous ; un bouclier pour le bras droit, comme nous avons l’habitude d’en porter, un sabre ou une sagaris pour la main droite, afin d’en frapper l’ennemi, sans craindre de porter des coups mal assurés.
[17] « Dès lors, en quoi différerons-nous les uns des autres, si ce n’est parle courage ? Il ne vous est plus permis d’en montrer moins que nous. Le désir de la victoire, qui donne et maintient tous les biens et tous les honneurs, nous est-il donc plus naturel qu’à vous ? Et le triomphe qui assure au vainqueur tous les avan- 233 tages du vaincu, en avons-nous besoin plus que vous-mêmes ? [18] Vous avez entendu tout cela, dit-il en terminant ; vous voyez les armes : que chacun prenne celles qui lui seront nécessaires, et qu’il se fasse inscrire sur le rôle de son taxiarque, pour être du même rang que nous. Cependant celui qui se contente de sa condition de mercenaire, peut demeurer dans ses armes d’esclave. »
[19] Ainsi parle Cyrus. En l’entendant, les Perses jugent qu’après cet appel, s’ils refusent par le partage des mêmes travaux d’obtenir les mêmes avantages, ils mériteront de vivre toujours sans ressources. Ils se font donc tous inscrire, et tous prennent les armes.
[20] Cependant les ennemis ne paraissant pas encore, quoiqu’on annonçât leur venue, Cyrus s’efforce d’exercer les corps de ceux qui sont avec lui, pour leur donner de la vigueur, de leur apprendre la tactique, et d’exciter leurs âmes à toutes les actions guerrières. [21] Et d’abord il leur fait donner par Cyaxare des serviteurs, chargés de fournir largement à chacun des soldats tout ce dont ils peuvent avoir besoin. Cela fait, il ne leur laisse plus d’autre désir que de s’exercer aux travaux guerriers. tIl savait que le moyen d’exceller en quoi que ce soit, c’est de renoncer à tout le reste et d’être tout entier à l’œuvre dont on s’occupe. Aussi, même dans leurs exercices militaires, il leur fait abandonner l'arc et le javelot, et les accoutume à se battre armés du sabre, du bouclier et de la cuirasse. Il les amène bien vite à reconnaître qu’il faut aller droit aux ennemis ou convenir qu’ils ne servent de rien à leurs alliés. Or, il leur eût été difficile d’en convenir, sachant bien qu’ils n’étaient pas nourris dans une autre intention que de combattre pour ceux qui les nourrissaient.
[22] Ayant pris garde aussi que les hommes se plaisent surtout aux exercices qui entretiennent l’émulation, il propose des luttes pour tous les exercices où il juge que les soldats doivent exceller, recommandant au simple soldat de se montrer docile à ses chefs, laborieux, hardi sans indiscipline, sachant bien son métier, soigneux de ses armes, se piquant de bien faire en toutes choses ; au pempadarque, de se comporter comme un bon simple soldat, et d’y amener ses cinq hommes ; au décadarque, sa décade ; au lochage, son loche ; et de même pour le taxiarque ; et de même encore pour les autres chefs ; d’être eux-mêmes irrépréhensibles et d’avoir l’œil sur les commandants en sous-œuvre, afin que ceux-ci, à leur tour, agissent de même avec ceux qui sont sous leurs ordres.
234 [23] Pour récompense, il promet aux taxiarques dont la troupe sera parfaitement organisée, de les élever au grade de chiliarque ; aux lochages dont les loches se distingueront par une excellente tenue, de les faire porter au grade de taxiarque ; aux chefs de décades bien tenues, d’en faire des lochages ; aux pempadarques, de les nommer décadarques ; enfin aux bons simples soldats, de les faire pempadarques. De cette manière tous les chefs obtiennent d’abord l’obéissance des subalternes ; puis les honneurs affectés à chacun leur sont scrupuleusement accordés. Enfin, il ne manque point de faire espérer un plus grand avancement aux gens de mérite, dès que l’occasion viendra de le leur faire obtenir.
[24] Il propose également des récompenses à des bataillons entiers, à des loches, à des décades, à des pempades tout entières, quand elles se sont montrées dociles aux chefs et fidèles à la discipline qu’il a établie. Ces récompenses étaient telles qu’il convient à la multitude. Voilà quelle était l’organisation, ainsi que les exercices de l’armée.
[25] Il fait faire aussi des tentes, suivant le nombre de ses taxiarques, et d’une grandeur suffisante pour y loger un bataillon composé de cent hommes. Ils sont donc tous logés sous des tentes par bataillon. Cette communauté de tentes lui paraissait utile pour les combats avenir, BU ce que, chacun voyant que ses camarades étaient nourris comme lui, il n’y aurait aucun sujet de plainte, aucun lieu de se relâcher ou d’être moins brave en face de l’ennemi ; et puis cotte communauté de tentes avait encore l’avantage qu’on se faisait connaître les uns aux autres. Or, quand on se connaît, on a un certain sentiment de retenue réciproque, tandis que quand on ne se connaît pas, on paraît pins prompt à mal faire, comme il arrive à ceux qui sont dans l’obscurité. [26] Enfin, le grand avantage de cette communauté de tentes, c’était de connaître exactement les bataillons. Car les taxiarques avaient là chacun son bataillon sous sa surveillance, comme quand on marchait en corps, et les lochages leurs loches, et les décadarques leurs décades, et les pempadarques leurs pempades. [27] Or, cette connaissance exacte des bataillons lui paraissait excellente pour éviter le désordre et pour se rallier aisément, si un désordre avait lieu ; de même que, quand il s’agit d’ajouter des pierres ou des pièces de bois, aussi brouillées qu’on le suppose, il est facile de les ajuster, quand elles ont des marques faites pour montrer clairement la place où chacune doit être mise.
[28] Il trouvait encore un autre avantage à les faire manger en- 235 semble : c’est qu’ils seraient moins disposés dans le besoin à s’abandonner les uns les autres. Il avait remarqué que les bêtes elles-mêmes, quand elles ont été nourries ensemble, éprouvent un vif regret lorsqu’on les sépare. [29] Cyrus avait aussi le soin de ne faire prendre le dîner ou le souper à ses soldats, que trempés de sueur. Il les menait à la chasse pour les faire suer, ou inventait quelque jeu qui devait les mettre en sueur ; ou bien, s’il avait besoin d’agir lui-même, il les engageait dans une action qui ne leur permettait pas d’en revenir sans suer. Il regardait cela comme un excellent moyen de manger avec plaisir, de se porter mieux et d’être prêt à travailler. Pour ce qui est d’être sociables, il regardait le travail comme un excellent moyen de le devenir, puisque les chevaux qui travaillent ensemble deviennent plus doux. En somme, les soldats »nt plus de cœur contre les ennemis, quand ils ont la conscience d’avoir été bien exercés.
Cyrus avait disposé pour lui-même une tente assez spacieuse pour y recevoir ceux qu’il invitait à dîner : il invitait, en effet, la plupart du temps, parmi les taxiarques, ceux qu’il croyait opportun d’engager ; il invitait même parfois des lochages, des décadarques et des pempadarquee, et jusqu’à de simples soldats. D’autres fois, c’était une pempade, une décade tout entière, un loche, un bataillon tout entier. Il honorait également de cette invitation ceux qu’il voyait faire des choses qu’il eût voulu voir faire à tous. On servait absolument les mêmes plats qu’à lui à tous les invités du repas. [31] Il veillait à ce que les valets de l’armée fussent sur le pied de l’égalité avec tous les autres. Il croyait qu’il ne fallait pas moins honorer les valets de service militaire que des hérauts ou des députés. Il pensait que de telles gens doivent être fidèles, entendus en fait de guerre, prudents, actifs, prompts, diligents, amis de l’ordre. En un mot, toutes les qualités des meilleurs soldats, Cyrus les croyait nécessaires aux valets d’armée, et il les voulait habitués à ne se rebuter d’aucune besogne, mais à regarder comme de leur ressort tout ce que le chef leur commandait.