Cyropédie (L'Éducation de Cyrus) (page 5)

Xénophon · Corps & Gouvernance

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 20 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

236 CHAPITRE II.

Conversations, de la table de Cyrus. — Récits d’Hystaspe et d’un autre officier. — Réflexions de Cyrus. — Reproches d’Agiaïtadas. — Justification de l’un des conteurs. — Proposition de Chrysantas. — Réponse de Cyrus. — Réflexions de Cyrus sur les soldats vicieux ou paresseux. — Histoire de Sambaulas.

[1] Toujours Cyrus avait soin, quand on dînait sous la tente, qu’on mît en avant des propos intéressants et capables de conduire au bien. Un jour il lui arriva de proposer une question :

« Camarades, est-ce que chez nous ce n’est pas un désavantage pour une partie des habitants de n’avoir pas été élevés de la même manière que nous ? Croyez-vous que ceux-là nous valent dans les réunions, ou quand il faut combattre contre les ennemis ? »

[2] Hystaspe répond :

« Comment ces gens-là se conduiront en face de l’ennemi, je n’en sais rien ; mais, pour les réunions, par tous les dieux, il y en a certains qui ne sont pas commodes à vivre. L’autre jour, Cyaxare envoie des victimes à chaque bataillon, et chacun de nous pouvait avoir à sa discrétion trois pièces de viande et même plus. Le cuisinier commence par moi, en faisant la première tournée, puis, quand il revient pour la seconde, je lui ordonne de commencer par le dernier et de faire le tour en sens inverse. [3] Un des soldats couchés vers le milieu du cercle, s’écrie : « Par Jupiter, il n’y a pas ici d’égalité, car jamais on ne commencera par nous, qui sommes au milieu. » Moi qui l’entends, je trouve mauvais qu’il se plaigne, puisqu’il n’avait pas moins que les autres, et je l’appelle aussitôt près de moi. Il obéit avec une grande docilité. Quand le plat arrive à nous, qui étions les derniers, il n’y trouve, comme de juste, que de très-petits morceaux. Une put cacher son désappointement, et il se dit à lui-même : [4] « Quelle chance d’être venu là, quand on m’a appelé ! » Je lui dis : « Ne te chagrine pas, on va faire encore un tour qui commencera par notre bout, et tu prendras le premier la plus grosse part. » En ce moment, en effet, on commence la troisième tournée, qui était la dernière, et il prend le second après moi. Mais à peine le troisième a-t-il pris sa part, que notre homme croit cette part meilleure que la sienne, et il remet aussitôt celle qu’il a prise, afin d’en prendre 237 une plus grosse. Le cuisinier, croyant qu’il n’en veut pas, passe outre avant que l’autre ait eu le temps de prendre un autre morceau de viande. [5] Cet homme est si fâché de sa mésaventure, d’avoir ainsi perdu la part qu’il avait prise, que, comme il lui restait encore de la sauce, il la renverse dans un accès d’humeur et de dépit contre la fortune. Le lochage qui était le plus près de nous bat des mains en voyant cela, et se donne à cœur joie de rire. Pour moi, je fais semblant de tousser, car je ne pouvais m’empêcher de rire aussi. Voilà quelle est, Cyrus, l’humeur d’un de nos compagnons. »

En entendant ce récit, tout le monde, comme de juste, éclate de rire. [6] Alors un autre des taxiarques :

« Mon camarade, dit-il, a trouvé là, Cyrus, à ce qu’il paraît, un homme peu commode. Pour moi, après que tu nous eus fait connaître comment tu désirais qu’on fît faire l’exercice aux soldats, et que tu eus commandé à chaque taxiarque d’enseigner à son bataillon ce que tu leur avais enseigné toi-même, moi, comme tous les autres, je pris un loche pour l’instruire. Je place un lochage en tête, et derrière lui un jeune homme, suivi de plusieurs autres sur la même file, comme je croyais qu’il fallait faire ; après quoi, je me mets vis-à-vis d’eux, et en regardant le loche, je donne, quand le moment me paraît opportun, l’ordre de marcher en avant. [7] Alors mon jeune homme, passant par-devant le lochage, se met à marcher en avant. Je le vois et lui dis : « Hé ! l’homme, que fais-tu là ? » Il me répond : « Je marche en avant, d’après ton ordre,. » Je lui dis : « Mais ce n’est pas à toi seul que j’ai donné l’ordre, c’est à tout le monde. » Alors lui, en entendant ces mots, et se tournant vers les autres lochites : «Est-ce que vous n’entendez pas, dit-il, qu’on nous ordonne de marcher tous en avant ? » Et, à l’instant même, tous mes hommes, passant par-devant le lochage, s’avancent de mon côté. [8] Le lochage les rappelle. Ils se fâchent, et disent : « A qui donc obéir ? Maintenant l'un ordonne d’avancer et l’autre ne veut pas. » Pour moi, je vois la chose avec patience, et, remettant le monde en place, je défends à quiconque se trouve derrière de bouger, avant que ceux de devant se soient d’abord avancés, et je leur recommande à tous de ne faire attention qu’à une chose, de suivre celui qui les précède immédiatement. [9] Là-dessus, un de mes amis qui s’en allait en Perse, vient me trouver, et me prie de lui donner une lettre que j’avais écrite pour envoyer chez moi. Alors moi, comme le lochage savait où était ma lettre, je le prie de courir la chercher. Il se met à courir ; le jeune homme susdit suit son 238 lochage avec sa cuirasse et son sabre, un autre suit celui-ci, et bientôt tout le loche est en course. Puis ils reviennent tous apportant la lettre. Et voilà, dit-il, comment mon loche observe exactement les ordres émanés de toi. »

[10] Tous les assistants se mettent à rire, comme de raison, de la lettre ainsi escortée. Mais Cyrus s’écrie :

« Ô Jupiter et tous les dieux, quels compagnons d’armes nous avons ici ! Les uns sont si faciles à traiter, qu’un maigre repas suffit pour gagner complètement leur affection, et les autres si dociles qu’avant de savoir ce qu’on leur commande, ils obéissent. Pour ma part, je ne sais si l’on pourrait souhaiter d’avoir de meilleurs soldats. »

[11] Et Cyrus se met à rire, en faisant ainsi leur éloge.

Il y avait sous la tente un certain lochage nommé Aglaïtadas, homme d’une humeur très-sévère. Il s’exprime à peu près ainsi :

« Est-ce que tu crois, Cyrus, dit-il, que ces gens-là ont dit la vérité ?

— Et quel intérêt, dit Cyrus, auraient-ils à mentir ?

— Pourquoi ? par la volonté de faire rire. Et c’est là la raison pour laquelle ils parlent ainsi et se vantent eux-mêmes. »

[12] Alors Cyrus :

« Plus de réserve, dit-il, ne les traite point de vantards. Le vantard, selon moi, est un homme qui se donne pour plus riche ou pour plus brave qu’il n’est, et qui promet de faire des choses dont il est incapable, et cela, avec l’intention évidente de recevoir quelque chose et de tirer. quelque profit. Mais ceux qui s’ingénient de faire rire leurs amis, sans profit pour eux-mêmes, sans tort pour les écouteurs et sans dommage pour eux-mêmes, comment ne pas les appeler spirituels et aimables plutôt que vantards ? »

[13] C’est ainsi que Cyrus justifie ceux qui ont fait Tire. Mais le taxiarque, qui avait raconté l’aventure plaisante du loche, ajoute :

« Dis-moi donc, Aglaïtadas, est-ce que tu ne nous aurais pas fortement blâmés, si nous avions essayé de te faire pleurer, comme ces gens qui étudient tout exprès certains discours ou certaines chansons lugubres pour tirer des larmes ? Et maintenant que nous voulons, tu le sais bien toi-même, vous égayer un peu, sans vous nuire en rien, tu nous rabaisses le plus possible.

[14] — Oui, par Jupiter, répond Aglaïtadas, car j’ai raison. Il me semble qu’il est souvent plus utile de faire pleurer ceux qu’on aime que de les faire rire. Et tu trouveras toi-même, si tu veux y réfléchir, que je dis vrai. C’est par des pleurs que les pères enseignent la sagesse à leurs fils et les maîtres de bonnes connaissances aux enfants. Les lois ne dirigent les citoyens vers la justice qu’en leur imposant des pleurs, tandis que ceux qui 239 font rire, pourrais-tu me dire en quoi ils sont utiles au corps ou à l’esprit, comment ils apprennent à bien gouverner les maisons ou les États ? »

[15] Hystaspe répond :

« Si tu m’en crois, Aglaïtadas, tu dépenseras sans hésiter avec les ennemis ce précieux trésor, et tu essayeras de leur donner à pleurer ; mais avec nous, continua-t-il, et avec tes amis, tu prodigueras avec largesse ton modeste trésor de rire. Je sais que tu en as tenu un grand fonds en réserve ; car tu n’en dépenses pas pour ton usage, et tu n’es pas pressé de fournir du rire à tes hôtes et à tes amis. Si bien que tu n’as aucune excuse à nous donner pour ne pas nous faire rire.

— Quoi donc, Hystaspe, répond Aglaïtadas, veux-tu donc que je vous prête à rire ?

— Non, ma foi, dit le taxiarque, ce serait folie : on tirerait plutôt du feu de ton corps, en le frottant, que la moindre étincelle de rire. »

[16] A ces paroles, tous les conviés éclatent, connaissant bien l’humeur d’Aglaïtadas, et lui-même se laisse aller jusqu’à sourire. Alors Cyrus se tournant vers celui qui s’était ainsi égayé :

« Tu es injuste, taxiarque, lui dit-il ; tu nous gâtes le plus sérieux des hommes, en lui conseillant de rire, et cela quand il en est si grand ennemi. »

[17] La chose en reste là. Chrysantas alors se met à dire :

[18] « Pour moi, Cyrus et vous tous qui êtes ici présents, je pense que tous ceux qui sont, venus ici avec nous ont un mérite les uns supérieur, les autres inférieur. Cependant si nous obtenons quelque succès, ils voudront tous avoir la même part. Eh bien, selon moi, il n’y a rien de plus inégal parmi les hommes que de traiter également le bon et le mauvais. »

[19] Alors Cyrus :

«Le meilleur, mes amis, dit-il, j’en atteste les dieux, n’est-il pas d’introduire cette question auprès de l’armée, et de savoir s’il est plus juste, au cas où la divinité nous accorderait quelque avantage, de donner à chacun une part égale, ou bien, après examen, d’attribuer à chacun sa part, selon ses œuvres.

— Pourquoi, dit Chrysantas, porter ailleurs cette question, et ne pas annoncer que tu feras ainsi ? N’as-tu pas proclamé les luttes et les prix ?

— Mais, par Jupiter, dit Cyrus, les choses ne sont plus los mêmes : les soldats, je crois, penseront que ce qu’ils pourront acquérir à la guerre sera tout en commun ; tandis qu’ils croient sans doute que le commandement de l’armée est à moi par droit de naissance ; de sorte qu’ils croient également que je ne fais aucune injustice, lorsque j’en nomme les chefs.

[20] — Et crois-tu donc aussi, dit Chrysantas, que la multitude réunie décrète que chacun ne puisse obtenir des parts égales, mais que les plus braves aient une plus large part d’honneurs et de pré- 240 sents ?

— Je le crois, dit Cyrus, et parce que vous appuierez tous cette opinion, et parce qu’il y a de la honte à ne vouloir pas que celui qui a le mieux servi soit le mieux récompensé. Je suis certain que même les plus lâches trouveront qu’il est utile de mieux récompenser les braves. »

[21] Or, Cyrus désirait que ce décret fût rendu particulièrement en vue des homotimes : il savait bien que c’était le moyen d’augmenter leur courage que de les assurer qu’on jugerait d’eux et qu’on les récompenserait selon leurs œuvres. Aussi ne voulait-il point laisser échapper cette occasion de faire voter sur une question où les homotimes eussent été mécontents d’avoir une part égale à celle du commun des soldats. Il est donc convenu que ceux qui étaient sous la tente introduiraient la question, et chacun jugea qu’elle serait appuyée par tous les braves.

[22] — Pour moi, dit un des taxiarques en souriant, je sais un homme du peuple qui ne manquera pas de dire avec nous que le partage ne doit pas être aveuglément égal.

— Et qui est-ce donc, lui demanda-t-on ?

— C’est, par Jupiter, un de mes compagnons de tente, qui veut, en tout, avoir plus que les autres.

— Même en fait de travail, lui dit un autre ?

— Oh ! non, par Jupiter ! vous m’avez pris à mentir sur ce point ; car pour les choses pénibles, il les laisse volontiers à qui veut en prendre plus que lui.

[23] — Quant à moi, mes amis, dit Cyrus, je crois que les gens du caractère de celui que l’on vient de dire, quand on veut avoir une armée active et docile, doivent en être bannis. Car je remarque que les soldats vont d’ordinaire comme on les mène : ainsi, selon moi, les bons conduisent au bien et les méchants au mal. [24] Seulement, il arrive le plus souvent que les méchants trouvent beaucoup plus de gens qui veulent les suivre que les bons : car le vice, en marchant à travers des plaisirs tout actuels, en use pour attirer à lui les volontés et les cœurs, tandis que la vertu, montant par un sentier à pic, n’a pas grand charme pour attirer à elle les esprits, surtout quand d’autres cherchent à ramener vers la route facile et douce. [25] Aussi, quand les soldats n’ont pas d’autres défauts que la fainéantise et la paresse, je les compare aux frelons, vu qu’ils ne nuisent à leurs compagnons que par la dépense. Mais ceux qui manquent de cœur quand il faut prendre la part de travail, et qui se montrent violents et impudents à se prévaloir, ceux-là sont des guides vers le mal, parce que souvent leur méchanceté peut avoir le dessus. Il faut donc retrancher tout à fait de nous de pareils hommes. [26] Et ne soyez point en peine si vous remplirez vos rangs avec des gens de 241 notre pays. Il en est ici comme des chevaux. C’est pour les avoir bons, et non pas de votre pays, que vous en faites recherche ; de même dans le choix des hommes, ce sont ceux que vous croyez les plus capables de fortifier votre parti et de vous faire honneur que vous prenez avec vous. Voici encore une preuve au sujet du bien en question : un char n’a garde d’aller vite, attelé de chevaux pesants, ni d’une course égale, attelé de chevaux inégaux ; une maison ne peut être bien administrée, quand elle a de mauvais serviteurs ; et celle qui n’a pas du tout de serviteurs est moins en danger de ruine que celle où des serviteurs injustes mettent le désordre. [27] Sachez donc bien, mes amis, qu’après avoir banni les méchants nous aurons non-seulement l’avantage de n’avoir plus de méchants avec nous, mais que ceux qui resteront, si déjà la contagion les gagnait, reprendront leur ancienne santé, et que les bons, voyant les méchants couverts d’infamie, s’attacheront avec plus de cœur à la vertu. »

[28] Ainsi parla Cyrus : tous ses amis l’approuvèrent et agirent en conséquence.

Cependant Cyrus voulut de nouveau égayer les convives. S’étant aperçu qu’un lochage amenait avec lui et faisait asseoir sur le même lit un homme très-velu et très-laid, il appelle le lochage par son nom et lui dit :

« Sambaulas, est-ce à cause de sa beauté, qu’à la mode des Grecs, tu mènes partout ce jeune homme assis auprès de toi ?

— Par Jupiter, dit Sambaulas, j’aime à me trouver avec lui et à le regarder. »

[29] A ces mots, ses compagnons de tente jettent les yeux sur lui, et en voyant la physionomie de cet homme d’une laideur repoussante, ils éclatent tous de rire :

« Au nom des dieux, Sambaulas, dit l’un d’eux, qu’a donc fait cet homme pour t’attacher ainsi à lui ?

[30] — Par Jupiter, répond Sambaulas, je vais vous le dire. Toutes les fois que je l’ai appelé, soit le jour, soit la nuit, il n’a jamais allégué de prétexte pour s’en dispenser, et il n’est pas venu à pas lents, mais toujours au pas de course : toutes les fois que je lui ai donné un ordre, je le lui ai vu toujours exécuter, dût-il se mettre en sueur ; il a rendu comme lui tous les hommes de sa décade, non par des paroles, mais par des actions.

[31] — Mais alors, dit quelqu’un, puisqu’il est tel que tu le dis, pourquoi ne lui donnes-tu pas le baiser comme entre parents ? »

A cela l’homme très-laid se met à dire :

« Oh ! non, par Jupiter : il n’aime pas la besogne difficile ; s’il voulait me donner le baiser, cela lui vaudrait une dispense de tous les autres exercices. »

242 CHAPITRE III.

Cyrus rassemble l’armée pour la question des parts égales. — Discours de Cyrus, de Chrysantas et de Phéraulas. — On convient que chacun aura le prix selon sa valeur. — Récit d’un combat grotesque. — Cyrus invite quelques-uns des soldats à souper. — Autres exercices. — Cyrus reçoit à sa table un bataillon tout entier.

[1] Telles étaient les paroles et les actions, plaisantes ou sérieuses, qui se disaient et se faisaient sous la tente. A la fin, on verse les troisièmes libations, on demande les biens aux dieux, et l’on sort de la tente pour se mettre au lit. Le lendemain, Cyrus rassemble tous les soldats et leur dit :

[2] « Mes amis, la bataille approche : les ennemis s’avancent. Le prix de notre victoire, si nous sommes vainqueurs, car enfin il faut toujours parler et agir dans ce sens, ce sont, vous le savez, nos ennemis eux-mêmes et les biens de nos ennemis ; mais si nous éprouvons uns défaite, alors tous les biens des vaincus sont également le prix des vainqueurs. [3] Il faut donc que vous sachiez que, quand les hommes réunis pour faire une guerre en commun ont la conviction intime que, si chacun d’eux manque de cœur, rien ne se fera de ce qui doit se faire, ils exécuteront promptement de nombreuses et belles actions : car personne ne demeure inactif dans ce qui doit être fait ; mais quand chacun se dit qu’il y en aura d’autres pour agir et pour combattre, encore qu’il reste lui-même en repos, alors, sachez-le bien, avec des gens de cette trempe, tout ira mal, puisque tout les accablera. [4] La divinité l'a voulu ainsi. Ceux qui ne veulent pas s’imposer à eux-mêmes de faire de belles actions, elle les soumet è l’empire des autres. Maintenant donc qu’on se lève et qu’on réponde à cette question : le courage, selon vous, ne sera-t-il pas mieux pratiqué chez nous, si celui qui affrontera volontairement le plus de travaux et de périls obtient une plus grande récompense, ou bien si nous convenons qu’il ne diffère en rien du lâche ? et alors nous aurons tous des récompenses égales. »

[5] A ces mots, Chrysantas se lève. C’était un des homotimes : il n’était, à le voir, ni grand ni vigoureux, mais il avait une rare prudence ; il dit :

« Je crois, Cyrus, que ta pensée n’est pas que les lâches doivent avoir une part égale à celle des braves, 243 quand tu nous proposes cette question : tu feux éprouver s’il y a un homme capable, si c’est là son idée, de ne faire aucun acte bel et bon, et de prétendre à une part égale à celle que d’autres auront acquise par leur valeur. [6] Or, pour ce qui est de moi, je ne suis ni agile des pieds, ni robuste des mains ; je sais qu’à me juger aux œuvres de mon corps, je ne puis être estimé ni le premier, ni le second, ni le millième, je crois, ni peut-être même le dix-millième. Mais je sais positivement que, si les hommes vigoureux se mettent résolument à l’œuvre, j’aurai ma part de quelque avantage, et aussi grande que le veut la raison, tandis que, si les lâches ne font rien, et si les vaillants, les capables se découragent, je crains fort de n’avoir qu’une part plus large que je ne voudrais de toute autre chose que du bien. »

[7] Ainsi parle Chrysantas. Après lui, Phéraulas se lève : c’était un Perse de la classe des plébéiens, homme, depuis longtemps, familier et agréable à Cyrus, bien fait de corps, et d’une Âme qui l’égalait aux gens de la noblesse, η s’exprime ainsi :

[8] « Pour ma part, Cyrus et vous tous Perses qui m’écoutez, il me semble mie nous pouvons tous nous élancer du même point vers le prix de la valeur. Je vois que nous nous développons tous le corps par une nourriture semblable, qu’on nous accueille tous dans les mêmes compagnies, qu’on nous enseigne à tous la même direction vers le bien ; nous obéissons aux mêmes chefs, entre nous tout est eu commun ; celui qui s’acquitte de ses devoirs sans murmurer est en honneur auprès de Cyrus : la valeur déployée contre les ennemis n’est pas le privilège plus de l’un que de l’autre, c’est aux yeux de tous la plus belle do toutes les qualités. [9] Quant aux moyens de combattre, que je vois suggérés à tous les hommes par la nature, chacun des animaux les connaît également, et ils n’ont pas eu d’autres maîtres que la nature elle-même : ainsi le bœuf frappe de la corne, le cheval du sabot, lé chien de la gueule, le sanglier du boutoir. Tous les êtres donc savent se garder de ce dont ils doivent avant tout se défendre, et cela, sans avoir jamais été à l’école de personne. [10] Moi-même, lorsque j’étais tout enfant, je savais me défendre de tout ce que je croyais pouvoir me frapper. Je me servais de mes mains, quand je n’avais pas d’autre arme, pour me garantir contre celui qui voulait me battre : et certes je le faisais sans l’avoir appris, puisque même on me frappait quand je portais les mains en avant. Etant enfant, partout où je voyais un sabre, je le saisissais et personne autre que la nature, ainsi que je le dis, ne m’avait appris par où il fallait le prendre.

244 Je le faisais, quoiqu’on m’en empêchât, et sans qu’on me l’eût enseigné. Il en est de même pour bien d’autres choses que m’empêchaient de faire mon père et ma mère, et auxquelles la nature m’entraînait. Ainsi, par Jupiter, je frappais de mon épée tout ce que je pouvais frapper sans être vu ; et ce n’était pas seulement un besoin de la nature, comme de marcher et de courir ; mais, outre l’instinct naturel, j’en éprouvais un vif plaisir. [11] Maintenant donc qu’on nous donne un moyen de combattre qui exige plus de courage que d’art, comment ne trouverions-nous pas de plaisir à lutter contre les homotimes ? Les récompenses proposées à leur courage sont les mêmes qui nous attendent, mais nous marchons au danger en risquant moins qu’ils ne risquent : ils exposent une vie honorable, la plus douce et la plus agréable qu’on puisse avoir, et nous, une vie de travaux, privée de tout honneur, et, à mon gré, la plus misérable. [12] Ce qui m’excite encore davantage à cette lutte, compagnons, c’est que Cyrus en sera le juge, et un juge impartial. Oui, j’en atteste les dieux, Cyrus aime autant que lui-même ceux qu’il voit braves, et je vois qu’il prend plus de plaisir à leur donner ce qu’il possède qu’il n’en a lui-même à le posséder. [13] Je n’ignore pas toutefois que les homotimes ont d’eux-mêmes une haute idée, parce qu’ils sont élevés à endurer la faim, la soif, le froid, mais ils ne savent pas que nous avons pris les mêmes leçons d’un maître meilleur que le leur. Car il n’est pas de meilleur maître que la nécessité qui nous a donné, sous ce rapport, un enseignement complet. [14] Il a fallu leur apprendre à porter les armes, que tous les hommes ont inventées de manière à être faciles à porter ; mais nous qui sommes habitués à marcher et à courir avec d’énormes fardeaux, nous les trouvons si légers, qu’il me semble plutôt que ce sont des ailes qu’un fardeau. [15] Sache donc bien, Cyrus, que je suis résolu à me battre vaillamment, et que je prétends, selon ce que je ferai, être honoré suivant mon mérite. Et vous, plébéiens, je vous conseille de vous élancer à cette lutte de bravoure guerrière avec ceux qui y ont été élevés ; car les voilà maintenant provoqués à lutter avec des plébéiens. »

[16] Ainsi parle Phéraulas. Plusieurs autres se lèvent pour appuyer les orateurs. Il est décidé, en conséquence, que chacun sera récompensé selon son mérite, et que Cyrus en sera le juge. Ainsi se termine cet incident.

[17] Un jour, Cyrus invita à souper un bataillon entier avec son taxiarque, qui lui avait fait voir un jeu fort agréable. Il les avait partagés en deux bandes de cinquante hommes chacune, et les 245 avait rangées en face l'une de l’autre : tous avaient leur cuirasse et le bouclier au bras gauche. Il met alors de grosses cannes dans la main droite de la moitié des soldats, et dit aux autres de commencer l’attaque en frappant avec des mottes de terre. [18] Quand les deux bandes sont ainsi organisées, il donne le signal du combat, et à l’instant les mottes de terre sont lancées et vont frapper les cuirasses et les boucliers, les cuisses et les jambes. Mais la mêlée s’engageant, les soldats armés de cannes frappent les autres aux cuisses, aux jambes, aux mains, et, quand ils se baissent vers les mottes de terre, ils leur frappent le cou et le dos. Enfin, les porte-cannes les mettent en fuite et les poursuivent en les frappant, avec force rire et gaieté. Puis la réciproque a lieu : les gens aux mottes prennent les cannes et font la même chose à ceux qui leur jettent des mottes. [19] Ce passe-temps réjouit beaucoup Cyrus, et l’invention du taxiarque, et l’obéissance des troupes, et l’exercice mêlé de plaisir, et surtout la victoire demeurant à ceux qui étaient armés à la perse. Ravi de tout cela, il les invite à dîner ; et sous la tente voyant quelques-uns d’entre eux pansés l’un à la jambe, et l’autre au bras, il leur demande ce qui leur est arrivé. Ils répondent qu’ils ont été blessés par les mottes de terre. Il leur demande encore s’ils ont été blessés dans la mêlée ou bien à distance. Ils lui disent que c’est à distance. [20] Alors les porte-cannes prétendent que la mêlée avait été un jeu superbe, mais ceux qui avaient reçu des coups de cannes s’écrient que les coups reçus de près n’étaient point du tout un jeu : et en même temps ils montrent les coups que les porte-cannes leur ont donnés sur les mains, sur le cou, quelques-uns même au visage. Et alors, comme de juste, on se met à rire les uns des autres. Le lendemain, toute la plaine était remplie de gens qui faisaient le même exercice : et depuis, dès qu’on n’avait rien de sérieux à faire, on jouait à ce jeu.

[21] Une autre fois, Cyrus voit un taxiarque qui mène son bataillon le long de la rivière, en faisant filer ses soldats sur la gauche, un par un ; puis, à un moment voulu, il commande au second loche, au troisième et quatrième de s’avancer au front. Alors, quand les lochages se trouvent de front, il fait avancer leurs loches deux par deux : cela fait, les décadarques s’avancent au front ; puis, au moment voulu, il leur commande de mener leurs loches quatre par quatre : a leur tour les pempadarques s’avancent au front, et leurs loches marchent quatre par quatre ; arrivés à la porte, il commande le mouvement : « Marche un 246 par un ! » puis il fait entrer le premier loche, ordonne an second de suivre à la queue du premier, puis le troisième, et enfin le quatrième ; après quoi il les fait asseoir au dîner dans l’ordre où ils les a conduits. Cyrus, ravi de l’aménité, du talent d’instruction et du soin de ce taxiarque, ne manque pas de l’inviter avec toute son bataillon.

[22] Un autre taxiarque invité également à dîner :

« Et mon bataillon, Cyrus, dit-il, ne l'appelleras-tu pas aussi sous ta tente ? Jamais, quand il vient prendre son repas, il ne manque d’exécuter tout ce mouvement : et de plus, quand le repas est fini, le serre-file du dernier loche sort le premier en tête des hommes du dernier rang ; puis le second serre-file conduit ceux du second loche, le troisième ceux du troisième, le quatrième ceux du quatrième, de sorte que, s’il fallait faire une retraite devant les ennemis, ils sauraient comment l’opérer. Si nous voulons nous mettre au pas de course, à l’endroit où nous nous promenons, nous tournons le visage vers l’orient, et alors moi, je marche en tête, puis vient le premier loche à son rang ordinaire, et ensuite le second, le troisième et le quatrième, ainsi que loi décades et pempades, jusqu’à ce que je fasse un commandement. Maintenant, quand nous nous retrouvons vers le couchant, c’est la queue qui est en tête, et les premiers se trouvent les derniers, et l’on ne m’obéit pas moins, quoique je marche derrière. Par là mes hommes s’habituent à obéir quand ils marchent en tête ou en queue. »

[23] Cyrus lui dit :

« Est-ce que vous faites toujours cela ?

— Mais, par Jupiter, toutes les fois que nous allons dîner.

— Eh bien, je veux vous inviter aussi, d’abord parce que vous faites l’exercice en entrant et en sortant, et ensuite parce que, jour et nuit, vous exercez les corps par des marches et vous rendes service aux âmes par vos instructions. Or, comme vous travaillez double, on vous doit double régal.

[24] — Par ma foi, dit le taxiarque, ce ne sera pas cependant le même jour, à moins que tu ne nous fournisses double ventre. »

Et là-dessus chacun se retire. Le lendemain, Cyrus invite ce bataillon, comme il avait mandé l’autre. Voyant cela, tous les autres imitaient ces exemples.

247 CHAPITRE IV.

Cyaxare reçoit des envoyés indiens. — Il mande Cyrus qui fait ranger ses troupes sur plusieurs plans. — Entretien avec les envoyés indiens relativement à la guerre. — Nécessités financières. — Cyrus promet à Cyaxare de réduire le roi d’Arménie. — Plan de campagne. — Instructions données à Chrysantas.

[1] Un jour que Cyrus passait l’inspection et la revue de ses troupes sous les armes, il arrive un messager de la part de Cyaxare, lui annonçant qu’il est venu des envoyés des Indiens.

« Il te prie donc de venir le plus tôt possible. Je t’apporte, ajoute le messager, une très-belle robe que t’envoie Cyaxare ; car il veut que tu sois richement et brillamment vêtu, attendu que les Indiens y feront attention, quand tu arriveras. »

[2] A cette nouvelle, Cyrus commande au taxiarque du premier rang de se placer au front du bataillon, en se tenant lui-même à droite, et de faire défiler un par un : il fait passer le même commandement au second taxiarque et ainsi de suite, sur toute la ligne. L’ordre donné s’exécute aussitôt, et il se forme, en un instant, un grand corps de trois cents de front, c’était le nombre de taxiarques, sur cent de profondeur.

[3] Les troupes ainsi disposées, Cyrus leur commande de le suivre, et s’avance au pas de course. Mais ayant réfléchi que le chemin qui mène au palais est trop étroit pour y marcher dans cette ordonnance, il commande au premier mille de continuer la marche, puis au second de suivre en queue, et ainsi de suite jusqu’au dernier. Lui-même, sans s’arrêter, fait avancer la tête ; et les autres mille suivent chacun en queue du précédent. [4] Il envoie en même temps deux officiers à l’entrée de la rue, pour indiquer ce qu’il faut faire, si quelqu’un vient à l’ignorer. Arrivés aux portes de Cyaxare, il ordonne au premier taxiarque de ranger son bataillon sur douze de profondeur, et de placer les dodécadarques sur le front autour du palais, puis il fait donner e même ordre au second taxiarque et ainsi de suite jusqu’au dernier. Tous ces mouvements s’exécutent.

[5] Il entre ensuite chez Cyaxare, vêtu d’une robe persique, qui n’avait rien d’insolent. Cyaxare le voyant se réjouit de sa promptitude, mais il se fâche de la simplicité de sa robe et lui dit :

248 « Qu’est-ce donc, Cyrus ? Que fais-tu donc de te montrer ainsi aux Indiens ? Je voulais que tu parusses en brillant costume. C’est un honneur pour moi, qu’étant le fils de ma sœur, tu te présentes splendidement vêtu. »

[6] Cyrus lui répond :

« Et t’aurais-je fait plus d’honneur, Cyaxare, si j'avais une robe de pourpre, des bracelets aux poignets, un collier au cou, et si j’avais mis un long temps à t’obéir, qu’en t’obéissant, comme aujourd’hui, avec une rapidité qui t’honore, en me faisant honneur, ainsi qu’à toi, par la sueur et par le zèle, et en montrant une armée si docile à tes ordres ? »

Voilà ce que dit Cyrus. Cyaxare, jugeant qu’il a bien parlé, fait introduire les Indiens.

[7] Les Indiens introduits disent que le roi des Indiens les envoie s’enquérir pourquoi il y a guerre entre les Mèdes et l’Assyrien.

« Quand nous t’aurons entendu, il nous a ordonné d’aller ensuite trouver l’Assyrien, et de lui faire aussi la même question, et à la fin, de vous dire à tous deux que lui, roi des Indiens, après avoir considéré le bon droit, se mettra du côté de l’offensé. »

[8] A cela Cyaxare répond :

« Écoutez-moi donc vous dire que nous n’avons en rien offensé l'’Assyrien. C’est à lui, si vous le voulez, qu’il faut aller à présent pour savoir ce qu’il dit. »

Cyrus présent demande à Cyaxare :

« Et moi, dit-il, puis-je dire mon avis ? »

A Cyaxare l’y ayant engagé :

« Vous direz donc au roi des Indiens, ajoute Cyrus, à moins que Cyaxare ne soit d’un avis contraire, que nous sommes décidés, si l’Assyrien se dit offensé par nous, à choisir le roi des Indiens pour juge. »

Cette réponse entendue, les envoyés se retirent.

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