Cyropédie (L'Éducation de Cyrus) (page 6)

Xénophon · Corps & Gouvernance

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 20 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

[9] Quand les Indiens sont sortis, Cyrus entre en discours avec Cyaxare et lui dit :

« Cyaxare, je suis venu ici, sans avoir apporté beaucoup d’argent de chez moi. Cependant, si peu que j’en avais, il m’en reste maintenant à peine. J’ai tout dépensé pour les soldats. Peut-être es-tu surpris que j’aie fait cette dépense, toi les ayant nourris. Mais sache bien que je n’ai pas fait autre chose que de récompenser et de gratifier tous les soldats dont j’étais satisfait. [10] Car il me semble que quiconque veut avoir de bons auxiliaires, en quoi qu’il veuille faire, doit plutôt provoquer l’obéissance par de bonnes paroles et de bons offices que par la rigueur et la contrainte. Mais c’est surtout pour la guerre qu’il faut, selon moi, quand on veut avoir des auxiliaires dévoués, essayer de les prendre par de bonnes paroles et de bons offices. C’est l’amitié et non la haine qu’il faut faire naître dans le cœur de ceux qui doivent être des alliés éprouvés, incapables de jalousie envers le chef dans les succès, et de trahison dans les 249 revers. Ce plan que j’ai suivi fait que je me trouve aujourd'hui sans argent. Recourir à toi en toute occurrence, quand je te vois dépenser beaucoup, me semblerait déraisonnable. [11] Mais je pense que nous pouvons aviser, toi et moi, aux moyens de ne pas manquer d’argent. Du moment que tu en auras en abondance, je suis sûr que je pourrai en prendre ce qu’il me faudra, surtout quand je l’emploierai de manière que la dépense te porte intérêt. Il n’y a pas longtemps, si je ne me trompe, je t’ai entendu dire que l’Arménien commençait à te mépriser, pour avoir su que les ennemis s’avancent contre nous, et que, depuis lors, il ne t’envoie plus d’armée et ne paye plus le tribut qu’il te doit.

— Oui, Cyrus, c’est ce qu’il fait ; et j’en suis à me demander s’il vaut mieux marcher contre lui et le ranger par force à son devoir, ou s’il ne vaut pas mieux le laisser tranquille pour le moment, afin de ne pas ajouter ce nouvel ennemi aux autres

[13] — Ses places, demande Cyrus, sont-elles dans des lieux fortifiés ou abordables ?

— Ses places, dit Cyaxare, sont dans des lieux peu fortifiés. J’y ai toujours eu l’œil. Mais il y a des montagnes où il peut se retirer, et dans lesquelles il ne serait pas aisé de mettre la main sur lui, ni de reprendre ce qu’il aurait emporté, à moins de l’y assiéger, comme fit jadis mon père.

[14] — Eh bien, dit Cyrus, si tu veux me laisser aller par là, avec les cavaliers qui nous paraîtront nécessaires, je pense, avec l’aide des dieux, le mettre au point de t’envoyer une armée et de te payer le tribut ; mais, en outre, j’espère nous en faire un ami plus dévoué qu’il n’est en ce moment.

[15] — J’espère, dit Cyaxare, qu’ils viendront plus vite à toi qu’à nous, car on m’a dit que ses enfants ont été tes camarades de classe ; ce qui fait qu’ils viendront volontiers à toi : or, ceux-là devenus soumis, tout ira, je présume, comme nous le voulons.

— Ne crois-tu pas à propos, dit Cyrus, de déguiser notre dessein ?

— Sans doute, dit Cyaxare, c’est le moyen qu’ils tombent mieux entre tes mains, ou, si l’on fond sur eux, de les prendre mieux au dépourvu.

[16] — Écoute donc, dit Cyrus, si mon avis te semble utile. J’ai souvent été à la chasse avec tous mes Perses sur les frontières qui séparent ton pays de celui des Arméniens, et parfois même j’ai conduit avec moi quelques cavaliers de mes amis d’ici.

— Oui, et en faisant la même chose, dit Cyaxare, tu n’éveilleras point de soupçons, tandis que, si tu mènes plus de monde que tu n’en conduis d’ordinaire à la chasse, cela pourra devenir suspect.

[17] — Il ne sera pas difficile, dit Cyrus, de trouver un prétexte vraisemblable, même ici : on n’a qu’à dire là-bas que je veux faire une grande chasse, et je n’ai qu’à te 250 demander ouvertement des cavaliers.

— A merveille, dit Cyaxare, et moi j’aurai l’air de ne vouloir t’en donner que très-peu, comme si j’avais dessein d’aller vers ces places fortes d’Assyrie. Et de fait, ajoute-t-il, j’ai dessein d’y aller pour les fortifier encore. Quand tu es parti avec ta troupe, et que tu as chassé deux jours, je t’envoie les meilleurs cavaliers et fantassins de ceux que j’ai rassemblés, et avec ce renfort, tu fais tout de suite ton invasion. Moi-même, avec le reste des troupes, je tâche de n’être pas très-loin de vous, et, s’il en est besoin, je me montre. »

[18] Aussitôt Cyaxare rassemble cavaliers et fantassins vers les forteresses, et dirige sur la route des forteresses des chariots chargés de blé. Cyrus, sans plus tarder, fait un sacrifice pour le voyage, et envoie demander à Cyaxare ses plus jeunes cavaliers. Cyaxare, quoiqu’un grand nombre veuille le suivre, ne lui en donne que quelques-uns. Pendant que Cyaxare s’avance avec ses troupes, fantassins et cavaliers, sur la route des places fortes, Cyrus, ayant eu des présages favorables, marche du côté de l’Arménien. Il se met en campagne, équipé comme pour une chasse.

[19] Il commençait à marcher, quand au premier endroit un lièvre se lève ; aussitôt un aigle qui volait d’un vol favorable, apercevant le lièvre en fuite, fond dessus, le frappe, l’enlève dans ses serres, et, le portant sur un coteau voisin, fait tout ce qu’il veut de sa proie. Cyrus, à la vue de ce présage, est ravi, adore Jupiter roi, et dit aux assistants :

[20] « La chasse sera bonne, mes amis, si le Dieu le permet. »

Arrivé près des frontières, il se met en chasse comme d’habitude, et ses soldats, fantassins et cavaliers, le suivent comme pour faire lever le gibier. Cependant les meilleurs fantassins et cavaliers se divisent pour recevoir la bête et la poursuivre ; ils prennent une grande quantité de sangliers, de cerfs, de daims et d’onagres ; car il y a même encore de nos jours beaucoup d’onagres dans ces contrées.

[21] La chasse finie, Cyrus arrive sur les frontières d’Arménie, et y fait prendre le repas. Le lendemain, il chasse de nouveau, en s’avançant vers les montagnes qu’il voulait gagner ; puis, la chassa terminée, il fait prendre le repas. Informé de l’approche des troupes de Cyaxare, il leur fait dire de prendre leur repas à la distance d’environ deux parasanges, jugeant qu’il couvrirait mieux par là ses desseins, et il mande à celui qui les commande, le repas fait, de venir vers lui. Pour lui, après 251 le repas. Il convoque les taxiarques, et, quand ils sont réunis, il leur dit :

[22] « Mes amis, l’Arménien était autrefois l’allié et le tributaire de Cyaxare. Aujourd’hui, voyant l’approche des ennemis, il le méprise, il n’envoie plus de troupes, et ne paye plus le tribut. Il faut donc lui donner la chasse si nous pouvons. Or, voici ce que je crois bon de faire. Toi, Chrysantas, après quelques instante de sommeil, tu prends la moitié des Perses qui sont avec nous’, tu suis la route des montagnes, et tu t’empares des montagnes elles-mêmes, où l’on dit que, quand il a peur, l’Arménien s’enfuit ; [23]

des guides, je t’en donnerai. On dit donc que ces montagnes sont boisées, de sorte qu’il y a espoir qu’il ne vous verra point. Cependant si tu envoyais devant l'armée quelques hommes armes à la légère, ayant l’air d’une troupe de voleurs et parleur marche et par leurs habits, peut-être ces hommes-là rencontreraient-ils quelques Arméniens qu’ils prendraient et empêcheraient ainsi d’aller répandre l’alarme. Ceux qu’ils ne pourraient prendre, ils les mettraient en fuite, ce qui les empêcherait de voir l’armée tout entière et de croire à autre chose qu’à une attaque de voleurs. [24]

Voilà ce que tu as à faire. Moi, au point du jour, je m’avance avec l’autre moitié de l’infanterie et tous les cavaliers, et je marche, à travers la campagne, droit à la demeure du roi. S’il se met en défense, il est clair qu’il faudra combattre ; s’il se retire de la plaine, il est clair qu’il faudra courir après ; et s’il fuit vers les montagnes, là c’est ton affaire qu'il n’en échappe pas un. [25] Figure-toi que c’est une chasse que nous allons faire ; nous, nous faisons la battue ; toi, tu te tiens aux filets. Souviens-toi qu’il faut attendre que les passages soient bouchés, avant de commencer la chasse, et n’oublie pas que ceux qui sont aux échappées doivent se cacher, afin de ne pas effaroucher les bêtes qu’on leur pousse. [26] Cependant, Chrysantas, ne fais pas ici ce que tu fais parfois, vu ta passion pour la chasse. Souvent tu passes toute une nuit sans dormir. Aujourd’hui, laisse prendre à tes hommes ce qu’il leur faut de sommeil, afin qu’ils puissent y résister ailleurs. [27] Ne te laisse pas non plus égarer à travers les montagnes, non pas faute de guides, mais parce que tu suis la bête où elle t’entraîne : ici ne te jette point dans des pas impraticables ; ordonne aux guides dé te mener par le chemin le plus facile, à moins qu’un autre ne t’abrège de beaucoup ; [28]

pour une armée, le plus facile est le plus court, Enfin, comme c’est ton habitude sur les montagnes, ne te mets pas à courir et à te faire suivre à la course ; prends un pas que tout le monde puisse suivre, et 252 hâte-toi lentement. [29]

Il est bon aussi que quelques-uns des plus dispos et des plus robustes demeurent quelquefois derrière, pour entraîner les autres : l’aile une fois passée, c’est un stimulant pour tout le monde de voir courir auprès de soi quand on marche. »

[30] Chrysantas, après avoir entendu ces recommandations, tout fier de la mission de Cyrus, prend des guides, sort, donne les ordres nécessaires à ceux qui doivent le suivre, et va se reposer. Quand ils ont dormi le temps convenable^ ils s’avancent vers les montagnes. Cyrus, au point du jour, envoie un messager à l’Arménien avec mission de lui dire ;

« Arménien, Cyrus te prie de t’arranger de manière à lui amener au plus vite le tribut et l’armée. Et s’il te demande où je suis, dis-lui la vérité : que je suis sur les frontières. S’il te demande si je viens en personne, dis-lui la vérité : que tu n’en sais rien. S*il s’informe combien nous sommes, dis-lui d’envoyer quelqu’un s’en assurer. »

[32] Le messager ainsi stylé, Cyrus l’envoie avec la pensée qu’il était plus amical d’agir ainsi que d’entrer sans avis préalable. Lui-même, après avoir assuré tout au mieux pour la route et pour le combat, s’il était nécessaire, se met en campagne. Il fait défendre à ses soldats de commettre aucun dégât ; et, si l’on rencontre quelque Arménien, de l’engager à avoir confiance, et à venir sans crainte vendre des vivres, partout où l’on serait, s’ils désiraient faire acheter de quoi manger ou de quoi boire.

DE XENOPHON

CYROPÉDIE OU ÉDUCATION DE CYRUS.

LIVRE III.

CHAPITRE PREMIER.

Le roi d’Arménie est pris avec les siens. — Son fils le fait recevoir a discrétion et à des conditions équitables. — Alliance étroite avec les Arméniens.

[1] Cyrus en était là. L’Arménien, en entendant le message de Cyrus, est saisi de peur, quand il songe au grief de n’avoir pas payé de tribut, ni envoyé d’armée ; mais ce qui l’effraye surtout, c’est qu’on va voir qu’il commence à fortifier sa capitale, pour la mettre en état de défense. [2] Tout cela le faisant trembler, il envoie de côté et d’autre rassembler ses troupes, et fait passer dans les montagnes le plus jeune de ses fils, Sabaris, sa femme et celle de son fils, ses filles, ses joyaux, ses meubles les plus précieux, le tout gardé par une nombreuse escorte. Il envoie en môme temps épier ce que fait Cyrus, et il arme tous les Arméniens qu’il a autour de lui. Au même instant, on vient lui annoncer que Cyrus arrive en personne. [3] Alors, loin d’oser en venir aux mains, il s’éloigne. En le voyant faire ainsi, les Arméniens regagnent en hâte chacun leur demeure, pour mettre leur avoir en sûreté. Cyrus, voyant la plaine remplie de gens courant et se sauvant avec leurs bêtes, leur envoie dire qu’il ne fera la guerre à aucun de ceux qui demeureront, mais que tous ceux qui seront pris à fuir, seront traités en ennemis. Le plus grand nombre reste : il y en a qui se sauvent avec le roi. [4] Cependant l’escorte des femmes tombe au milieu de la troupe qui garde la montagne : ils jettent un grand cri et sont presque tous pris dans leur fuite. Enfin, on prend le fils du roi ses femmes et ses filles, avec tous les trésors qui sont avec eux. Le roi apprenant ce qui est arrivé, et ne sachant que faire, se sauve sur une hauteur. [5] Cyrus, qui avait vu le mouvement, in- 254 vestit la hauteur avec les troupes qu’il a sous la main, puis, envoyant vers Chrysantas, il lui ordonne de laisser la garde de la montagne et de venir.

Pendant que Cyrus rassemble son armée, il envoie à l’Arménien un héraut, chargé de lui faire cette question :

« Dis-moi, Arménien, préfères-tu rester là-haut, à lutter contre la faim et la soif, ou bien descendre dans la plaine pour combattre avec nous ? »

L’Arménien répond qu’il aimerait mieux n’avoir à lutter ni contre l’un ni contre l’autre. [6] Cyrus envoie une seconde fois lui demander :

« Pourquoi restes-tu là-haut et ne descends tu pas ? — Parce que je ne sais pas ce que je dois faire.

— Mais, répond Cyrus, il n’y a pas d’hésitation. Il ne tient qu’à toi de descendre pour te disculper.

— Et qui sera mon juge ?

— Ce sera naturellement celui auquel la Divinité a donné de disposer de toi à son gré, et sans autre forme de procès. »

Alors, l’Arménien, contraint par la nécessité, descend de la colline. Cyrus le reçoit, avec toute sa suite, au milieu de son armée, complétée par l’arrivée du reste de ses troupes.

[7] Sur ces entrefaites, le fils aîné du roi d’Arménie revient d’un voyage : il avait été souvent compagnon de chasse de Cyrus. Informé de ce qui se passe, il se rend, en équipage de voyage, auprès de Cyrus. Quand il voit prisonniers son père, sa mère, ses sœurs et sa propre femme, il se prend à pleurer, comme de juste. [8] Cyrus, en le voyant, ne lui fait pas d’autre accueil amical que de lui dire :

« Tu arrives à temps pour assister au jugement de ton père. »

Bientôt il assemble les chefs des Perses et ceux des Mèdes ; il fait mander également tout ce qu’il y a de grands d’Arménie, il ne fait point retirer les femmes, placées sur les chariots, [9] mais il leur permet d’écouter et commence ainsi :

« Arménien, je te conseille, avant tout, de ne rien dire que de vrai dans ta défense, afin d’éloigner de toi le plus odieux des crimes. Car le mensonge, sache-le bien, est le plus grand obstacle chez les hommes à obtenir un pardon. Et puis, tes enfants, ces femmes, savent tout ce que tu as fait, ainsi que les Arméniens ici présents. S’ils t’entendent dire autre chose que ce qui s’est fait, ils jugeront que tu te condamnes toi-même aux derniers supplices, quand je viendrai à savoir la vérité.

— Demande-moi, Cyrus, ce qu’il te plaira4 je dirai la vérité, advienne que pourra.

[10] — Réponds donc. As-tu jamais fait la guerre à Astyage, père de ma mère, et aux autres Mèdes ?

— Je l’ai faite.

— Vaincu par lui, n’es-tu pas convenu de lui payer un tribut, de te mettre en campagne avec lui 255 partout où il ta le dirait, et de ne point avoir de fortifications ?

— C’est vrai.

— Pourquoi donc n’as-tu envoyé ni tribut, ni soldats ? pourquoi as-tu fait construire des fortifications ?

— Je désirais la liberté ; car il me semblait beau d’être libre et de léguer la liberté à mes enfants.

[11] — Il est beau, sans doute, dit Cyrus, de combattre pour échapper à l’esclavage ; mais si un homme, vaincu dans une guerre ou asservi de toute autre manière, essayait ouvertement de se dérober à ses maîtres, dis-moi toi-même, le récompenserais-tu comme un homme loyal et agissant bien, ou bien, si tu le prenais, le châtierais-tu comme un coupable ?

— Je le punirais, puisque tu ne veux pas que je mente.

[12] — Réponds nettement, dit Cyrus, à chacune de mes paroles. Si tu avais quelque homme en dignité qui fît une faute, lui laisserais-tu ses fonctions ou en mettrais-tu un autre à sa place ?

— J’y mettrais un autre.

— Ensuite, s’il avait de grande biens, le laisserais-tu riche ou le ferais-tu pauvre ?

— Je lui ôterais ce qu’il posséderait.

— Et si tu découvrais qu’il est d’intelligence avec tes ennemis, que ferais-tu ?

— Je le tuerais : eh ! ne vaut-il pas mieux que je meure, disant la vérité que convaincu de mensonge ? »

[13] A ces mots, son fils arrache sa tiare de dessus sa tête et déchire ses vêtements : les femmes poussent de grands cris et se meurtrissent le visage, comme si leur père n’était déjà plus et qu’eux tous fussent déjà perdus. Cyrus ordonne le silence et continue :

« Bien, dit-il ; voilà donc, Arménien, ta règle de justice. D’après cela, que nous conseilles-tu de faire ? »

L’Arménien, réduit à se taire, ne sait s’il doit conseiller à Cyrus de le condamner à mort ou lui conseiller le contraire de ce qu’il a dit lui-même. [14] Alors son fils Tigrane s’adressant à Cyrus :

« Dis-moi, Cyrus, demande-t-il, puisque mon père a l’air d’hésiter, puis-je te conseiller ce que je crois être le meilleur ? »

Cyrus se rappelant que, quand Tigrane chassait avec luit il avait près de lui un certain sophiste que Tigrane admirait beaucoup, désira beaucoup savoir ce qu’il dirait en cette rencontre ; il l’engage donc volontiers à dire ce qu’il pense.

[15] « Pour moi donc, dit Tigrane, si tu approuves tous les desseins de mon père, toutes ses actions, je te conseille sincèrement de l’imiter ; mais, si tu crois qu’il est de tout point en faute, je te conseille de ne pas l’imiter.

— Eh bien, dit Cyrus, en pratiquant la justice, je n’imiterai point un coupable.

— C’est vrai.

— Ainsi, de ton propre aveu, il faut punir ton père, puisqu’il est juste de punir un coupable.

— Mais lequel vaut mieux 256 Cyrus, selon toi, de punir à ton avantage ou bien à ton désavantage ?

— Dans le dernier cas, je me punirais moi-même.

[16] — Et cependant, dit Tigrane, ce sera un grand désavantage pour toi, si tu fais mourir des gens qui t’appartiennent, au moment où il t’importe le plus de les conserver.

— Et comment, dit Cyrus, peut-on compter sur des gens convaincus d’infidélité ?

— S’ils deviennent sages, je crois ; car, selon moi, Cyrus, il en va de la sorte ; sans la sagesse, les autres vertus sont inutiles. À quoi sert à un homme d’être fort et courageux, s’il n’est sage ? à quoi lui sert d’être bon écuyer, riche, puissant dans sa patrie ? Mais avec la sagesse, tout ami est utile, tout serviteur est bon.

[17] — Tu dis donc que, dans un même jour, ton père d’insensé est devenu sage ?

— Assurément.

— La sagesse, selon toi, est donc une affection de l’âme, comme la douleur, et non point une science acquise. Cependant, s’il faut être sensé pour devenir sage, jamais on ne peut dans un instant devenir sage d’insensé.

[18] — Comment, Cyrus ! N’as-tu donc jamais observé qu’un homme, qui ose se battre contre un plus fort, est aussitôt guéri de sa témérité par sa défaite ? N’as-tu jamais vu que de deux États en guerre, celui qui est vaincu cesse aussitôt de vouloir combattre contre l’autre ?

[19] — Quelle est donc cette défaite, dit Cyrus, que ton père a éprouvée, pour devenir aussi sage que tu le dis ?

— C’est, par Jupiter, après avoir désiré sa liberté, de se voir plus esclave que jamais ; c’est, chaque fois qu’il a cru devoir ou tenir ses plans secrets ou attaquer de vive force, de voir échouer ses desseins. Il t’a vu toi, quand tu as voulu le tromper, le tromper aussi facilement qu’on trompe des aveugles, des sourds, des hommes dépourvus de sens. Quand tu as voulu rester impénétrable, il t’a vu demeurer si impénétrable pour lui, que les places qu’il croyait avoir fortifiées pour s’y défendre, tu en as fait, sans qu’il s’en aperçût, de vraies prisons : tu l’as si bien prévenu de vitesse, que tu es arrivé de loin avec une nombreuse armée, avant qu’il ait eu rassemblé ses troupes autour de lui.

[20] — Et tu penses, dit Cyrus, qu’un tel revers est capable de rendre un homme sage, ainsi que la conviction que les autres hommes valent mieux que lui ?

— Beaucoup mieux, dit Tigrane, que s’il est vaincu dans un combat. Car il peut se faire que celui qui est vaincu par la force, croie qu’en s’exerçant le corps il pourra se représenter à la lutte : une ville subjuguée espère qu’en prenant des alliés, elle pourra renouveler le combat. Mais, quand on reconnaît la supériorité d’un homme, souvent on consent à lui obéir sans contrainte.

[21] — Tu me parais croire que les hommes 257 violents n’admettent pas qu’on soit modéré, ni les voleurs qu’on ne vole point, ni les menteurs qu’on dise la vérité, ni les injustes qu’on pratique la justice. Ignores-tu que ton père, en nous trompant constamment, et en n’observant point nos traités, savait que nous, de notre côté, nous observions exactement ceux qui nous liaient avec Astyage ?

[22] — Aussi, je ne dis pas qu’il suffise, pour devenir sage, d’admettre qu’il y a des gens meilleurs, sans être sous le coup de la justice d’un plus fort, comme il arrive à mon père en ce moment.

— Mais, dit Cyrus, ton père n’a point encore éprouvé le moindre mal : cependant il craint, je le sais bien, d’être condamné à tout souffrir.

[23] — Crois-tu, dit Tigrane, qu’il y ait rien qui rende une âme plus servile qu’une crainte violente ? Ne sais-tu pas que des hommes, frappés par le fer de la loi, ce qui est la punition la plus forte, veulent encore résister, tandis que, quand on éprouve une forte crainte, on n’ose pas regarder en face ceux que l’on craint, môme lorsqu’ils parlent avec bonté ?

— Tu dis donc que la crainte du châtiment punit plus les hommes que le châtiment réel ?

[24] - Et toi, tu sais par expérience que je dis vrai. Tu as remarqué que ceux qui craignent d’être exilés de leur patrie, qui, au moment de combattre, craignent d’être vaincus, manquent tout à fait de cœur : et de même pour ceux qui, en s’embarquant, redoutent le naufrage, pour ceux qui ont peur de l’esclavage et des chaînes ; tous ces gens-là ne peuvent prendre ni nourriture ni sommeil, à cause de leur crainte ; mais une fois exilés, une fois vaincus, une fois esclaves, on les voit manger et dormir mieux que des hommes heureux. [25] Voici qui prouve plus clairement encore quel fardeau c’est que la peur. On a vu des gens qui, dans la crainte de mourir, s’ils étaient pris, se donnaient la mort par crainte, les uns en se précipitant, les autres en s’étranglant, d’autres en s’égorgeant : ainsi, de toutes les affections la crainte est celle qui frappe le plus fortement les âmes. Et mon père, te figures-tu l’état de son âme, quand il doit craindre l’esclavage, non-seulement pour lui, mais pour moi, mais pour sa femme, mais pour ses enfants ?

[26] — Je n’ai pas de peine à croire, dit Cyrus, à cet état de son âme. Seulement, je sais aussi que le même homme, insolent dans le bonheur, est promptement accablé par le revers, et qu’une fois relevé, il revient à sa première arrogance et à ses anciennes manœuvres.

[27] — Oui, par Jupiter, Cyrus, nos fautes sont des motifs pour que tu n’aies point de confiance en nous. Mais tu es’ libre de construire des forteresses, d’occuper nos places fortes, de faire tout ce qui peut t’assurer notre fidélité. 258 Et cependant jamais tu ne nous entendras nous plaindre. Nous nous souviendrons que nous nous sommes attiré nos malheurs. Si, en donnant ce gouvernement à quelque homme irréprochable, tu as l’air de te défier de lui, prends garde que ce bienfait.ne rompe en môme temps votre amitié. D’un autre côté, si, pour éviter sa haine, tu n’imposes pas un frein à son insolence, prends garde qu’il n’ait bientôt plus besoin que nous d’être ramené à la raison.

[28] — J’en atteste les dieux, dit Cyrus, j’aurais de la répugnance à user de serviteurs dont je ne devrais les services qu’à la contrainte : il me semble que je supporterais plus facilement les fautes d’un homme qui, avec de bonnes intentions, avec de l’amitié, m’aiderait à accomplir mon office, que de me sentir haï par un homme remplissant ses devoirs exactement, mais par contrainte.

— Mais cette amitié, dit Tigrane, de qui peux-tu mieux en ce moment l’obtenir crue de nous ?

— De ceux, je crois, qui n’ont jamais été mes ennemis, si je veux leur faire le bien que tu me presses de vous faire.

[29] — Y a-t-il donc, Cyrus, en ce moment, quelqu’un au monde à qui tu puisses faire autant de bien qu’à mon père ? Et d’abord crois-tu donc qu’un homme, qui ne t’aura point offensé, te. sache gré de lui laisser la vie ? Puis, si tu ne lui enlèves ni ses enfants ni sa femme, t’aimera-t-il plus pour ce bienfait que celui qui avoue que tu es en droit de les lui enlever ? Enfin, s’il ne doit plus avoir le royaume d’Arménie, sais-tu quelqu’un qui puisse en ce moment en être plus affligé que nous ? Il est donc évident que celui qui ressentirait le plus vif chagrin de ne plus être roi, celui-là, en reprenant le pouvoir, t’en aurait la plus vive reconnaissance. [30] Si tu as à cœur de laisser tout ici dans le meilleur ordre à ton départ, vois si tu crois que tout sera plus tranquille en introduisant une nouvelle autorité, ou bien en laissant subsister l’ancienne. Si tu songes à emmener d’ici le plus de troupes possible, qui sera plus capable, selon toi, de te les choisir, que celui qui en a fait un long usage ? Si tu as besoin d’argent, qui penses-tu qui soit en état de te le mieux fournir que celui qui connaît et qui a en main toutes les ressources ? Ainsi, mon bon Cyrus, prends garde, en nous perdant, de te faire plus de tort à toi-même que mon père n’a pu t'en faire. »

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