De consolatione Philosophiae

Boèce · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 4 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Boèce

La Consolation philosophique de Boèce

Traduction par Louis Judicis de Mirandol.

Hachette, 1861 (p. --411).

LA

CONSOLATION

PHILOSOPHIQUE

DE BOÈCE

PARIS. — IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie

Rues de Fleurus, 9, et de l’Ouest, 24

LA

CONSOLATION

PHILOSOPHIQUE

DE BOÈCE

TRADUCTION NOUVELLE EN PROSE ET EN VERS

AVEC LE TEXTE EN REGARD

ET ACCOMPAGNÉE D’UNE INTRODUCTION ET DE NOTES

PAR

LOUIS JUDICIS DE MIRANDOL

PARIS

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET CIE

RUE PIERRE-SARRAZIN, No 14

——

1861

INTRODUCTION.

I

Boèce n’a pas toujours été aussi délaissé que nous le voyons aujourd’hui. Pendant plusieurs siècles son nom a fait autorité dans l’école, et, au moyen âge, les plus fameux docteurs, les Roscelin, les saint Anselme, les Guillaume de Champeaux, les Abélard le reconnaissaient pour un de leurs maîtres. Il eut même cette singulière fortune que, pendant toute la durée de la grande querelle du Réalisme et du Nominalisme, ses écrits furent l’arsenal commun où les deux partis puisaient leurs armes, et que dans l’un et l’autre camp on se vantait également de l’avoir pour chef. C’est que Boèce avait écrit deux livres sur le même sujet[1] et que chacun de ces livres contenait une doctrine diamétralement opposée à celle de l’autre. Hâtons-nous de dire toutefois qu’il n’avait jamais eu la puérile fantaisie de jouer avec son esprit. À l’occasion d’une proposition assez obscure sur la nature des idées générales, des universaux, comme on les nomma plus tard[2], il s’était borné à exposer le pour et le contre, sans conclure, sans prévoir surtout que sa neutralité, son indifférence peut-être, serait prise un jour pour une double adhésion.

La métaphysique de Boèce est si bien oubliée aujourd’hui qu’on a peine à s’expliquer l’incroyable quantité de gloses, de dissertations et de commentaires qu’elle a fait éclore au sein de la philosophie scolastique ; on cessera de s’étonner pourtant si l’on remarque avec M. V. Cousin : « que Boèce restait seul debout sur les ruines de l’antiquité, et que dans la nuit profonde ou dormait alors l’esprit humain, son opinion, quelle qu’elle fût, devait être la lumière du temps et l’autorité souveraine en matière de philosophie[3]. »

Mais à cette époque, si l’on connaissait à fond l’écrivain, on savait peu de chose de l’homme. Quelques détails épars dans ses livres, quelques faits vagues recueillis par une tradition sans autorité, et qui s’altérait de plus en plus en s’éloignant de sa source, voila à quoi se bornaient les renseignements que l’on possédait sur Boèce. À vrai dire, la curiosité des érudits de ce temps était peu exigeante en pareille matière : la critique historique n’était pas née encore, et le public lettré, presque aussi naïf que la foule, ne pensait pas à dégager l’histoire de la légende. De là tous les récits merveilleux qui étaient alors imaginés sans scrupule, acceptés sans contrôle, et qui faussaient l’histoire même contemporaine. À peine mort, Charlemagne devenait un héros de roman ; la biographie de tout homme un peu célèbre devait payer tribut à ce goût universel pour la fiction. Dans un temps où l’on invoquait Virgile comme un saint, faut-il s’étonner qu’on ait honoré Boèce comme un martyr ?

Étrange martyr cependant, si, comme nous le croyons, Boèce a été dans Rome un des derniers et des plus illustres représentants de la philosophie païenne[4]. Il y a longtemps que cette vérité a été soupçonnée pour la première fois[5], mais on s’est abstenu d’aller aux preuves, soit qu’on désespérât d’ébranler un préjugé trop solidement établi, soit qu’on craignît de choquer des susceptibilités ombrageuses. Nous pensons, quant à nous, que l’Église chrétienne est assez riche en héros pour n’avoir pas à s’inquiéter de la révision de son glorieux martyrologe. Nous avons d’ailleurs pour nous l’exemple et l’autorité de plusieurs savants modernes. Dès les premières années de ce siècle, la vie de Boèce a été en Allemagne l’objet d’un examen approfondi ; Heyne, Hand, Baur, d’autres encore, en ont discuté, quelquefois avec passion, les moindres circonstances ; mais Obbarius, un des derniers venus dans la lice, peut passer à bon droit pour avoir enfin rendu à l’auteur de la Consolation philosophique son vrai personnage et son vrai caractère. C’est ce savant écrivain que nous avons consulté avec le plus de fruit. Dans les prolégomènes de son édition critique de la Consolation philosophique[6], il [4] réfute un peu sommairement peut-être quelques erreurs trop facilement accueillies par les biographes ; mais sa méthode nous a servi de guide, et nous a mis sur la trace de quelques faits inaperçus jusqu’à présent, et dont nous avons trouvé la confirmation dans plusieurs auteurs contemporains de Boèce.

Ce que notre travail peut contenir de nouveau est donc moins à nous qu’à l’habile professeur d’Iéna ; nous devions faire cette déclaration avant d’entrer en matière.

II

Anicius Manlius Severinus Boethius, ou Boetius[7], appartenait à l’illustre maison des Anicius, dont Claudien a dit :

Quemcumque requiris

Hac de stirpe virum, certum est de consule nasci[8].

Son aïeul, en effet, et son père avaient exercé le consulat, comme il devait l’exercer lui-même, ainsi que ses deux fils.

On ne s’accorde pas sur la date de sa naissance ; cependant, à en juger sur un passage d’Ennodius, son contemporain et son ami, il n’a pu naître antérieurement à 470, ni postérieurement à 475[9]. Tout ce que l’on sait de sa première jeunesse, c’est qu’après avoir perdu son père de bonne heure, il eut pour tuteur un des plus illustres patriciens de Rome, et qu’à peine adolescent, il se distingua par son savoir dans toutes les branches des connaissances humaines. Il possédait à fond les mathématiques, la mécanique, l’astronomie et la musique ; il n’avait pas de rival parmi les Orateurs de son temps ; mais c’est la philosophie surtout qui a fait et perpétué sa gloire[10].

Un si éclatant mérite ne pouvait échaper à l’attention de Théodoric, qui avait recueilli en 493, après l’avoir violemment ouverte la succession de l’Hérule Odoacre. La domination des Barbares était encore mal assise en Italie ; les Romains avaient toujours les yeux fixés sur Constantinople ; il fallait les habituer à tourner leurs espérances vers Ravenne. Aussi, dans les premiers temps de son règne, le prince goth n’épargna-t-il rien pour se concilier les familles sénatoriales. Toutes les grandes magistratures, toutes les hautes dignités leur étaient presque exclusivement réservées, si bien que les vainqueurs pouvaient se croire tombés sous le joug des vaincus. Boèce eut sa part dans ces largesses politiques ; âgé de vingt ans à peine, il fut élevé au patriciat, et l’on sait que, malgré sa jeunesse, il sut se faire écouter du Sénat, dont cette dignité lui avait légalement ouvert les portes.

Toutefois, dans le système de gouvernement pratiqué par Théodoric, le rôle du Sénat était à peu près nul ; notre philosophe avait assez de loisirs pour s’adonner à des occupations plus utiles, et c’est pendant les années qui s’écoulèrent entre sa promotion au patriciat et son consulat que, selon toute apparence, il composa la plus grande partie de ses ouvrages. Ses premiers livres l’avaient rendu célèbre. Nous en avons la preuve dans une lettre où Théodoric, ayant promis à son gendre Sigismond deux horloges hydrauliques, charge Boèce de les faire exécuter. Au milieu d’un étalage d’érudition dont il est difficile de ne pas sourire, le roi des Goths, ou plutôt son secrétaire, l’illustre Cassiodore, adresse au jeune patrice des compliments comme ceux-ci : « Nous savons que tu es rempli d’une ample érudition, et que tu as puisé à la source même de la science les arts que le vulgaire pratique sans les connaître… Au moyen de tes traductions, on peut lire en Italie Pythagore le musicien, Ptolémée l’astronome ; l’arithmétique de Nicomaque, la géométrie d’Euclide sont entendues des Ausoniens, et le théologien Platon, le logicien Aristote, disputent dans la langue de Romulus. Que dis-je ? tu as rendu à la Sicile le mécanicien Archimède transformé en fils du Latium, et tous les arts et toutes les sciences que des hommes différents avaient donnés à la Grèce féconde, Rome les a reçus de toi seul, exposés dans sa langue nationale[11]. »

Quelque temps après, Clovis, dont Théodoric avait épousé la sœur Audeflède, ayant demandé à ce prince un joueur de harpe, le roi écrivit encore à Boèce : Le roi des Francs émerveillé de ce qu’on rapporte de nos banquets, nous a prié instamment de lui envoyer un joueur de harpe, et nous avons promis de le satisfaire, uniquement parce que nous savons ton expérience en fait de musique. C’est à toi qu’il appartient de choisir un habile homme, puisque tu as su t’élever jusqu’aux hauteurs inaccessibles de l’art… Il faut que ce joueur de harpe qu’on nous demande, et que tu dois choisir avec le plus grand soin, soit le meilleur de l’époque, car il aura, peu s’en faut, à opérer le miracle d’Orphée lorsqu’il apprivoisait des hordes sauvages par la douceur de ses accords[12]. »

Cette réminiscence mythologique eût paru, sans doute, assez impertinente à Clovis ; elle prouve du moins que le terrible roi des Goths ne dédaignait pas de s’égayer à l’occasion.

Jeune, noble, riche, admiré de toute l’Italie, en crédit à la cour, Boèce pouvait aspirer aux plus illustres alliances. Il choisit pour sa femme Rusticiana, fille du patrice Symmaque, l’homme peut-être qui, par la dignité de son caractère et l’intégrité de ses mœurs, a le plus honoré l’agonie de l’Empire. Rusticiana se montra toujours digne d’un tel père et d’un tel époux, et si l’on récusait sur ce point le témoignage de Boèce[13], ce que nous apprend Procope de la conduite qu’elle tint pendant le siège de Rome par Totila[14], suffirait à prouver que dans cette âme d’élite, aux plus douces vertus de la femme se joignait l’intrépidité d’une héroïne. De ce mariage naquirent deux fils, Anicius Manlius Severinus Boetius et Quintus Aurelius Memmius Symmachus, qui devaient donner cette joie à leur père de les voir, le même jour, et avant l’âge, étonner Rome de leur double consulat[15].

Nous avons dit que ce fut en 510 que Boèce lui-même remplit cette charge. Cette année fut, sans contredit, la plus glorieuse de sa vie[15], non pas parce qu’il y fut décoré d’un titre qu’avaient porté avant lui bien des personnages dédaignés ou flétris par l’histoire, mais parce que, prenant au sérieux des devoirs dont personne n’eût songé il lui demander compte[15], il osa revendiquer, dans l’intérêt des opprimés, les droits de sa charge, droits souvent illusoires, il est vrai, mais que la loi, à défaut des mœurs, reconnaissait encore. Qu’on se représente la société romaine de ce temps : deux peuples superposés l’un à l’autre, le vaincu sous le vainqueur, le civilisé sous le barbare ; l’un, vieilli dans les raffinements d’une civilisation décrépite, énervé, exténué d’âme et de corps, mais plein de mépris pour la force brutale qui l’écrase ; l’autre, jeune, robuste, énergique, mais fier de sa force, irascible et violent, cupide, de plus, et pillard comme les enfants et les sauvages ; entre ces deux peuples dissemblables par l’origine, par les idées, par les mœurs, par le langage, un malentendu perpétuel, c’est-à-dire un état permanent de division et de haine ; au-dessus d’eux, un roi soutenu d’un côté, à peine supporté de l’autre, acclamé par ses compagnons d’armes, subi en silence par ses nouveaux sujets, partial, nécessairement, et, après de généreuses mais inutiles tentatives de conciliation, obligé de revenir aux premiers et d’abandonner les autres ; qu’on se représente, disons-nous, une société constituée de la sorte ; qu’on s’imagine les violences, les rapines, les excès de pouvoir de tout degré et de toute espèce qui devaient chaque jour y exciter le trouble et y introduire le péril, et l’on comprendra quelle rude tâche ce devait être pour un magistrat intègre que de prétendre établir au sein d’une telle confusion le sentiment de l’équité, l’empire de l’ordre et le respect de la loi.

C’est cette tâche pourtant qu’avait entreprise Boèce, et qu’il poursuivit jusqu’au dernier jour, sans s’émouvoir des menaces et des cris de vengeance qui accueillaient ses actes de répression ou ses tentatives de réforme. Il nous apprend lui-même quels adversaires puissants il eut a combattre[16], et l’on est moins surpris de la catastrophe terrible qui termina sa vie, quand on voit la généreuse imprudence qu’il mit à la provoquer.

Le temps n’était pas venu pourtant où le ressentiment de ses ennemis pouvait éclater. Bien des années après son consulat, Boèce était encore en possession de l’estime, de l’admiration peut-être de Théodoric, et l’on peut croire que ce prince ne le sacrifia qu’à regret aux rancunes des Goths. En effet, Théodoric avait l’âme assez grande pour comprendre et pour apprécier tous les genres de mérite et de courage. Si les difficultés de sa position le rendaient quelquefois sourd aux plaintes de son généreux consul, il y déférait néanmoins assez souvent pour exciter la jalouse défiance des Goths, comme on le voit par les remontrances qu’ils adressèrent à la régente Amalasonthe, lorsqu’ils l’invitèrent à renoncer aux ménagements envers les vaincus dont son père lui avait donné l’exemple. Et il faut bien, en effet, que pendant longtemps la fermeté apportée par Boèce dans sa lutte contre la tyrannie des Goths n’ait pas nui à son crédit auprès de Théodoric, puisque, douze ans après sa sortie de charge, nous l’avons vu, ses deux fils, trop jeunes pour avoir pu mériter un tel honneur, furent élevés ensemble à la plus haute dignité du royaume. Ce fut là, malheureusement, la dernière marque de faveur dont put se féliciter leur père. Deux ans après, il tombait écrasé sous les ruines de sa fortune. Sa chute fut aussi soudaine que profonde, et Rome stupéfaite apprit à quelques mois d’intervalle, sa mise en jugement, sa condamnation et son supplice.

III

Quelle fut la cause réelle de cette mystérieuse catastrophe ? À entendre la plupart des apologistes de Boèce, la persécution dont il fut victime n’eut d’autre cause que la haine des Goths contre les catholiques, qui le comptaient, assure-t-ou, au nombre de leurs plus dévoués et de leurs plus vaillants défenseurs.

Il est certain qu’à cette époque Théodoric, arien, comme tous les Goths, après avoir pendant trente ans toléré, favorisé même ses sujets orthodoxes, menaçait l’empereur Justin, persécuteur implacable des ariens, d’exercer sur les catholiques d’Occident de terribles représailles ; mais il s’en tint à la menace, et hormis le pape Jean, qui fut jeté en prison pour avoir échoué, comme il convenait, dans une mission dont il n’aurait pas dû se charger[17], il ne paraît pas que dans toute l’Italie la colère du rince arien ait fait une seule victime. Mais à supposer que le sang eût été versé, à quel titre Boèce eût-il pu prétendre au martyre ? Où est la preuve de la ferveur de son catholicisme ? Où est la preuve même qu’il ait été chrétien ?

On en donne plusieurs : la première c’est qu’à la fin du cinquième siècle le paganisme avait depuis longtemps disparu de l’Italie. Mais cette assertion est contredite par tous les monuments historiques, et nous avons encore le traité dans lequel le pape Gélase Ier, qui gouverna l’Église sous Théodoric, répondant au sénateur Andromaque, s’oppose au rétablissement des Lupercales[18]. Théodoric lui-même, par un édit dont Cassiodore nous a conservé le texte[19], et qui n’eut pas plus d’effet que les défenses du même genre décrétées antérieurement par tous les empereurs chrétiens[20], menace de la peine de mort tous ceux qui seraient convaincus d’avoir sacrifié aux idoles. Et l’on ne peut dire que ces traînards du paganisme en déroute appartenaient exclusivement à la classe des paysans ou à la populace des villes ; car nous tenons encore du pape Gélase que Castor et Pollux, et surtout le dieu Pan[21], comptaient de nombreux adorateurs dans les classes les plus élevées de la société romaine. En effet, il serait difficile de comprendre comment le paganisme eût été relégué en Italie dans les couches inférieures de la population lorsqu’à la même époque on voit dans l’empire d’Orient des personnages tels que Maxime de Madaure, Longinien, Héliodore, Stobée, Agathias, etc., faire ouvertement profession de polythéisme. Nous l’avons dit, ce polythéisme, tel que l’avait interprété l’école d’Alexandrie, n’était plus guère, pour les esprits cultivés, qu’une théorie symbolique des lois de la nature ; c’était une philosophie plutôt qu’une religion, mais une philosophie qui, en changeant l’esprit des vieilles croyances, en respectait la lettre, et qui, à ce titre, répugnait aux dogmes de la religion nouvelle. On comprend d’ailleurs que ceux qui prenaient le polythéisme à ce point de vue rationnel ne pouvaient partager les superstitions grossières du vulgaire, et qu’ils se dispensaient volontiers de tout culte extérieur, seul délit qui tombât sous le coup de la loi[22]. Voilà comment, à Rome, de même qu’à Constantinople, il pouvait se trouver dans les classes éclairées, sans que le gouvernement s’en émût beaucoup, des physiciens et des philosophes bien décidés à se tenir en dehors de la communion chrétienne.

On objecte que Boèce entretenait une correspondance suivie avec les personnages de son temps qui faisaient le plus d’honneur à l’Église ; or, quelle apparence qu’un Ennodius, l’illustre évèque de Pavie, qu’un Cassiodore, le pieux Fondateur du monastère de Vivaria, eussent vécu dans une intimité aussi étroite avec un homme convaincu d’indifférence, sinon de dédain pour la religion chrétienne[23] ? On oublie que Boèce était un des premiers dignitaires de l’État, qu’il possédait toute la confiance du prince, et qu’Ennodius, pas plus que Cassiodore, n’était insensible à ce genre de mérite. L’histoire d’ailleurs, il faut en convenir, n’insiste pas beaucoup sur les vertus chrétiennes d’Ennodius, et c’est à de tout autres qualités que l’évêque de Pavie doit la meilleure part de sa célébrité.

Ennodius était un prélat de l’école de Sidoine Apollinaire, plus versé dans les lettres profanes que dans les saintes Écritures ; il lisait Horace et il imitait Ausone ; les petits vers sceptiques, pour ne pas dire plus, ne l’effrayaient pas, et quelques-unes de ses épigrammes ne seraient pas déplacées dans le recueil de Martial. Sur son siège épiscopal, il montrait toutes les habitudes d’un rhéteur, d’un courtisan même, car il nous reste de lui un panégyrique du roi Théodoric, ou l’on voit avec surprise un évêque catholique célébrer, sans faire aucune réserve, la gloire et les vertus d’un prince arien[24]. Quant à Cassiodore, le recueil de lettres qu’il nous a laissé nous le montre comme le modèle le plus achevé de l’homme de cour du Bas-Empire. Ce n’est que dans sa vieillesse, alors qu’il voyait crouler de toutes parts la monarchie des Goths, à l’affermissement de laquelle il avait tant contribué, qu’il se réfugia, triste et découragé, dans les contemplations de la vie ascétique, et rien ni indique qu’avant cette époque il eût jamais fait preuve d’une grande ferveur religieuse. L’occasion pourtant ne lui avait pas manqué ; car si Boèce, comme on le prétend, est mort victime de son zèle pour la foi catholique, comment se fait-il que Cassiodore, l’ami de Boèce, le fondateur de Vivaria, n’ait pas protesté contre la tyrannie du nouveau Dioclétien ? S’est-il du moins éloigné de la cour ? On l’a dit, mais l’histoire affirme le contraire ; on sait, en effet, que c’est lui qui, peu de temps après la mort de Boèce, conseilla au roi, contrairement à la tradition, contrairement aux lois de l’Église et aux vœux des fidèles, de donner de sa propre autorité le prêtre Félix pour successeur au pape Jean.

D’ailleurs, si les lettres d’Ennodius et de Cassiodore parlent volontiers des travaux littéraires de Boèce, de ses talents, de sa gloire, elles se taisent sur sa piété et sur ses sentiments religieux[25] ; il semble que l’un et l’autre, l’évêque aussi bien que le ministre, [24] aient mis quelque affectation à éviter un sujet aussi douteux. Si l’on prend argument de l’admiration qu’ils témoignaient pour son génie, il faut dès lors ranger aussi parmi les Pères de l’Église les philosophes païens Longinien et Maxime de Madaure, car saint Augustin, dans la correspondance qu’il entretenait avec eux, ne leur ménage pas non plus les caresses et les éloges[26].

Dira-t-on que Symmaque, le citoyen austère, Symmaque, le Romain des anciens Ages, ne pouvait être capable, dans un intérét d’ambition, d’exposer sa fille au danger de renier le Christ entre les bras d’un époux païen ? Mais il faudrait d’abord établir que Symmaque lui-même n’était pas païen, car en bonne logique on ne prouve pas une supposition par une hypothèse :

Nil agit exemplum litem quod lite resolvit[27].

Or, rien n’est plus hypothétique que le christianisme de Symmaque. La foi au Christ n’était pas, tant s’en faut, une tradition de sa maison : on sait avec quelle ardeur son aïeul, Symmaque le grand pontife, défendit la cause du polythéisme, et avec quelle hardiesse il réclama des empereurs Valentinien II et Théodose le rétablissement de l’autel de la Victoire[28] ; on sait encore que ses écrits, attaqués par Prudence, et réfutés par saint Ambroise, furent mis en ordre et publiés par son fils, païen comme lui évidemment, en sorte que le père de Rusticiana aurait été le premier chrétien de sa famille. Une telle conversion, si mortifiante pour le paganisme, si glorieuse pour la religion nouvelle, eût fait certainement quelque bruit dans le monde romain ; on conviendra, par exemple, que le rhéteur Victorinus ne faisait pas grande figure auprès de Symmaque ; cependant, quand on apprit que, cédant aux sollicitations de son ami Simplicien, Victorinus avait revêtu la robe blanche des néophytes, ce fut dans toute la chrétienté un cri de triomphe dont aujourd’hui encore on entend l’écho dans une admirable page de saint Augustin[29]. Or, les écrivains de l’époque contemporaine ne disent mot de la conversion de Symmaque, et ce n’est que trois siècles plus tard qu’un historien, Paul Diacre, lui donne le titre de chrétien[30]. Quelle confiance peut-on avoir dans un témoignage aussi peu éclairé, surtout aussi tardif ? N’est-il pas plus vraisemblable qu’ici encore la légende a pris la place de l’histoire ? Selon la tradition, Boèce était mort en confessant le Christ ; son beau-père Symmaque, immolé avec lui, avait dû nécessairement périr pour la même cause. C’était, comme on le voit, un raisonnement semblable à celui que nous attaquons : du christianisme de Boèce on concluait le christianisme de Symmaque ; plus tard, c’est du christianisme de Symmaque qu’on a conclu celui de Boèce. On pourrait tourner indéfiniment dans ce cercle vicieux.

Il est cependant un fait qui, prouvé, couperait court à toute discussion : selon l’opinion commune, Boèce aurait composé quatre petits traités théologiques, lesquels sont parvenus jusqu’à nous[31] ; mais [30] rien n’est moins certain que l’authenticité de ces ouvrages, et par une critique rapide, mais concluante, Obbarius a démontré qu’ils n’ont rien de commun avec les idées, le style de Boèce, et que, tout au plus, peut-on y noter çà et là de maladroites imitations de quelques passages d’Aristote antérieurement traduits et commentés par notre auteur. Nous ne voudrions pas insister trop longuement sur ce sujet ; nous devons dire, cependant, que les raisons données par Obbarius ne sont pas les seules qui doivent faire rejeter comme apocryphes les écrits dont il s’agit.

La plus décisive peut-être, c’est qu’ils ne sont pas cités une seule fois par les écrivains ecclésiastiques de l’époque. Cassiodore a dressé lui-même le catalogue de la bibliothéque du monastère de Vivaria, et, dans cette pièce, que nous possédons, l’ancien ministre de Théodoric, en recommandant à ses moines la lecture de tous les ouvrages de Boèce, cite expressément la traduction de l’Introduction de Porphyre, celles des Catégories et du traité de l’Interprétation d’Aristote, le commentaire sur le livre des Syllogismes hypothétiques du même auteur, etc.[32] ; quant aux quatre traités théologiques, il n’en parle pas. Il faut convenir qu’un pareil silence est significatif, et ne comporte qu’une seule explication, à savoir que Cassiodore, l’ami de Boèce, n’avait jamais entendu parler de ces ouvrages. En effet, il faut descendre jusqu’au siècle de Charlemagne pour en trouver une premiere mention[33]. Alcuin les cite dans son traité de la procession du Saint-Esprit ; après Alcuin, Raban-Waur, Hincmar, Saimt-Remy les étudient et les commentent ; mais à cette époque, nous l’avons dit, la critique historique n’était pas née ; les plus grossières erreurs étaient admises et propagées de bonne foi, et celle que nous réfutons ici est peut-être plus facile à comprendre que beaucoup d’autres ; Obbarius, du moins, l’explique par une conjecture assez vraisemblable. Selon cet habile critique, les traités en question seraient l’ouvrage d’un des trois ou quatre Severinus dont s’honore à bon droit l’Église catholique, et ce nom, que portait aussi Boèce, aurait occasionné la confusion qui s’est établie par la suite. Cette homonymie paraît avoir eu un résultat plus singulier encore, car il est probable que c’est à cette circonstance fortuite que Boèce doit l’honneur d’être compté, encore aujourd’hui, au nombre des saints de l’Église catholique. À Pavie, à Milan, à Brescia, dans d’autres villes du nord de l’Italie, on célèbre chaque année, le 23 octobre, la [32] fête de Saint-Séverin, et, selon divers commentateurs anciens et modernes, ce saint Séverin, prenant la place de l’apôtre des Alpes Noriques, dont l’abbé Eugippe a écrit l’histoire, ne serait autre que Boèce. Le pape Sylvestre II pourtant ne s’y est pas trompé, et si, dans la belle épitaphe qu’il a composée pour le tombeau de Boèce réédifié en 996 par l’empereur Othon III, il vante en termes pompeux les talents, les vertus civiques, le patriotisme tout romain de l’illustre mort, il se garde bien de faire allusion à ses sentiments chrétiens[34]. Cette réticence, calculée évidemment, fait bien voir que le savant Gerbert n’était rien moins qu’édifié sur la sainteté de notre philosophe. Le croyait-il païen ? Nous ne savons, mais pour nous, le paganisme de Boèce n’est pas douteux.

IV

Ce qu’on remarque surtout dans les ouvrages de Boèce, dans ceux, du moins, qui sont authentiques, c’est l’absence de toute allusion, si lointaine qu’on la suppose, à la religion chrétienne. À n’en juger que par ses écrits, on pourrait croire que cette religion était de la veille seulement apparue sur la terre et que l’enseignement de sa morale et de ses dogmes était encore confiné au fond des ergastules et des catacombes. Encore, s’il n’avait écrit que des ouvrages d’école, des dissertations sur la musique, des commentaires sur la géométrie d’Euclide ou sur les catégories d’Aristote, on pourrait admettre que l’occasion lui a manqué de produire sa croyance religieuse. Mais c’est dans un traité de morale et de théodicée, écrit à la dernière heure, entre la hache et le billot, pour ainsi dire, c’est dans une exhortation suprême adressée aux malheureux, aux opprimés, à tous ceux qui, du fond de leur misère, tournent un regard désespéré vers la Providence, c’est dans le livre de la Consolation, en un mot, que Boèce, chrétien et martyr, aurait omis systématiquement le nom de Jésus-Christ, le souverain consolateur ! Puis, où prend-il ses exemples toutes les fois qu’il nous parle de malheurs et de supplices supportés avec constance ? N’a-t-il jamais entendu parler des persécutions de Dioclétien et de Galère ? ne connaît-il aucune des glorieuses victimes de l’amphithéâtre ? Ces pieuses et sereines figures, il faut qu’il les ignore ou qu’il les dédaigne, car ses héros à lui, c’est Socrate, c’est Anaxarque, c’est Soranus, martyrs, il est vrai, du patriotisme et de la philosophie, mais non de la Foi chrétienne. Boèce lui-même va mourir : de son temps, comme aujourd’hui, les chrétiens se préparaient à la mort par la méditation de l’Évangile ; lui, c’est Platon qu’il étudie, c’est le Phédon qu’il commente. Je vois bien là Caton : je cherche saint Cyprien.

Mais Boèce, pourrait-on dire, n’était pas seulement chrétien ; il était aussi philosophe. Or, la philosophie a la prétention de résoudre aussi bien, et dans le même sens que le christianisme, les redoutables problèmes qui de tout temps ont préoccupé l’homme ; seulement, au lieu d’accepter la vérité toute faite des mains de l’autorité et de la tradition, elle entend se la procurer elle-même par le libre exercice de la raison. Boèce pouvait choisir entre les deux systèmes ; mais, son choix fait, il devait, sous peine d’inconséquence, maintenir une séparation sévère entre la méthode théologique et la méthode purement rationnelle ; en se déterminant, comme il l’a fait, pour la méthode rationnelle, il a usé d’un droit incontestable, que des écrivains très-orthodoxes, des docteurs même de l’Église, n’ont pas hésité à reconnaître et même à pratiquer après lui.

Après lui, si l’on veut, mais longtemps après lui, car au quinzième et au seizième siècle, cette distinction entre la foi et la raison etait encore regardée comme un crime que Pierre Ramus, Giordano Bruno, Campanella, Vanini, et tant d’autres ont payé de leur vie[35]. Aussi n’est-il pas possible d’admettre qu’aux premiers temps de l’Église triomphante, au milieu des ferveurs et des vivacités de la polémique la plus ardente qui ait jamais passionné les esprits, les défenseurs du christianisme, c’est-à-dire du principe d’autorité, aient professé une tolérance qu’aux époques les plus calmes ils ont toujours répudiée, et qu’ils aient reconnu les droits de la raison qu’ils avaient précisément pour objet de combattre. On voit, au contraire, qu’ils n’avaient pas pour elle assez de sarcasmes et de mépris[36] ; ils ne la dénigraient pas seulement, ils la niaient. « Il n’y a pas de gagne-denier chrétien, s’écrie Tertullien, qui n’en sache plus long sur Dieu, et qui ne soit plus capable d’enseigner aux autres ce qu’il a trouvé, que Thalès et que Platon lui-même[37]. » À la suite de Tertullien, tous les écrivains ecclésiastiques de l’époque, s’autorisant du dédaigneux anathème fulminé par saint Paul[38], s’accordent à déclarer que la raison sans la foi n’est qu’un guide trompeur, et que ses prétendues découvertes doivent être rejetées sans examen, pour peu qu’elles soient en désaccord avec les conclusions de l’enseignement théologique. La science purement laïque n’existe pas, et ne peut exister, car, en dehors de la tradition et de l’autorité, il n’y a qu’erreur et mensonge, et la philosophie, considérée dans son point de départ, aussi bien que dans sa méthode et dans ses résultats, n’est qu’une invention impie ou dangereuse dont ne sauraient trop se défier les serviteurs du vrai Dieu.

On ne peut s’étonner, après cela, que dans le langage du temps, les mots philosophe et païen soient devenus à peu près synonymes. Tertullien dit encore : « Qu’il y a-t-il de commun entre un philosophe et un chrétien, entre un disciple de la Grèce et un disciple du ciel ? le premier travaille pour une vaine gloire, le second pour la vie éternelle ; l’un n’est qu’un artisan de phrases, l’autre est un artisan de faits ; l’un élève, l’autre détruit ; celui-là altère la vérité, celui-ci la rétablit ; celui-là en est le larron, l’autre en est le plus vigilant gardien, si je ne me trompe[39] ? » Saint Jérôme allait plus loin encore, et il avait, pour distinguer les fidèles des incrédules, un moyen qu’il regardait comme infaillible : le nom de Jésus-Christ énoncé ou omis dans un ouvrage, même étranger aux spéculations théologiques, suffisait à l’édifier sur la religion professée par l’auteur. Hermogène avait cité, comme étant de saint Sixte, un livre de Xyste le philosophe ; voici avec quelle rudesse saint Jéréme lui reproche cette erreur : « Comment qualifier comme elle le mérite la légèreté, je dirai plus, la démence d’un écrivain qui va se tromper sur les noms, et attribuer un livre de Xyste, d’un pythagoricien, d’un homme à qui la foi manquait, d’un païen, à Sixte le martyr, l’évêque de l’Église romaine ? un livre dans lequel, à côté des dogmes de Pythagore, qui font de l’homme un être égal à Dieu, formé de la même substance, on trouve un grand nombre de maximes excellentes, de telle sorte que ceux qui ignorent qu’il a été écrit par un philosophe, abusés par le nom d’un martyr, s’abreuvent au calice d’or de Babylone ; un livre enfin dans lequel il n’est fait mention ni des Prophètes, ni des Patriarches, ni des Apôtres, ni du Christ, en sorte qu’un évêque, un confesseur de Jésus-Christ n’aurait été qu’un incrédule[40] ? »

Il n’est pas besoin, aprés cela, de demander ce qu’eût pensé saint Jérome du christianisme de Boèce. Non-seulement, en effet, le traité de la Consolation ne mentionne ni les Prophètes, ni les Patriarches, ni les Apôtres, ni le Christ, mais on y trouve, comme dans le livre de Xyste, l’exposition complaisante des dogmes de Pythagore, et notamment l’identité de nature qut fait de l’homme un étre égal et semblable à Dieu[41]. Quant à la création, Boèce n’est pas plus orthodoxe ; ses idées à cet égard sont celles de Xénophanes, Parménide, Zénon d’Élée, Empédocle, Anaxagore, Démocrite et Platon lui-même. Se fondant sur l’axiome : Rien ne se fait de rien, il admet l’éternité de la matière[42] ; Dieu ne l’a point créée ; il n’a pu que débrouiller le chaos dans lequel les éléments étaient confondus et donner à l’ensemble des choses la forme plus parfaite dont il possédait en lui-même le type éternel[43], Or, Tertullien accuse formellement Hermogène d’avoir abjuré le christianisme par cela seul qui admettait comme possible l’éternité de la matière[44], et une pareille opinion, ajoute Origène, ne pouvait étre professée que par des païens[45].

Il est clair que cette théorie de la création, qui n’est autre que celle du panthéisme, ne pouvait, au sixième siècle de l’Église, être publiquement professée par un écrivain chrétien, le panthéisme étant considére par tous les théologiens, non pas seulement comme une hérésie, mais comme une monstrueuse impiété. Saint Augustin, entre autres, avait averti le monde chrétien par une protestation éloquente : « Si cette doctrine est vraie, avait-il dit, qui ne voit pas quelles conséquences impies et sacrilèges en découlent ? A ce compte, l’objet que le premier venu foule aux pieds est une partie de Dieu, et dans tout animal mis à mort, c’est une partie de Dieu que l’on égorge. Je ne veux pas dire tout ce qui peut s’offrir ici à la pensée ; il serait impossible d’en parler sans rougir[46]. »

Si l’on voulait pousser plus avant cet examen, et mettre en lumière tous les points de doctrine sur lesquels Boèce est en désaccord flagrant avec les Pères de l’Église, il faudrait rappeler aussi son opinion, également empruntée à Pythagore et à Platon, au sujet de la préexistence des âmes et de la faculté qu’elles ont, selon lui, de se rappeler dans cette vie certaines idées dont elles ont possédé plus clairement la notion dans une vie antérieure[47]. Origène s’était trompé aussi sur ce point, bien moins gravement, il est vrai, et cependant, malgré les éclatants services qu’il avait rendus à l’Église, elle l’avait frappé d’anathème. Sa condamnation avait fait assez de bruit dans le monde pour que Boèce ne pût l’ignorer, et l’auteur de la Consolation se serait bien gardé de le suivre dans une voie aussi périlleuse, pour peu qu’il eût pu craindre les foudres de l’Église. Un païen seul pouvait les braver sans risque : la preuve que Boèce n’était pas chrétien, c’est qu’il ne fut pas excommunié.

On peut donc l’affirmer, Boèce n’était pas chrétien, et si la pieuse ignorance de quelques légendaires a sur ce point égaré la postérité, du moins, ses contemporains ne s’y étaient pas trompés ; ils ne doutaient pas qu’il ne fût paien, et lui-même ayant pris soin de nous apprendre, il le faut bien croire. Que signifie, en effet, cette accusation de magie qui lui fut intentée en plein sénat par Gaudentius et Opilion ses délateurs[48] ? Comment eût-on osé charger d’un pareil crime un chrétien aussi illustre, dit-on, par sa piété que par ses talents, un apologiste ardent et infatigable de la vraie religion ? Si quelqu’un l’eût osé, le ridicule d’une telle accusation n’eût pas manqué de tourner bientôt à la confusion de accusateur ; il ne paraît pas pourtant que cette absurde imputation ait été écartée avec mépris, et Boèce nous dit lui-même que ses juges y ajoutèrent foi. Une seule preuve avait suffi : il était philosophe. Ainsi, de l’aveu même de Boèce, tout philosophe était, et, a priori, atteint et convaincu de magie. On serait tenté d’accuser notre auteur d’exagération, sinon de mensonge ; il ne dit pourtant que la vérité, sans toutefois l’expliquer. À cette époque, nous l’avons vu, qui disait philosophe, disait paien ; or, au sentiment des chrétiens, tout paien était nécessairement voué au culte des puissances infernales. Les divinités du paganisme, en effet, étaient, aux yeux des docteurs de l’Église, des êtres bien réels et bien vivants ; seulement, ce n’était pas l’Olympe, comme l’assuraient les poëtes, mais l’enfer qui était leur séjour ; Jupiter, Mars, Vénus, tous les dieux auxquels le polythéisme avait élevé des autels, étaient des anges déchus, et subordonnés à Satan[49]. Professer le polythéisme, c’était done professer le culte des démons, et le culte des démons ne pouvant étre pur et désintéressé comme celui dont le vrai Dieu est l’objet, les malheureux qui s’y adonnaient, exigeaient en retour du sacrifice de leur salut éternel les biens et la puissance de la terre. Voilà ce qu’on entendait au fond par le crime de magie, et ce qu’on reprochait à Boèce lorsqu’on l’accusait, c’est lui qui parle, d’avoir, pour se procurer les honneurs de la terre, fait un pacte sacrilége avec les esprits infernaux. Nous l’avons vu, d’ailleurs, la simple présomption de polythéisme ne suffisait pas pour que la loi intervînt ; il fallait pour cela que les accusés fussent soupçonnés, ou d’adorer les divinités paiennes, ou d’avoir conclu avec elles quelque pacte mystérieux ; en sorte qu’accuser Boèce de magie, c’était l’accuser, non-seulement de croire au paganisme, mais de le pratiquer[50].

L’inculpation était claire et Boèce ne pouvait s’y méprendre ; mais il lui était impossible de la réfuter victorieusement ; aussi essaye-t-il de se tirer d’embarras par une équivoque. Au lieu de répondre, comme il n’eût pas manqué de le faire s’il n’eut craint d’étre démenti par la voix publique, qu’il n’avait rien de commun avec les dieux du paganisme, il prend un biais, chicane sur les mots, et adjure la Philosophie de déclarer s’il est possible qu’un homme qu’elle a pris à tâche de conduire vers Dieu, fasse un pacte avec des esprits immondes. Cette dénégation embarrassée équivaut, il faut bien le dire, à un aveu ; et après cela, il n’est guère permis de douter que Boèce n’ait été païen. Nous aurons à déterminer plus loin dans quel sens il l’était.

V

Cependant, une imputation de ce genre n’eût pas suffi, malgré le fameux édit de Théodoric, pour faire condamner un personnage aussi considérable que l’était alors Boèce, ou plutôt, on n’eût pas songé à s’en faire une arme contre lui, s’il n’avait été sous le coup d’une accusation autrement redoutable. Quelle fut donc la véritable cause du procès criminel intenté à Boèce ? Sur ce point, on n’en est plus réduit aux conjectures, car lui-même a pris soin de nous apprendre qu’il fut accusé d’avoir conspiré le renversement de la domination des Goths et le rétablissement de la liberté romaine[51]. Il est vrai qu’il se défend de ce projet et le nie, sans doute parce que la condamnation eût suivi de près un aveu de cette sorte ; mais si ses dénégations n’ont pu convaincre Théodoric qui, pendant plus de vingt ans, lui avait accordé toute sa confiance, nous serions mal venus, après tant de siècles écoulés, à nous montrer plus crédules. Procope, à la vérité, dans les lignes assez vagues qu’il a consacrées à cette affaire, affirme l’innocence de Boèce[52], mais le témoignage isolé d’un historien nécessairement partial et intéressé à noircir les Goths afin de justifier leurs vainqueurs, ne doit être accepté qu’avec beaucoup de réserve.

Il faut le dire, à l’honneur même de Boèce, toutes les apparences sont ici contre lui. Qu’il ait été animé d’un patriotisme ardent, qu’il ait vu avec douleur la déchéance de la cité souveraine, de la déesse Rome, comme l’appelle Claudien[53], à laquelle pourtant Jupiter avait promis un empire sans bornes comme sans fin[54], c’est ce dont il n’est pas permis de douter. À tout propos les grands noms de la patrie lui reviennent en mémoire, et il ne manque pas une occasion, nous [52] l’avons vu, de célébrer les Canius, les Soranus, tous les héros du stoïcisme, tous les martyrs de la liberté[55]. D’autre part, si, au début de sa carrière, il avait pu espérer quelque bien du gouvernement des Goths et accepter la faveur du grand roi qui les commandait, il était tristement revenu de cette illusion, et lorsqu’il les vit de plus près, les Goths ne furent plus pour lui que des barbares sans foi et des voleurs publics[56] ; il appelle les courtisans « chiens du palais[57] », et le Roi lui-même ne trouve pas grâce à ses yeux, car dans des vers où l’allusion est aussi injuste qu’outrageante, mais qui, en tout cas, ne prêtent point à l’équivoque, à qui compare-t-il Théodoric ? à Néron[58].

D’un autre côté, si l’on examine l’état des affaires à cette époque, on reconnaîtra que pour tout esprit clairvoyant la ruine prochaine de la monarchie des Goths était à peu près inévitable. Théodoric venait d’atteindre sa soixante-dixième année, et lui-même ne pouvait penser sans quelque appréhension aux difficultés contre lesquelles aurait à lutter son successeur, et ce successeur, son petit-fils, était encore enfant. Dans le cas probable où le jeune Athalaric serait appelé au trône avant d’être en âge de gouverner par lui-même, la régence ne pouvait être exercée que par sa mère Amalasonthe, une femme, ou par son oncle Théodat, un barbare frotté d’hellénisme, plus pédant que savant, fourbe et bassement cruel, haï des Romains pour son avarice, méprisé des Goths pour sa lâcheté. Ces périls de l’avenir se compliquaient encore de tous les embarras du présent et semblaient plus menaçants à mesure qu’une rupture devenait plus imminente entre le royaume d’Italie et la cour de Constantinople. On croyait savoir qu’en persécutant les ariens l’empereur Justin avait surtout en vue de provoquer les Goths, et que son neveu Justinien, dont la turbulente ambition n’était un mystère pour personne, n’attendait qu’une occasion favorable pour faire la paix avec Chosroès, et pour lancer sur Rome les armées de l’Orient et Bélisaire.

Dans de telles conjonctures, il n’est nullement invraisemblable que les chefs du Sénat romain, et parmi eux Boèce, aient cherché à s’entendre avec l’empereur Justin, le véritable représentant, à leurs yeux, de la nationalité romaine. C’est en cela sans doute que consistait le crime de lèse-majesté que le roi imputait aux consulaires Paulinus et Albinus[59], et qu’il voulut étendre au Sénat tout entier[60] ; crime dont Boèce lui-même était coupable, ou dont il devint complice, en osant détendre le Sénat avec un courage dont cette indigne assemblée ne lui tint pas compte, car, pour se soustraire au danger, elle sacrifia lâchement son défenseur.

VI

On raconte diversement les derniers jours de sa vie. Sans nous arrêter à discuter toutes les fables répandues à ce sujet, nous dirons en peu de mots que Théodoric paraît avoir hésité à faire exécuter la sentence de mort prononcée contre Boèce, car il se contenta de le reléguer à Pavie, où il lui donna l’enceinte de la ville pour prison[61]. C’est dans ce lieu d’exil que Boèce composa son livre de la Consolation philosophique. Quelques mois plus tard, vers la fin de l’année 525, il fut décapité, sans qu’on sache au juste sur quel nouveau grief Théodoric a pu prendre une détermination si fatale[62].

Ainsi périt misérablement, dans toute la force de l’âge et du talent, un grand citoyen, qui fut en outre le meilleur écrivain de son siècle et qui, à ce double titre, a mérité, lui aussi, d’être appelé le dernier des Romains[63]. Le sacrifice de cette noble victime ne suffit pas à la vengeance de Théodoric ; un mois après, le patrice Symmaque était arrêté à son tour, et mis a mort sans forme de procès. Quel était le crime de Symmaque ? Si l’on en croit un chroniqueur anonyme de l’époque[64], Théodoric craignait que le beau-père de Boèce n’ourdît quelque complot pour venger la mort de son gendre ; il est plus vraisemblable, comme le dit Procope[65], que Symmaque fut impliqué dans la même accusation que Boèce, et que les Goths lui firent aussi cet honneur de le croire capable de souhaiter le rétablissement de la liberté romaine[66].

On ignore ce qu’il advint des deux fils de notre auteur ; quant à sa veuve Rusticiana, ou elle ne fut pas complètement dépouillée par suite de la confiscation des biens de son mari et de son père, ou ces biens lui furent restitués par la régente Amalasonthe, comme le veulent quelques commentateurs, nous ne savons, [63] du reste ; sur quelle autorité. Toujours est-il, au rapport de Procope, que pendant le siège de Rome par Totila, en 547, elle employa sa fortune, tant à nourrir les malheureux qu’à soudoyer les chefs de l’armée de Justinien, pour que ceux-ci lui permissent de renverser les statues de Théodoric, le meurtrier de son époux et de son père. Cet acte de vengeance faillit, du reste, lui coûter cher ; après la prise de la ville, les Goths réclamèrent à grands cris son supplice ; mais Totila eut la générosité de le leur refuser[67].

Théodoric ne survécut pas longtemps aux deux plus illustres personnages de son royaume ; il mourut le 26 août 526, dix mois environ après l’exécution de Boèce, neuf mois après celle de Symmaque, et sa mort, selon Procope, n’aurait été que l’expiation de ce double crime. On avait servi sur sa table la tête d’un gros poisson ; le roi, victime d’une hallucination vengeresse, s’imagina voir la tête de Symmaque fixant sur lui des yeux étincelants ; pris aussitôt d’une fièvre ardente ; il se mit au lit et expira au bout de trois jours[68].

Faut-il croire à ce récit ? Pourquoi non ? Un tyran vulgaire tue sans regret comme sans pitié ; mais l’âme de Théodoric était assez noble pour être capable d’un sincère remords, et nous aimons, quant à nous, ces terribles angoisses dont le grand prince Amale était saisi au souvenir du seul acte de cruauté qui, depuis le meurtre d’Odoacre, eût déshonoré son glorieux règne.

VII

Jusqu’à présent, nous avons étudié l’homme dans Boèce ; il nous reste à montrer le philosophe et l’écrivain. Boèce a traduit, commenté, ou composé un grand nombre d’ouvrages[69] ; nous le ferons assez connaître par un exposé sommaire de la Consolation philosophique, le seul de ses écrits qui ait encore un intérét réel aujourd’hui.

Ce livre n’est pas seulement un traité de morale, un recueil de sentences et de maximes, une imitation banale, en un mot, de tant d’ouvrages du même genre que l'antiquité nous a légués sous le même titre ; l’auteur y agite les plus hautes questions de la psychologie, de la métaphysique et de la théodicée. Il ne faut pas y chercher pourtant de nouvelles spéculations et un nouveau système philosophique ; Boèce [69] n’invente pas, il se souvient. D’ailleurs, c’est un livre à son usage qu’il compose, et il cherche moins à enseigner qu’à se rendre compte ; il jette les yeux sur sa vie présente au moment de la perdre, et s’inquiète de la vie future au moment d’y entrer, en sorte que cet ouvrage a le douloureux intérêt d’un testament. Exilé, proscrit, près de la mort, il recherche dans ses lectures antérieures, et résume toutes les vérités morales qui peuvent diminuer ses souffrances, relever son courage, et lui donner l’espoir d’un monde meilleur, où l’homme vertueux ne soit pas puni de sa vertu même. Or, dans cette revue des maîtres qui l’ont initié à la vérité morale et à la science philosophique, c’est Platon qui occupe toujours la place d’honneur, non pas, il est vrai, le Platon d’Athènes, mais celui d’Alexandrie, commenté, amplifié, défiguré souvent par la dialectique à outrance et le mysticisme aventureux de la nouvelle école. Nous n’irons pas loin dans le rapide examen que nous nous proposons de faire, sans avoir à noter cette tendance de Boèce à exagérer les idées du maître.

Boèce parle beaucoup de Dieu dans son livre, parce que c’est à Dieu que tout se rapporte nécessairement dans le monde, parce que Dieu est le principe et la fin de toutes choses. Cependant, prend-il Dieu comme un être personnel, existant d’une existence qui lui soit propre, placé dans le monde, hors du monde, au-dessus du monde, et indépendant par essence des lois qui gouvernent la création ? Oui et non. Selon lui, il existe un être tout-puissant et éternel, antérieur, sinon à la matière, du moins à l’organisation de la matière ; c’est cet être qui a donné au monde sa forme visible et qui gouverne l’ensemble des choses par des lois fixes et immuables. Rien n’arrive sans qu’il l’ait permis et prévu ; les hommes sont ses sujets ; il a pour ministres les démons, et en première ligne, le Destin[70]. Voilà bien le Dieu personnel de Platon, l’Intelligence qui circule dans tout l’univers, qui l’anime et s’y mêle sans s’y absorber, l’Être libre enfin, dont la volonté, bien qu’en harmonie constante avec les lois de la nature, est pourtant indépendante de ces lois, par la raison que c’est elle qui les a faites.

Arrivé à cette conception de la nature de Dieu, Platon, craignant d’être pris de vertige s’il tentait de s’élever plus haut, s’était prudemment arrêté et avait prononcé, non sans regret peut-être, son fameux αναγκη στηναι. Plotin, Porphyre, Jamblique, Proclus, tous les Alexandrins, et Boèce à leur suite, ne craignirent pas de franchir la limite tracée par leur maître et de s’élancer dans les mystérieuses régions où s’étaient déjà perdus les Éléates. C’est ainsi que de hardiesse en hardiesse, d’abstraction en abstraction, ils arrivèrent à dépouiller l’être par excellence de tous les attributs qui lui sont communs avec le monde, et qu’ils en vinrent, par l’abus d’une dialectique inexorable, à l’enfermer dans le cercle étroit d’une majestueuse, mais stérile unité. Un Être privé de mouvement, et conséquemment de volonté et de pensée, tel est le Dieu idéal à la conception duquel avaient abouti, après tant de laborieux efforts, les spéculations de la nouvelle Académie. C’est cette doctrine chimérique de l’unité absolue, du Το εν απλουν, comme l’appelle Plotin, que Boèce a répandue partout dans son livre, sans s’apercevoir qu’un Dieu simplifié au point de ne plus être qu’une pure abstraction de l’esprit, n’a rien de commun avec l’Être actif, intelligent et libre qu’il nous avait montré d’abord comme le souverain organisateur du monde[71].

En effet, si Dieu est, non pas le représentant de l’idée d’unité, mais l’unité elle-même, il suit que le monde, qui nécessairement est compris dans l’unité, est nécessairement aussi compris en Dieu, et qu’en organisant le monde, Dieu n’a fait que s’organiser lui-même. Si étrange que puisse paraître une semblable théorie, elle n’en exprime pas moins au fond la pensée de Boèce. Comment Dieu, en effet, procède-t-il, selon lui, à l’organisation de l’univers ? Il divise la matière en parties, et vivifie chacune d’elles par l’infusion d’une âme qu’il tire de sa propre substance[72]. Ainsi donc, non-seulement les animaux et les végétaux, mais la matière brute elle-même, celle qui constitue les astres, par exemple, est pénétrée, animée par des émanations de la substance divine ; or, la pensée étant un des attributs de la substance divine, sinon dans l’unité, qui est fatalement immobile, du moins dans l’intelligence, dans le Nους, qui est la seconde hypostase de la Trinité de Plotin, que Boèce en convienne ou qu’il le nie, il se trouve irrésistiblement conduit à attribuer aussi la pensée à la matière, et il arrive ainsi jusqu’aux dernières limites du panthéisme.

Peut-être, en cherchant bien, trouverait-on dans quelques passages obscurs de Platon les premiers rudiments de ce dangereux système. Sans prétendre avec Bayle[73] qu’il est impossible de démêler dans le chaos des idées de Platon sa véritable pensée touchant la nature de Dieu, il faut bien reconnaître qu’en un si grave sujet l’opinion du fondateur de l’Académie ne paraît pas uniforme et constante[74]. Toutefois, il faut le dire à sa gloire, les écarts qu’on peut lui reprocher ne l’ont jamais entraîné bien loin hors du droit chemin, et toujours il s’est hâté d’y rentrer en signalant à ceux qui devaient le suivre les dangers qu’il avait courus lui-même. Il était réservé aux Alexandrins de se départir de cette salutaire prudence, et de persévérer dans leur vol jusqu’au moment où, leurs ailes ne battant plus que le vide, l’audace de leur essor devait être punie par la profondeur de leur chute. La psychologie de Boèce, on le pense bien, n’est que le résumé fidèle des doctrines de l’ancienne et de la nouvelle Académie. Selon lui, les idées existent indépendamment des objets qu’elles représentent[75], ou même, à proprement parler, elles ne représentent aucun objet, et ne sont que l’expression de nos facultés en exercice. Ces facultés sont au nombre de quatre : la sensation, l’imagination, la raison et l’intelligence[76]. La sensation, comme son nom l’indique, produit les idées sensibles ; certains animaux, ceux entre autres qui sont dépourvus d’instruments de locomotion, comme les coquillages, qui vivent et meurent attachés au même rocher, n’ont d’autres moyens de connaître que la sensation. Élevée d’un degré au-dessus de la sensation, l’imagination produit spontanément les idées purement intellectuelles, et cette faculté fonctionne, concurremment avec la première, chez la plupart des animaux. La raison s’exerce sur les idées particulières produites, tant par la sensation que par l’imagination ; elle les rapproche, les compare, saisit leurs rapports, et s’élève par l’abstraction à la conception des idées générales. De tous les êtres mortels, l’homme seul possède cette faculté ; il lui doit la prééminence et la royauté qu’il exerce sur la terre. La quatrième faculté, l’intelligence, est le couronnement de toutes les autres ; non-seulement elle s’élève, comme la raison, à la connaissance des universaux, mais elle possède virtuellement la notion complète de la nature intime des choses ; et cette faculté, qu’on pourrait appeler l’intuition de l’absolu, est l’attribut exclusif de la divinité.

Quant aux idées elles-mêmes, elles se partagent en catégories distinctes, selon la nature des facultés auxquelles elles correspondent. Considérées dans leur origine, elles sont tout à la fois acquises et innées : acquises, parce qu’elles ne se dégagent des objets et ne se manifestent que sous l’action de nos facultés ; innées, parce qu’elles existaient dans l’âme antérieurement à son union avec le corps, et qu’au moment où cette union s’est opérée, l’action prédominante de l’élément matériel sur l’élément spirituel a bien pu les effacer en partie, mais non les détruire[77]. L’âme, en effet, est une émanation de la substance même de Dieu ; elle vivait autrefois dans le sein de la divinité, ou plutôt elle faisait partie de la divinité même, et à ce titre, elle possédait l’intelligence, cette faculté souveraine qui, comprenant toutes les autres, équivaut à la connaissance claire, pleine et entière de toutes choses. Il suit de là que les idées qui se produisent dans l’entendement des êtres mortels ne sont pas des notions nouvelles, mais bien des notions préexistantes ; longtemps assoupies, elles s’éveillent sous l’action stimulante des facultés. On le voit, c’est la doctrine de la réminiscence, que Platon avait empruntée à Pythagore, et qui, en dernière analyse, a donné naissance au mysticisme de l’école d’Alexandrie.

On a dit avec raison que le panthéisme était impuissant à fonder une morale. Toute loi, en effet, suppose un législateur ; or, comment attribuer ce rôle souverain à un Dieu dépourvu d’initiative et d’indépendance ? Il faut suivre Boèce pas à pas dans la marche habile et presque insidieuse de sa dialectique pour comprendre comment la moindre déviation, si imperceptible qu’elle soit au premier coup d’œil, peut fausser tout un système et conduire aux conséquences les plus inattendues. C’est par une déviation de ce genre que Boèce parvient à établir un lien, assez fragile, il est vrai, entre l’homme et le Dieu qu’il nous a montré. L’idée de Dieu, selon lui, est adéquate à celle du souverain bien[78], et c’est sur l’identité absolue de ces deux substances, car tel est le nom qu’il donne au souverain bien comme à Dieu, qu’est fondé tout son système de morale. L’homme, en effet, par une loi impérieuse de sa nature, aspire toujours au souverain bien ; mais par quelle route arrivera-t-il à cet objet de tous ses désirs ? Le problème n’en est plus un, s’il est reconnu que Dieu et le souverain bien ne sont que les deux termes d’une équation métaphysique, car, dans ce cas, aspirer au souverain bien, c’est aspirer à Dieu, et il est évident que l’homme ne peut se réunir à Dieu n’en s’appropriant en tant que la faiblesse humaine le comporte, les attributs mêmes de la divinité. Or, ceux de ces attributs qui ne sont pas inaccessibles à l’homme sont les vertus morales, la tempérance, la chasteté, la justice, la constance, etc. Parvenus à ce degré de perfection, les hommes échangent aussitôt toutes les qualités contingentes de l’humanité contre les qualités absolues de la nature divine ; et par là ils se transforment en dieux ou plutôt ils deviennent Dieu[79]. Ainsi sur ce point encore, Boèce a dépassé Platon ; le fondateur de l’Académie avait dit que par la pratique constante de toutes les vertus l’homme peut se rendre semblable à Dieu[80] ; mais entre la ressemblance et l’identité, il y a un abîme.

Qu’advient-il pourtant de ceux à qui la force ou la volonté a manqué pour suivre jusqu’au bout la route, peu attrayante en apparence, qui mène au souverain bien ? Ceux-là évidemment ne se réuniront pas à Dieu, puisque Dieu et le souverain bien ne font qu’un ; mais ils souffriront, loin de leur auteur, des tourments proportionnés à la gravité de leurs fautes. Boèce se prononce clairement à cet égard[81] ; et si inconséquente que soit son opinion, puisqu’en définitive les méchants, selon lui, sont inspirés comme les bons par des âmes émanées de la substance divine, il faut lui savoir gré d’une contradiction qui atténue en partie les dangers de son système.

En déclarant ainsi que les hommes sont responsables de leurs actions, Boèce admet par le fait le dogme fondamental de la liberté[82]. Et comment ne l’eût-il pas admis ? L’homme sent qu’il est libre, donc il l’est ; tous les sophismes du monde ne sauraient infirmer le témoignage de la conscience. À la rigueur, l’auteur de la Consolation n’avait donc pas à s’inquiéter des difficultés que rencontre la démonstration rationnelle de cette grande vérité morale ; dès qu’un fait est constant, la preuve manquât-elle, il est bien certain que c’est l’objection qui a tort. Boèce cependant n’a pas voulu laisser l’objection sans réponse, et c’est dans cette intention qu’il s’est efforcé de concilier le libre arbitre de l’homme avec la prescience divine. Il croyait tenir la solution de ce redoutable problème ; bien d’autres, avant et après lui, se sont flattés de la même illusion ; on ferait une bibliothèque des traités qui ont éte écrits sur cette matière, et pourtant, apres Chrysippe, apres Proclus, après saint Augustin, après Bossuet, la question est encore pendante[83].

Boèce, du moins, eut le mérite de la mettre sous un jour tout nouveau. Son systéme, il est vrai, repose sur une théorie de l’éternité qui déja avait été exposée par Platon[84], et développée par l’école d’Alexandrie ; mais avant Boèce, personne, que nous sachions, n’avait cherché dans cette conception métaphysique un moyen de conciliation entre le dogme de la liberté de l’homme et celui de la prescience de Dieu[85]. Cette partie du traité de la Consolation est, sans contredit, la plus originale et la mieux réussie du livre. Selon Boèce, si ces deux dogmes, qui paraissent également vrais lorsqu’on les considère isolément, semblent s’exclure quand on les rapproche l’un de l’autre[86], c’est que l’on ne tient pas compte de la différence radicale qui sépare le mode d’existence de l’homme du mode d’existence de Dieu. Dieu vit dans l’éternité ; l’homme vit dans le temps ; or, entre l’idée [83] d’éternité et l’idée de temps, il y a une contradiction complète et nécessaire ; c’est donc à tort que l’on s’obstine à expliquer l’une par l’analogie qu’on lui suppose avec l’autre. Le temps est une succession de durées partielles ; chaque durée a nécessairement un commencement et une fin ; le temps, qui ne représente rien autre chose que la somme de plusieurs durées, a donc aussi un commencement et une fin. Qu’est-ce maintenant que l’éternité ? Est-ce une succession de plusieurs temps, comme le temps est une succession de plusieurs durées ? évidemment non ; car, de même que le temps commence et finit avec la quantité de durées partielles qu’il embrasse, l’éternité devrait commencer et finir avec la quantité de temps consécutifs dont elle serait composée ; or, l’idée de commencement et de fin est contradictoire à celle d’éternité. Cette différence capitale en entraîne une seconde non moins importante ; chaque durée ne peut être considérée que sous un de ces trois points de vue : où elle est accomplie, où elle s’accomplit, ou elle s’accomplira ; de là, pour le temps, trois états en dehors desquels il est impossible de le concevoir : le passé, le présent et le futur. Il ne saurait en être de même pour l’éternité ; n’ayant ni commencement ni fin, il est clair qu’elle ne peut avoir ni passé ni futur, puisque le passé représente un état qui a fini, et le futur un état qui doit commencer. Reste le présent, et c’est là, en effet, le seul des trois états du temps qui ne soit pas incompatible avec l’éternité. Il y a toutefois cette différence essentielle que, dans le temps, le présent n’a qu’une durée presque inappréciable, et que, dans l’éternité, il dure toujours. L’éternité, à proprement parler, n’est donc autre chose qu’un présent éternel[87].

Armé de cette définition, Boèce n’éprouve plus le moindre embarras pour résoudre le problème complexe de la liberté et de la prescience. Où est, en effet, la difficulté ? Si Dieu, dit-on, a prévu que tel homme accomplira tel jour telle action, l’homme n’est pas libre de ne pas accomplir cette action ; autrement la prescience de Dieu serait en défaut, ce qui est contraire à l’hypothèse. « Construisez votre phrase autrement, ou changez seulement deux mots, répond Boèce, et la difficulté s’évanouira. Dieu est éternel ; à ce titre, il n’y a pour lui ni passé ni futur ; toutes choses, celles qui n’existent plus pour vous, ou qui pour vous n’existent pas encore, il les voit, lui, dans un présent toujours actuel et absolu ; ne dites donc pas : « Dieu a prévu que tel homme accomplira telle action, » mais : « Dieu voit que tel homme accomplit telle action. » Cela étant, en quoi la connaissance que Dieu a de l’action, au moment même où elle l’accomplit, peut-elle faire obstacle à la liberté de l’homme ?

Ce raisonnement est spécieux, à coup sûr, et conforme à toutes les règles de la dialectique ; néanmoins, il étonne l’esprit sans le convaincre. On accorde bien à Boèce qu’il n’y a aucune similitude entre le temps et l’éternité, et Proclus avait dit avant lui que comparer ces deux entités métaphysiques, c’est comparer la blancheur avec la quadrature ; mais de ce qu’on reconnaît que l’éternité n’a rien de commun avec le temps, il ne s’ensuit pas que l’on comprenne ce que c’est que l’éternité. Dire que l’éternité est un présent éternel, c’est énoncer une proposition dont les termes s’excluent ; en effet, le présent n’étant tel qu’à la condition de ne pas durer toujours, un présent qui serait éternel serait tout autre chose que ce que nous appelons le présent. Cette définition ressemble beaucoup à celle que Pascal a donnée du monde : « Une sphère dont le centre est partout, la circonférence nulle part. » D’après l’idée commune, une sphère n’étant une sphère qu’à la condition d’avoir son centre à un endroit déterminé, et tous les points de sa surface à égale distance du centre, on peut dire que la sphère de Pascal est purement imaginaire. Or, s’il en est ainsi, si notre esprit, qui ne peut former de jugements que d’après les idées qu’il conçoit, ne comprend le présent que comme un moment fugitif de la durée, il lui est impossible d’admettre que Dieu puisse voir dans le présent des événements qui ne se produiront que lorsque le présent n’existe plus.

Mais le raisonnement de Boèce fût-il péremptoire, la cause de la liberté de l’homme serait encore loin d’être gagnée ; dès que l’on prétend établir la vérité de ce dogme sur d’autres preuves que le témoignage de la conscience, il faut se résoudre à compter avec toutes les difficultés du problème ; or, il y en a bien d’autres que celle de la prescience divine. Ainsi, l’asservissement possible de la volonté, l’enchaînement nécessaire des causes, le défaut d’intelligence, toutes les influences enfin qui peuvent troubler ou annihiler l’action des facultés de l’âme, portent nécessairement atteinte au principe de la liberté[88]. Il y a là matière à bien des objections dont Boèce ne se préoccupe pas, et qui subsisteraient intégralement, alors même qu’il aurait victorieusement réussi à concilier la liberté de l’homme avec la prescience de Dieu.

Quoi qu’il en soit, l’argument de Boèce a fait fortune. Nous le retrouvons déjà au neuvième siècle dans les écrits de Ratramme, ce moine impétueux qui se mêle avec tant d’ardeur à toutes les querelles théologiques de son temps[89] ; saint Anselme, saint Remy, Jean Scott, s’en emparèrent à leur tour, si bien qu’il devint en quelque sorte un lieu commun de la scolastique. Enfin, au dix-septième siècle, Vanini, qui visait à rajeunir tous les systèmes et à renouveler toutes les méthodes, Vanini, dans tout l’arsenal philosophique, ne trouve pas de meilleure arme pour combattre le fatalisme[90].

VIII

Nous avons indiqué les points les plus saillants de la philosophie de Boèce. Cette philosophie, bien que ses conclusions soient trop souvent poussées à l’extrême, est en somme, nous l’avons dit, celle de Platon, et c’est à Platon encore que l’auteur de la Consolation a emprunté son plan et sa méthode. Boèce ne dogmatise pas ; on ne le voit jamais argumenter sur une hypothèse pour arriver, au moyen d’une déduction savante, à la démonstration d’un principe élémentaire ; toujours, au contraire, il part de l’idée simple pour s’élever d’induction en induction à l’expression de l’idée générale ; il procède du connu à l’inconnu, construisant lentement et pièce à pièce tout l’édifice de sa laborieuse synthèse, et ne s’écartant que bien rarement des règles de la plus sévère dialectique. Or, ainsi que l’étymologie des deux mots le prouve, la forme que la dialectique affecte le plus volontiers, c’est celle du dialogue[91], et, en cela encore, Boèce a imité Platon ; comme tous les ouvrages du maître, le traité de la Consolation est un dialogue.

Ce livre toutefois se distingue par un caractère particulier : il est écrit partie en prose et partie en vers, comme la Ménippée de Varron, le Satyricon de Pétrone et l’Apokolokyntose de Sénéque. Nous ne pensons pas pourtant que Boèce ait pris exemple sur ces trois auteurs ; son ouvrage, purement philosophique, n’a rien de commun avec le roman et la satire, et s’il y a entremélé la prose et les vers, c’est plutot parce que le succès récent des Noces de Mercure et de la Philologie, traité didactique de Martianus Capella, avait mis ce genre de composition à la mode. Mais pour la forme, comme pour le fond, l’ouvrage de Boèce est infiniment supérieur a celui de Martianus Capella, et, bien qu’il ait été écrit un demi-siécle plus tard, la décadence des lettres latines s’y fait bien moins sentir. À cet égard, comme à beaucoup d’autres, l’auteur de la Consolation n’était pas de son temps ; et il n’y a qu’à comparer sa prose avec celle de Cassiodore, pour reconnaitre la supériorité de Boèce sur les meilleurs écrivains de son époque. Ce n’est pas qu’il n’y ait beaucoup à dire à son style ; bon nombre de locutions étranges font bien voir qu’on n’est plus au siècle d’Auguste et que les Goths règnent à Rome. Pourtant, il faut noter à ce propos un fait intéressant, c’est que la plupart des expressions qui nous choquent dans Boèce, ne sont pas des mots de nouvelle fabrique, mais bien plutôt des termes surannés. Obbarius a pris la peine d’en faire le compte, et il les a retrouvées presque toutes dans les écrivains antérieurs à Cicéron, particulièrement chez les comiques. C’étaient des locutions de la langue parlée que le goût un peu dédaigneux des auteurs de la bonne époque avait bannies de la langue écrite. Horace se plaint déjà, comme chez nous La Fontaine et Fénelon, de ces raffinements de délicatesse, et il enjoint aux écrivains de remettre en lumière de vieilles façons de dire tombées à tort en désuétude :

Obscurata din populo bonus eruet, atque

Proferet in lucem speciosa vocabula rerum,

Quæ, priscis memorata Catonibus atque Cethegis,

Nunc situs informis premit et deserta vetustas[92].

Boèce, dans beaucoup de cas, n’a donc fait que se conformer au précepte d’Horace ; non pas de parti pris, sans doute, et par prédilection d’antiquaire, mais par un effet naturel de la décadence des lettres. Depuis le siècle d’Auguste, le style de la langue savante ayant toujours été en déclinant, un jour vint où il se retrouva, comme du temps des Caton et des Céthégus, en harmonie de ton avec la langue usuelle ; dès ce moment les vieilles locutions, conservées par la tradition orale, purent, sans trop de discordance, reprendre leur place dans les livres.

Convenons pourtant que les archaïsmes de Boèce ne sont pas tous également heureux. Ce n’est pas non plus par ce côté seulement qu’il donne prise à la critique. Souvent à une locution décrépite il joint, bon gré mal gré, un mot de la veille, parfois même du lendemain ; mots assez mal venus d’ordinaire, et dont l’air est suspect. Nous savons bien qu’en fait d’innovations, les écrivains de ce temps poussaient loin la hardiesse, et que les discussions théologiques, si fréquentes alors, roulant sur des idées nouvelles, exigeaient peut-être l’emploi de mots nouveaux[93]. Le plus correct des Pères de l’Église latine, saint Augustin lui-même ne s’est pas montré très-scrupuleux à cet égard ; mais cette fâcheuse nécessité n’existait pas pour Boèce. Lucrèce, Cicéron, Sénèque s’étaient exercés avant lui sur des sujets philosophiques ; il aurait pu se régler plus souvent sur leur style. Apulée même n’était pas un modèle à dédaigner, car, à ne regarder qu’au style, l’auteur du Dieu de Socrate est un écrivain de premier ordre au prix de Tertullien.

Ce défaut toutefois n’est sensible que dans la prose de Boèce, et ne se retrouve pas dans ses vers ; purs, élégants, d’un tour aisé et harmonieux, on les croirait écrits au meilleur temps de la muse latine. On sent, en les lisant, que leur auteur faisait ses délices des grands poëtes de sa patrie, d’Horace surtout, dont il a pris plus d’une pensée, et imité avec bonheur les meilleurs passages ; aussi, ses rares facultés poétiques ont-elles été admirées de tout temps par les critiques les plus sévères. Jules César Scaliger, qui n’est pas prodigue d’éloges, n’en parle qu’avec une sorte d’enthousiasme : « Dans la prose de Boèce, dit-il, on retrouve la barbarie de son siècle, mais ses vers sont tout à fait divins, rien de plus poli ni de mieux pensé ; les sentences dont ils abondent n’en altèrent pas la grâce, et le trait n’y ôte rien à la naïveté. Je connais peu de poëtes qui puissent lui être comparés[94]. » Un écrivain de nos jours, professeur habile et critique délicat, dont les Études sur la littérature romaine ont obtenu le succès le plus mérité, M. Charpentier, s’exprime avec non moins de chaleur et d’admiration : « La littérature, à la fin du cinquième siècle, sembla faire un dernier effort et rassembler toutes ses forces dans un seul homme, Boèce, génie égal aux plus grands génies de Rome, et qui eût arrêté l’Empire sur le penchant de sa ruine, si un seul homme pouvait ressusciter une nation entière[95]. »

Voilà certes un magnifique éloge, que, pour notre part, quel que soit notre faible pour notre auteur, nous ne pouvons accepter sans réserve. Nous n’hésitons pas à dire cependant que, malgré les imperfections que l’on peut y noter, le traité de la Consolation philosophique, par les nombreuses beautés qui s’y trouvent, par l’à-propos, le charme et l’élévation de sa poésie, par la pureté de sa morale, et la noblesse des sentiments qu’il met en lumière, doit tenir une des meilleures places parmi les meilleurs livres. Il nous a donc semblé utile de le tirer de l’injuste oubli dans lequel il était tombé, de ramener quelques lecteurs à un ouvrage qui a été, on peut le dire, le vade-mecum de tout le moyen âge, et c’est dans ce dessein que nous avons entrepris le travail que nous offrons au public.

IX

Pourquoi ne pas avouer que ce travail nous a coûté beaucoup de peine ? Outre la difficulté même du sujet, le style de Boèce est souvent d’une clarté douteuse, et les commentateurs y ajoutent peu de lumière. Nous les avons cependant consultés, et Martianus Rota, Murmellius, J. Bernart, Th. Sitzmann, Vallinus, Cally, d’autres encore, nous ont fourni d’utiles indications[96] ; malheureusement, il faut bien le dire, c’est presque toujours dans les passages embarrassants, c’est-à-dire alors qu’elle serait le plus nécessaire, que leur aide fait défaut.

Quant aux traducteurs, ils n’ont pas plus manqué à Boèce que les commentateurs. Dès le neuvième siècle, la Consolation philosophique était traduite en anglo-saxon par Alfred le Grand, roi d’Angleterre, et en saxon gothique par Notker, moine de Saint-Gall. Plus tard, Jean de Meung en donnait une version française entreprise, disait-il, à la requête de Philippe le Bel[97]. Du seizième au dix-huitième siècle, les traductions se succèdent en France avec assez de rapidité ; les deux dernières, celles de Dufresne de Francheville (1744) et de Léon Colesse (1774), sont les seules qui supportent encore aujourd’hui la lecture. Le moindre reproche, cependant, qu’on puisse faire à leurs auteurs, c’est d’avoir rendu Boèce méconnaissable, Francheville par ses contre-sens, Colesse par ses lacunes. Ce dernier même a cru pouvoir mettre en prose toute la partie poétique de la Consolation. Outre que c’était esquiver la principale difficulté du travail, c’était manquer encore à la pensée de Boèce, car, dans son livre, les vers naissent à l’occasion de la prose, mais ne la continuent pas toujours ; ce sont des haltes ménagées avec art, qui reposent, sans la dérouter, la pensée du lecteur ; de plus, chaque livre, dans la traduction de Colesse, ne formant qu’un seul chapitre, les dissertations métaphysiques se mêlent mal à propos aux inspirations poétiques, si bien que le lecteur, dépaysé à chaque pas, se dépite et refuse de suivre jusqu’au bout un auteur qui, sans l’avertir, lui présente à la fois les tableaux les plus disparates.

Avons-nous mieux réussi que nos devanciers ? Au lecteur seul il appartient d’en juger. [97]

Cette Introduction était sous presse, lorsque nous avons reçu de la part de M. Charles Jourdain la communication toute spontanée et tout obligeante d’un mémoire intitulé : De l’origine des traditions sur le christianisme de Boèce, qu’il a lu récemment à l’Académie des inscriptions et belles-lettres, et qui doit prochainement paraître dans le recueil de cette Académie. Nous regrettons vivement de n’avoir pas eu plus tôt en main cette solide et précieuse étude, qui, dans la partie conjecturale de notre Introduction, nous eût épargné bien des hésitations et des inquiétudes ; mais nous sommes, du moins, heureux de voir que mêmes recherches nous aient mené aux mêmes résultats que M. Charles Jourdain, et que nos conclusions, celles surtout qui pouvaient prêter le plus à controverse, soient confirmées par un écrivain aussi autorisé que lui en ces matières.

Novembre 1860.

TRADUCTIONS FRANÇAISES

de

LA CONSOLATION PHILOSOPHIQUE DE BOÈCE.

— Boèce de Consolacion, par Jean de Meung.

Traduction en prose et en vers, composée vers la fin du treizième siècle et imprimée pour la première fois, sans indication de lien ni de date, mais à Lyon, en 1485, sous ce titre :

Cy commence Boèce de Consolacion en françois, jouxte et au plus près du latin pour consoler les entendements de ceulx qui prennent soulas et plaisir au latin et au roman qui fut translate par maistre Jehan de Meun à la requeste de très-excellent chrestien jadis Roy de France, Philippe le Quart. In-folio gothique.

— La complainte de la tribulacion del myrable philosophe qui fu appelez Boèces, et de la consolation de la phylosophye qi el confortoit en semblance d’une dame, traduction entièrement en prose, sans nom d’auteur.

Ms. de la fin du treizième ou du commencement du quatorzième siècle ; Bibliothèque impér., f. fr. no 821.

— Roman de fortune et de Félicité sur Boèce, par Régnault de Lovens, de l’ordre de Saint-Dominique, traduction entièrement en vers, datée de 1346 (mil cccxvi et trente).

Biblioth. imp., f. fr. no 1540. La bibliothèque d’Arras possède aussi un ms. de cette traduction.

— Les livres de Boèce sur la Consolation, par Jean de Cys ou de Thys, traduction entièrement en vers.

Ms. du quinzième siècle. Biblioth. de La Croix du Maine, t. I, p. 478

— Cy commence le livre de Boèce de Consolation de phylosophye, compilé par vénérable homme maistre Reynier de Sainct Trudon, docteur en sainte théologie, et translaté de latin en françois, par un honneste clerc désolé quérant sa consolation en la translation de cestui livre.

Fait et imprimé à Bruges par Colard Mansion, 1477, gros in-fol. goth.

2e édition, à Paris en 1494, in-fol., par Anthoine Vérart.

— Boèce de Consolation, en vers français, sans nom d’auteur.

Édition goth. in-fol., sans lieu ni date (imprimée probablement à Lyon en 1480).

La Biblioth. imp. possède de cet ouvrage un exemplaire imprimé et un exemplaire manuscrit. Ce dernier est relié en un seul volume (f. fr. n° 812) avec un ms. du roman de la Rose. C’est sans doute à cause de cette circonstance que quelques bibliographes ont encore attribué cette traduction à Jean de Meung. Mais M. Buchon établit par des preuves très-solides (Panth. litt., choix d’œuvres myst.) qu’elle a été composée en Angleterre par Charles d’Orléans, père de Louis XII.

— Séverin Boèce, de la Consolation philosophique, traduict de latin en francois, par le sieur de Malassis de Mente, Paris, Jean Borel, 1578, in-12.

Réimp. en 1597.

— La Consolation de la Philosophie de Boèce, traduite en vers et en prose, par messire J. d’Ennetière, sieur du Maisnil. Tournay, 1629, in-8.

— Consolation de la Philosophie traduite du latin de Boèce en françois, par le R. P. de Cériziers, de la compagnie de Jésus. Reims, François Bernard, 1636.

Six éditions en deux ans.

— Boece consolé par la philosophie, traduction par Regnier, chanoine régulier de la congrégation de Sainte-Geneviève. Paris, Loyson, 1676, in-12.

Plusieurs réimpressions.

— La Consolation philosophique de Boèce, par un frère maçon (sic) (Dufresne de Francheville), membre de l’Académie royale des sciences et belles-lettres de Berlin. Berlin, 1744. 2 tom. in-12.

— La Consolation de la philosophie de Boèce, traduction nouvelle par C… (Léon Colesse), dédiee aux malheureux. Paris, Gogué, 1771, in-12.

Traduction réimprimée dans le Panthéon litteraire, 1835.

Il convient d’ajouter à cette liste le nom de M. le Mie du Roure, qui a intercalé dans le deuxiéme volume de son Histoire de Théodoric le Grand une élégante imitation, en prose et en vers, des meilleurs chapitres du livre de Boëce.

LISTE

PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE

DES OUVRAGES CITÉS DANS L’INTRODUCTION

ET DANS LES NOTES DE CE VOLUME.

Nous avons jugé utile d’indiquer les sources où nous avons puisé, non pour faire étalage d’une érudition qui est à la portée de tout le monde, mais pour faciliter les recherches de ceux de nos lecteurs qui seraient curieux de vérifier ou de contrôler, sur les textes mêmes, nos conjectures ou nos assertions.

Abélard. Ouvr. inéd. pour servir à l’hist. de la philos. scolast. en France : publiés par Victor Cousin.

Paris, Impr. roy., 1836, in-4.

Alcuin. Opera, Post edit. ab Andr. Quercetano curatam, de novo collata, cura et stud. Frobenii.

Ratisb., 1777, 2 vol. in-fol.

Alfred le Grand. The anglo-saxon version of Boethius De consolation philosophiæ, by king Alfred, with an english translation and notes by J. Spencer Cardale.

Lond., F. Combe, 1829, in-8.

Ambroise (S.). Opera, stud. et lab. monach. ord. S. Benedicti.

Parisiis, 1686-90, 2 vol. in-fol.

Amnien Marcellin. Rerum gestar. qui de XXXI supersunt libri XVIII, ope. mss. codd. emendati et anotatt. illustr. ab Henr. Valesio.

Parisiis, J. Camusat, 1636, in-4.

Ampère (J. J.). Hist. littér. de la France av. le douzième siècle.

Paris, Hachette, 1839-40, 3 vol. in-8.

Anaxagore. Fragm. que supers. omnia collecta commentar. que illustr, ab Ed. Schaubach.

Lipsiæ, Hartmann, 1827, in-8.

Anonyme de Valois. Voy. Ammien Marcellin.

Anselme (S.), Opera omn… lab, et stud, G. Gerberon, ad mss. fid. purgata.

Parisiis, 1724, in-fol.

Aristote. Opera omn. gr. et lat. veter, ac recentior, interprett, stad. emendd.

Parisiis, Typ. reg.. 1619, 2 vol. in-fol.

Artemidore. Oneirocritica, recens. poliv., notis integr. N. Rigaltii et J. J. Reiskii, suis que illustr. J. Goth, Reiff.

Lipsiæ, 1805, 2 vol. in-8.

Augustin (S.). Opera emendd. stud. monach. ord. S. Benedicti.

Parisiis, 1679-1700, & vol, in-fol.

Badius Ascensius. In Boethii opp. commentt.

Rothom., 1549, in-4.

Babonius, Annal. eeclesiast. a Christo nato ad ann, 1198.

Romæ, 1588-92, 12 vol. in-fol.

Baur. De An. Manl. Sever. Boethio christ. Eiccles. assertatore.

Darmstad, 1841, in-8.

Bayle. Œuv. diverses.

La Haye, 1727-34, 4 vol, in-fol.

Bentley (Rich.). In Q. Horatii opp. commentt.

Amst., Wetsten., 1743, in-4.

Bergier. Dictionnaire de théologie.

Besancon, Chalandre, 1826-27, 8 vol, in-8.

Bernard de Chartres. Megacosmus et Microcosmus.

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Bernart (J.). In Boeth. Consol. philos. commentt.

Lugd, Batav., Hack, 1674, in-8.

Bertius. Præfat. ad Boeth, Consol, philos.

Lugd. Batav., Hack, 1671, in-8.

Beugnot. Hist. de la destruct. du pagan. en Occident.

Paris, F. Didot, 1835, 2 vol. in-8.

Bossuet. Traité du libre arbitre.

Paris, Lefevre, 1835, in-8.

Broglie (Albert de). L’Église et l’emp. rom, au quatrième siècle.

Paris, Didier, 1860, 4 vol. in-8.

Brucker. Histor. critica philosophiæ.

Lipsiæ, 1742-67, 6 vol, in-4.

Bruno, In Boeth. Consol. philos. commentt, (classicor. autor. e Vatican. Codd. editor. series, edita ab Ang. Maïo).

Rome, 1828-38, 8 vol, in-8.

Burmann. Anthol, veter. latin. epigramm, et poem, cum notis varior.

Amstel., Schouten, 1759-73, 2 vol. in-4.

Cally. In Boeth, Consol, philos. commentt. in usum Delphini.

Lutet. Paris., Lambert Roulland. 1680, in-4.

Cassiodore, Opera, ex edit. Jo. Garetii.

Rothom., 1679, 2 vol. in-fol.

Catulle. Opera, variet. lectt. et perpet. adnot. illustr. a F. G. Doering.

Lips., 1788-92, 2 sol. in-8.

Charpentier. Etudes mor. et histor. sur la littér. rom. depuis son orig. jusqu’a nos jours.

Paris, Hachette, 1829, in-8.

Cicéron. Opera, uno vol. compreh. ex recens. J. A. Ernesti.

Lips., Tauchnitz, 1827, in-4.

Claudien, Opera omn. recens. N. L. Artaud.

Parisiis, Lemaire, 1824, 3 vol. in-8.

Cousin (Victor). Introduction au Sic et Non d’Abélard.

Paris, Impr, roy., 1836, in-4.

— Cours de l’hist. de la philos. moderne.

Paris, Didier, 1847, 3 vol. gr. in-18.

Cousin (Victor). Fragm. philosoph.

Paris, Didier, 1855, 5 vol. gr. in-18.

— Traduct. des Œuvres de Platon[98].

Paris, Bossange freres, 1822-40, 13 vol, in-8.

Dante. La Div, commedia, secondo la lezione publ. in Roma, 1791.

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Durdrechti, Berewout, 1619, in-8.

Vauvenargues, Œuvres complètes précéd. de l’éloge de Vauven. couronné par l’Acad, fr. et accomp. de notes et de commentaires, par D. L. Gilbert.

Paris, Furne et Cie, 1857, 2 vol. in-8.

Villemain. Tableau de l’éloq. chrét. au quatrième siècle.

Paris, Didier, 1858, in-8.

Virgile. Opera, variet. lectt. et perpet. annot. illustr. a Chr. G. Heyne.

Lond., Priestley, 1824, 4 vol. in-8.

Xenophanes. V. Parménide.

LA

CONSOLATION PHILOSOPHIQUE

LIVRE PREMIER

LA

CONSOLATION PHILOSOPHIQUE.

LIVRE PREMIER.

I

Le bonheur, qui jadis inspirait mes accents [1],

A fait place aux sombres alarmes ;

C’est une Muse en deuil qui me dicte ces chants,

Aujourd’hui trempés de mes larmes.

Oui, les Muses, du moins, m’ont escorté sans peur

Dans la voie où mon cœur succombe ;

Gloire de mon printemps, d’une dernière fleur

Elles parfumeront ma tombe.

Hélas ! avant le temps, le malheur m’a fait vieux [2] ;

Le chagrin, les soucis arides

Sur ma tête en un jour ont blanchi mes cheveux,

Et dans ma chair creusé des rides.

Bienvenue est la Mort quand, sans presser le pas,

Elle nous délivre à notre heure ;

Hélas ! elle est aveugle, et ne s’informe pas

Si sa victime rit ou pleure.

Au temps où tous mes vœux étaient comblés, la Mort

Effleura mon front sans scrupule ;

Trahi par la Fortune, accablé par le Sort,

Quand je l’implore, elle recule.

Vous vantiez mon bonheur : vous savez à présent,

Mes amis, s’il était fragile !

Un coup de foudre éclate, et le voilà gisant

Ce fier colosse aux pieds d’argile.

II

Tandis que je roulais silencieusement ces pensées en moi-même, et que je consignais sur mes tablettes cette plainte douloureuse, j’aperçus planant au-dessus de ma tête une femme d’un aspect singulièrement vénérable. Ses yeux brillaient d’un éclat surhumain, et les vives couleurs qui animaient ses joues annonçaient une vigueur respectée par le temps ; et cependant elle était si pleine d’années qu’il était impossible de la croire contemporaine de notre âge. Sa stature était un problème. Tantôt elle se rapetissait à la taille moyenne de l’homme ; tantôt elle paraissait toucher le ciel du front, et quand elle levait la tête plus haut encore, elle l’enfonçait dans le ciel même et se dérobait aux regards de ceux qui la contemplaient d’en bas.

Ses vêtements étaient formés d’une étoffe très-déliée, merveilleusement travaillée et d’une matière indestructible ; j’appris plus tard d’elle-même qu’elle l’avait tissée de ses propres mains. Le temps, quelque peu d’incurie aidant, en avait assombri les couleurs, comme il ternit l’éclat des vieilles peintures. Sur le bord inférieur de sa robe était brodé un Π ; sur le bord supérieur un Θ [3]. Entre ces deux lettres on voyait tracées, en forme de degrés, des lignes qui s’échelonnaient du premier caractère au second. Plus d’un brutal avait déchiré ce vêtement [4], et de ces lambeaux, chacun s’était approprié le plus qu’il avait pu. Enfin, dans sa main droite, elle tenait des livres, dans la gauche un sceptre. Elle n’eut pas plus tôt aperçu les Muses de la poésie, assises à mon chevet et dictant des expressions à ma douleur, que sortant pour un moment de son calme habituel, et lançant des regards enflammés de colère : « Qui donc, dit-elle, a permis à ces filles de théâtre d’approcher de ce malade ? Ne sait-on pas qu’elles ne possèdent aucun baume pour endormir ses souffrances ? Qu’elles les nourriraient plutôt par leurs doucereux poisons ? Ce sont elles, en effet, qui étouffent sous les stériles épines des passions les opulentes moissons de la sagesse. Elles peuvent accoutumer l’âme humaine à la douleur : elles ne l’en délivrent pas.

« Encore si vous débauchiez un profane, comme c’est votre habitude, je m’inquiéterais peu de votre artificieux manége ; vous ne me raviriez pas du moins le fruit de mes travaux. Mais quoi ! Celui-ci ? Un homme nourri des doctrines d’Élée et de l’Académie [5] ? Allons ! retirez-vous, Sirènes ! Arrière vos séductions meurtrières ! Ce sont mes Muses, à moi, qui soigneront et guériront ce malheureux [6]. »

Ainsi admonesté, le chœur harmonieux baissa ses regards humiliés et, le front rouge de honte, franchit tristement le seuil.

Pour moi, mes yeux étaient tellement obscurcis par les larmes que je ne pouvais distinguer qui était cette femme qui commandait avec tant d’empire. Frappé de stupeur, les yeux fixés à terre, dans l’attente de ce qu’elle allait faire encore, je gardais le silence. Alors elle, s’approchant davantage, s’assit au pied de mon lit, et voyant mon visage abattu par le chagrin et tristement penché vers le sol, elle me reprocha dans ces vers le trouble de mon âme :

III

Oh ! quelles ombres funèbres,

Quelles épaisses ténèbres

Obscurcissent votre esprit,

Quand les vapeurs de la terre

Lui dérobant la lumière,

C’est l’orgueil qui le conduit !

Est-ce bien là ce génie

Dont la science hardie

Sondait les replis des cieux ?

Le soleil au disque rose,

La lune froide et morose

Ne pouvaient tromper ses yeux.

Mobile dans son orbite,

La planète en vain gravite :

Il avait surpris ses lois ;

Il aurait pu dire encore

Comment l’Aquilon sonore

Des mers soulève le poids ;

Comment le flambeau du monde,

Le matin, surgit de l’onde

Pour s’y replonger le soir ;

Comment Avril se couronne

De fleurs, et comment l’Automne

Ruisselle sous le pressoir.

Des secrets de la nature

Cet interprète parjure,

Comme un esclave dompté,

Le cou ployé, l’œil stupide,

Sur cette terre sordide

Fixe un regard hébété.

IV

« Mais il s’agit, dit-elle, de le guérir, non de me plaindre ». Alors me couvant en quelque sorte de ses regards : « Est-ce bien toi, dit-elle, toi qui, jadis abreuvé de mon lait, nourri de mon pain, avais puisé dans ce régime une vigueur d’âme toute virile ? Certes, je t’avais fourni des armes bien trempées ; leur solidité t’eût protégé et rendu invincible, si tu ne les avais jetées à tes pieds. Me reconnais-tu ? Pourquoi ce silence ? Est-ce la honte, est-ce l’abattement qui te ferme la bouche ? Tant mieux si c’est la honte ! Mais non, ton abattement n’est que trop visible ». Et comme elle s’aperçut que, si je ne répondais pas, c’est que ma langue paralysée ne pouvait articuler une parole, elle posa légèrement sa main sur ma poitrine : « Le danger n’est pas grand, dit-elle ; c’est un cas de léthargie, la maladie ordinaire des esprits hallucinés. Il a pour un moment oublié ce qu’il était ; la mémoire lui reviendra facilement ; mais il faut d’abord qu’il me reconnaisse. Pour l’y aider, commençons par dessiller ses yeux qu’obscurcit le brouillard des choses humaines. » Elle dit, et d’un pli de sa robe elle essuya mes paupières inondées de larmes.

V

Soudain mes yeux, rendus à leur vigueur première,

Se rouvrirent à la lumière.

Ainsi quand le Corus précurseur de l’éclair

Change en eau les vapeurs de l’air,

Le soleil se dérobe, une nuit sans étoiles

Sur la nature étend ses voiles.

De ses antres glacés que Borée, à son tour,

S’élance et ramène le jour,

Phébus brille, et répand sur la terre ravie

Des torrents de flamme et de vie.

VI

Ainsi se dissipèrent les nuages de ma tristesse. Je levai précipitamment les yeux et je me recueillis pour me rappeler les traits de celle qui me prodiguait ses soins. Je ne l’eus pas plus tôt attentivement examinée, que je reconnus ma nourrice, dont le toit m’avait abrité dès mon adolescence : la Philosophie. « Quel motif, m’écriai-je, te fait descendre du ciel, ô toi, la mère de toutes les vertus, et t’amène dans la solitude de mon exil ? Veux-tu donc, toi aussi, t’exposer avec moi à la persécution et aux accusations calomnieuses ? — Pouvais-je t’abandonner, répondit-elle, toi, mon élève, et ne pas réclamer ma part du rude fardeau sous lequel on t’accable, en haine de mon nom ? Quelle honte si la Philosophie désertait la cause d’un innocent ! Quoi ! je craindrais la calomnie ! Est-ce un malheur si nouveau que j’en doive frissonner de peur ? Crois-tu donc qu’avant toi la sagesse n’ait jamais été persécutée par le vice ? Dans les temps reculés, avant l’avénement de mon Platon, n’ai-je pas dû, plus d’une fois, tenir tête aux assauts de la sottise ? Et du vivant même de ce grand homme, est-ce que Socrate, son maître, n’a pas, avec mon aide, glorieusement triomphé d’une injuste mort ? Plus tard, la séquelle d’Épicure, celle du Portique, une foule d’autres encore, se disputèrent à l’envi son héritage [7]. Je réclamai, je résistai : ils me saisirent moi-même comme un lot du butin ; c’est alors qu’ils déchirèrent la robe que j’avais tissée de mes mains, et que, s’imaginant me posséder tout entière, parce qu’ils m’avaient arraché ces haillons, ils se dispersèrent. Les voyant affublés de quelques lambeaux de mes habits, les ignorants les prirent pour des gens de ma maison. C’est ainsi que plusieurs d’entre eux furent transformés en sages par la sottise d’une multitude profane [8].

« Je veux bien que l’exil d’Anaxagore [9], la ciguë de Socrate, la torture subie par Zénon [10], ces crimes commis hors de ton pays te soient restés inconnus ; mais les Canius [11], mais les Sénèque, mais les Soranus [12], ont vécu dans un temps assez rapproché, et leur nom est assez célèbre pour que tu puisses avoir entendu parler d’eux. Eh bien ! sais-tu ce qui les perdit ? C’est que, imbus de ma morale, on les voyait s’écarter en tout des pratiques des méchants. Cesse donc de t’étonner, si dans cet océan de la vie nous sommes de toutes parts assaillis par les tempêtes, nous qui nous proposons avant toute chose de déplaire aux scélérats.

« Leur armée est nombreuse, il est vrai, mais elle n’est pas redoutable, parce qu’elle n’a pas de chef et qu’elle se laisse égarer par la passion, çà et là, sans règle et sans plan arrêté. Que si, par hasard, elle s’avance en meilleur ordre et se dispose au combat, notre chef à nous retire ses troupes dans la citadelle, et l’ennemi ne peut que perdre sa peine à piller quelques bagages inutiles. Du haut de nos remparts, nous le voyons en riant se partager un butin sans valeur, et, à l’abri de toutes ces fureurs désordonnées, nous jouissons de notre sécurité derrière nos retranchements inaccessibles aux approches de la sottise. »

VII

Donne à ta vie une règle certaine ;

Mets sous tes pieds les arrêts du Destin ;

De la Fortune ose affronter la haine ;

À ses faveurs oppose ton dédain.

Ton âme alors bravera la tempête,

Les vents, la foudre éclatant sur le faîte

Des tours de marbre et des palais croulants [13],

Et le Vésuve, alors que son cratère

Bouillonne, éclate, et vomit sur la terre

Des flots de lave arrachés de ses flancs.

Quoi ! des tyrans te font trembler ! Courage !

Bannis la crainte et l’espoir de ton cœur,

Impunément tu riras de leur rage ;

Leur impuissance égale leur fureur.

Mais l’orgueilleux que l’ambition tente,

L’efféminé que la mort épouvante,

Voilà celui qui vend sa liberté !

De ses deux mains il a forgé sa chaîne ;

Sans bouclier, sous le joug il se traîne,

Fier de sa honte et de sa lâcheté.

VIII

« Comprends-tu ces vérités, dit-elle, et pénètrent-elles jusqu’à ton cœur ? Ou es-tu comme l’âne devant la lyre [14] ? Pourquoi ces gémissements ? pourquoi ces pleurs qui baignent ton visage ? Parle et mets à nu toute ton âme. [15] Tu ne peux attendre de soulagement du médecin qu’en lui découvrant ta blessure. »

Je rassemblai tout mon courage et je répondis : « Qu’est-il besoin de t’instruire des rigueurs dont la Fortune m’accable ? Ne sont-elles pas assez visibles ? L’aspect seul de ces lieux n’est-il pas assez éloquent ? Est-ce là cette bibliothèque, ce sanctuaire de ma maison, que toi-même avais choisi comme un sûr asile, et où si souvent nous avons discouru ensemble de la science des choses divines et humaines ? Étais-je aussi défait de corps et de visage, lorsque je sondais avec toi les secrets de la nature, lorsque, le compas à la main, tu m’initiais aux révolutions des astres, lorsque tu donnais pour règle à mes pensées et à ma conduite la haute raison qui gouverne le ciel ?

« Est-ce là le prix de ma déférence à tes instructions ? C’est toi pourtant qui as proclamé cette maxime par la bouche de Platon : qu’heureuses seraient les républiques si elles étaient gouvernées par les sages, ou si ceux qui les gouvernent s’appliquaient à l’étude de la sagesse [16]. Tu as ajouté, toujours par la bouche de ce grand homme, que la raison qui devait déterminer les sages à prendre en main les affaires [17], c’est que, si la conduite des cités était abandonnée aux méchants et aux pervers, il en résulterait un grand dommage et un grand péril pour les gens de bien. C’est sur cette autorité que je m’appuyais lorsque j’ai tenté d’appliquer à l’administration publique les principes que tu m’avais enseignés dans les loisirs de ma retraite. Tu sais, et Dieu, qui te met dans le cœur des sages, m’est témoin avec toi que nul autre mobile ne m’a poussé aux charges publiques, que ma sollicitude pour tous les gens de bien.

« Voilà la cause de mon divorce irréconciliable et de mes luttes avec les méchants ; voilà pourquoi, dans l’indépendance de ma conscience, j’ai toujours, pour soutenir le bon droit, méprisé la haine des puissants. Que de fois n’ai-je pas reçu et paré le choc de Conigaste [18] se ruant sur le patrimoine des faibles ! Que de fois n’ai-je pas arrêté Triguilla [19], l’intendant du domaine royal, dans quelque déprédation, ou entreprise, ou déjà consommée ? Que de fois, lorsque des malheureux gémissaient sous les avanies sans nombre que leur infligeait impunément l’avidité des Barbares, ne les ai-je pas, à mes risques et périls, protégés de mon autorité ? Jamais personne n’a pu me faire déserter le bon droit au profit de la fraude. Quand les habitants des provinces voyaient leur fortune en proie aussi bien aux rapines des particuliers qu’aux exactions du fisc, je souffrais de leurs maux autant qu’eux-mêmes.

« Dans une année d’affreuse disette, par une cruelle et inexplicable mesure, un édit de coemption [20] avait été rendu qui devait ruiner la Campanie [21] ; dans l’intérêt du bien public, je ne reculai pas devant un conflit avec le Préfet du prétoire ; je plaidai au tribunal du Roi, j’obtins gain de cause, et l’édit ne fut pas exécuté.

« Paulin [22], homme consulaire, allait devenir la proie des chiens du palais ; déjà ils sollicitaient ses biens et les dévoraient en espérance ; je l’arrachai de leurs gueules béantes. »

« Albinus [23], un autre consulaire, avait été décrété d’accusation ; il était condamné d’avance ; pour le soustraire au supplice, je bravai la haine de Cyprien [24], son délateur. Te semble-t-il que j’aie amassé contre moi assez de colères ? À la vérité, je devais me croire d’autant plus en sûreté auprès des autres, que, du côté des courtisans, ma passion pour la justice ne m’avait ménagé aucune chance de salut. »

« Or, quels sont ceux qui m’ont dénoncé et abattu sous leurs coups ? Un Basile [25], chassé jadis de la maison du Roi, et réduit à m’accuser pour payer ses dettes. Quant à Opilion [26] et à Gaudentius [27], leurs brigandages sans nombre et de toute sorte les avaient fait bannir par arrêt du prince ; ils refusèrent d’obéir, et cherchèrent un asile dans un temple ; le Roi, l’ayant appris, ordonna que si, dans le délai d’un jour, ils n’avaient pas quitté Ravenne, ils seraient marqués au front, puis expulsés de la ville. Pouvait-on les traiter plus durement ? Eh bien ! ces misérables m’ayant dénoncé, le jour même, leur accusation fut admise. Quoi donc ? ma conduite avait-elle mérité un pareil affront ? ou la condamnation qui avait frappé mes délateurs les avait-elle transformés en honnêtes gens [28] ? Ainsi la Fortune n’a pas eu honte, je ne dis pas de l’innocence de l’accusé, mais de l’infamie des accusateurs ! »

« Veux-tu savoir en somme de quel crime on m’accuse ? On dit que j’ai voulu sauver le Sénat. Comment ? En empêchant un délateur de produire certaines pièces qui devaient servir de base à une accusation de lèse-majesté contre cet Ordre. Maintenant, que me conseilles-tu, ma chère maîtresse ? Nierai-je le fait, pour ne pas te faire honte ? mais je l’ai voulu, et le cas échéant, je le voudrais encore. L’avouerai-je ? ce serait tirer mes accusateurs d’embarras. Avoir souhaité le salut du Sénat, puis-je accorder que ce soit un crime ? Il est vrai que, par les décrets qu’il a rendus contre moi, il a tout fait pour que c’en soit un. Mais il ne dépend pas de la sottise et de l’inconséquence de changer la valeur des choses, et je ne sache pas de décret de Socrate qui me permette ou de cacher la vérité, ou d’accorder ce que je sais être un mensonge.

« Quoi qu’il en soit, je soumets la question à ton jugement et à celui des sages. Afin d’éclairer la postérité sur cette affaire, j’en ai scrupuleusement consigné tout le détail dans ma mémoire et par écrit. Quant à ces lettres supposées dans lesquelles, selon l’accusation, j’aurais fait des vœux pour le rétablissement de la liberté romaine, à quoi bon en parler ? J’aurais pu en démontrer la fausseté au moyen d’une preuve, la plus décisive en toute occasion, l’aveu même de mes accusateurs. Cette faculté m’a été refusée. Et par le fait, quelle liberté pouvons-nous espérer encore ? Plût au ciel qu’un tel espoir fût possible ! J’aurais fait la même réponse que Canius : accusé par Caïus César, fils de Germanicus, d’avoir été dans le secret d’une conspiration tramée contre lui : « Si je l’avais connue, dit-il, tu n’en aurais rien su. » Dans cette conjoncture, le chagrin n’a pas si bien émoussé mon esprit, que je puisse trouver étrange de voir des misérables tourner leur rage contre la vertu ; mais que leurs plans aient si bien réussi, c’est ce qui me confond de surprise. Le désir de nuire est peut-être une faiblesse de notre nature ; mais que le premier scélérat venu puisse impunément persécuter l’innocence, et cela à la face de Dieu, voilà qui tient véritablement du prodige. C’est pourquoi un de tes familiers demandait, et avec raison : « Si Dieu existe, d’où vient le mal ? et d’où vient le bien, s’il n’existe pas [29] ? » Soit, pourtant ; j’admets que des brigands, altérés du sang de tous les gens de bien et du Sénat tout entier, aient voulu me perdre, moi qu’ils ont toujours vu armé pour la défense des bons citoyens et du Sénat. Mais qu’ai-je fait pour que les Sénateurs me poursuivent de la même haine ? Tu te souviens, je pense, toi qui as toujours dirigé mes paroles et mes actions, tu te souviens, dis-je, de ce qui s’est passé à Vérone. Le Roi, qui avait juré la perte du Sénat, voulait impliquer l’Ordre entier dans l’accusation de lèse-majesté intentée à Albinus : avec quelle insouciance du danger n’ai-je pas soutenu son innocence [30] ! Tu sais que je ne dis que la vérité, et que ce n’est pas ma coutume de chanter mes louanges. Le témoignage secret de la conscience perd quelque chose de son prix quand on se vante d’une belle action et qu’on s’en paye avec de la gloire. Mais tu vois à quoi m’a servi mon innocence. Au lieu de recevoir la récompense d’une vertu qui est bien mienne, je porte la peine d’un crime que je n’ai pas commis.

« Et quand est-il arrivé que, sur l’aveu même d’un coupable, il se soit trouvé des juges si unanimes à condamner que pas un d’eux n’ait incliné vers l’indulgence, soit par pitié pour la faiblesse naturelle à l’homme, soit à la pensée de l’instabilité de la Fortune, également à craindre pour tous les mortels ? Si l’on m’avait accusé d’avoir médité l’incendie des temples, le meurtre sacrilège de leurs ministres, l’extermination de tous les gens de bien, encore m’eût-on cité en personne, et n’eussé-je été condamné que sur mon aveu ou sur des preuves. Et c’est en mon absence, à près de cinq cent mille pas du lieu de ma résidence, sans avoir été entendu, que, pour cause d’attachement excessif aux intérêts du Sénat, je suis frappé d’un arrêt de mort et de confiscation. Oh ! qu’il mériterait bien, ce Sénat, que personne ne pût être convaincu d’un pareil crime ! Crime glorieux pourtant, au jugement même des délateurs, car ils ne crurent pas inutile de le renforcer d’un autre forfait, et ils m’accusèrent calomnieusement d’avoir, dans un intérêt d’ambition, souillé ma conscience d’un sacrilége [31]. Tu sais pourtant, ô toi qui habites au fond de mon âme, quel mépris tu m’avais inspiré pour toutes les choses humaines. Ce n’est pas sous tes yeux que j’aurais pu commettre un sacrilége ; car chaque jour tu murmurais à mon oreille et à mon esprit ce précepte de Pythagore : Prends Dieu pour guide [32] ! Et comment imaginer que j’aurais invoqué le secours des esprits les plus abjects, moi que tu acheminais vers ce degré de perfection, d’être semblable à Dieu [33] ?

« De plus la bonne discipline de ma maison, l’honneur intègre des amis qui m’entouraient, le nom sans tache de mon beau-père Symmaque [34], de cet homme aussi vénérable que tu l’es toi-même, me protègent contre tout soupçon d’un pareil crime. Mais, ô honte ! c’est à cause de toi que ces misérables m’en croient capable ; et il semble que je doive être adonné aux arts magiques, parce que je suis pénétré de ta doctrine et de ta morale. Ainsi, ce n’est pas assez que je n’aie bénéficié en rien du respect qui t’est dû, il faut encore qu’en me persécutant la malveillance te déchire. Mais ce qui met le comble à mes maux, c’est que la plupart des hommes jugent des choses, non d’après leur mérite, mais d’après l’événement, et qu’à leur sens, il n’y a d’entreprises raisonnables que celles qu’a couronnées le succès. Aussi arrive-t-il que l’estime des autres est le premier bien qui abandonne les malheureux.

« Quant aux bruits qui courent maintenant dans le public, quant aux opinions multiples et contradictoires dont je fournis le sujet, je dédaigne de m’en occuper. Je dirai seulement que le plus lourd fardeau dont la Fortune puisse accabler les malheureux, c’est la pensée qu’il suffit qu’on leur impute quelque crime, pour que leur châtiment paraisse juste. Mais moi pourtant, chassé de tous mes biens, dépouillé de mes dignités, flétri dans mon honneur, ce sont les services que j’ai rendus qui m’ont valu un arrêt de mort. Aussi je crois voir déjà les immondes officines des scélérats déborder de joie et d’allégresse ; les monstres les plus pervers se préparer dans l’ombre à de nouvelles dénonciations ; les gens de bien consternés, terrassés par la peur d’une disgrâce semblable à la mienne ; le rebut de l’espèce humaine excité à la pensée du crime par l’impunité, à l’exécution par la récompense, tandis que les innocents, privés de toute garantie, n’ont pas même le droit de se défendre. Aussi m’écrié-je sans scrupule :

IX

Créateur du monde aux clartés splendides

Du haut de ton trône éternel ta voix

Fait rouler les cieux, tourbillons rapides ;

Les astres domptés subissent tes lois.

Opposant son disque aux feux de son frère,

La Lune en son plein brille et resplendit ;

L’humble étoile alors voile sa lumière,

Plus près de Phébus, le croissant pâlit.

Le jour disparaît, et la nuit allume

Dans l’éther glacé le brillant Vesper ;

L’aurore à son tour, dissipant la brume,

Devant le Soleil fait fuir Lucifer.

Selon que nos champs dorment sous la neige,

Ou qu’en nos vergers mûrissent les fruits,

Ta main prévoyante, ô Seigneur, abrége

Les heures du jour ou le cours des nuits.

Borée ou Zéphyr, chaleur ou froidure,

Ton souffle puissant règle les saisons,

Et les grains chétifs semés sous l’Arcture,

L’ardent Sirius les change en moissons.

Docile à tes lois, toute la nature

Marche d’un pas sûr vers un but certain :

L’homme seul, Seigneur, erre à l’aventure,

Jouet du hasard et de ton dédain [35].

Hélas ! c’est ainsi ; selon son caprice

Le sort inconstant menace ou sourit ;

L’assassin puissant échappe au supplice,

Lâchement frappé l’innocent périt.

Ne voyons-nous pas le crime et le vice,

La couronne au front, trôner en haut lieu ;

Et sous leur sandale, ô sainte justice !

Fouler sans pudeur les élus de Dieu ?

Dans l’ombre et l’oubli la vertu proscrite

Cherche son salut ; le crime pervers

Couvre sa laideur d’un masque hypocrite,

Et, le front levé, brave l’univers.

Mais qu’un jour le peuple, innombrable foule,

Mesure ces rois qu’il croyait si grands,

Honteux de sa peur, à son tour il foule

Sous son pied vainqueur ses pâles tyrans.

Toi qui fais sortir l’effet de la cause,

De la terre en pleurs bannis le hasard ;

Dans le monde l’homme est bien quelque chose,

Seigneur ! à ses maux accorde un regard !

Le sort fait à l’homme une rude guerre ;

Détourne de nous ses coups furieux,

Et que ta sagesse impose à la terre

L’inflexible loi qui régit les cieux ! »

X

Quand ma douleur se fut soulagée tout d’un trait par ce fracas de lamentations, elle, le visage tranquille, et sans paraître le moins du monde émue de mes plaintes : « Il m’a suffi, dit-elle, de voir ta tristesse et tes larmes pour connaître que tu étais malheureux et exilé. Mais dans quelles lointaines régions est le lieu de ton exil, si ton discours ne me l’avait appris, je ne l’aurais pas deviné. Pourtant, tu n’as pas été banni de ta patrie ; tu t’es égaré hors de ses limites ; ou si tu veux en avoir été banni, tu ne l’as été que par toi-même. Il n’est puissance au monde, en effet, qui eût pu t’infliger un pareil traitement. Rappelle-toi quelle patrie a été ton berceau [36]. Elle n’est pas, comme l’ancienne république d’Athènes, soumise au gouvernement de la multitude. Là, il n’y a qu’un maître et qu’un roi37. Et ce roi, c’est l’accroissement du nombre de ses sujets, non leur expulsion, qui le rend heureux. Obéir à son frein, déférer à sa justice, voilà la souveraine liberté. Ignores-tu donc cette antique loi de ta cité [38], qui déclare que nul de ceux qui l’ont une fois choisie pour séjour ne peut en être banni ? Il n’est pas à craindre, en effet, que l’homme qui s’enferme librement derrière les fossés et les remparts d’une telle ville, s’expose à s’en faire bannir. Renonce-t-il à l’habiter ? c’est qu’il n’en est plus digne.

« Aussi est-ce moins l’aspect de ce lieu que celui de ton visage, qui me touche. Et ce n’est pas tant ta bibliothèque aux lambris éclatants de verre et d’ivoire, que ton âme, dont je regrette le séjour ; car j’y avais placé jadis, non pas des livres, mais ce qui donne de la valeur aux livres, c’est-à-dire les maximes consignées dans mes écrits.

« Je conviens qu’en parlant des services que tu as rendus à la cause commune, tu n’as rien dit que de vrai ; que même, si l’on considère le grand nombre de tes belles actions, tu as été modeste. Pour les torts qui te sont imputés, glorieux ou supposés [39], ce que tu en as cité est connu de tout le monde. Sur les crimes et les fourberies des délateurs, tu as pensé avec raison qu’il fallait légèrement glisser, la foule ayant pris soin de célébrer tout au long, et mieux que tu ne pourrais le faire, de si nobles exploits. Tu t’es ensuite violemment emporté contre l’iniquité du Sénat. Puis tu t’es affligé des incriminations dont je suis l’objet. Tu as déploré le dommage apporté à ta réputation. Après cela, ton indignation a pris feu contre la Fortune, et tu t’es plaint de ce qu’elle ne récompense pas la vertu selon son mérite. Enfin, par la voix de ta Muse courroucée, tu as émis le vœu que la paix qui gouverne le ciel devînt aussi la loi de la terre. Malheureusement ton âme a subi le choc de bien des émotions, et la souffrance, la colère, le chagrin, te sollicitent en sens contraire. Dans cette disposition d’esprit, des remèdes énergiques ne sauraient te convenir. C’est pourquoi je te soumettrai d’abord à un traitement plus doux ; par de délicates frictions j’amollirai cette tumeur qui s’est endurcie sous l’influence de tant d’agitations, et je la préparerai ainsi à l’action d’un médicament plus efficace.

XI

Quand de sa corrosive haleine

Le Cancer desséchant la plaine

Brûle le grain dans les guérets,

Le pauvre colon dont Cérès

A trahi les vœux et la peine

Récolte son pain sur le chêne.

Quand sur les monts hêtre et sapin

Tombent brisés par la tempête,

Bien fou qui dans le bois voisin

S’en va cueillir la violette.

Veux-tu vendanger ton raisin ?

Dès qu’Avril de fleurs se couronne,

Sur le cep qui pleure et bourgeonne

Garde-toi de porter la main.

Prends patience ! Attends l’automne,

Et dans ta cave, à pleine tonne,

Bacchus fera couler le vin.

À chaque saison son prodige !

À chaque jour sa fonction !

Ainsi Dieu l’ordonne et l’exige ;

Il ne souffre pas qu’on corrige

Les lois de la création.

Déranger leur vaste harmonie,

C’est introduire dans la vie

Le trouble et la destruction.

XII

« Et d’abord permets-moi de t’adresser quelques questions. Après avoir examiné et sondé l’état de ton âme, je saurai mieux quel genre de traitement il faut t’appliquer. — Interroge-moi comme tu l’entendras, dis je, je te répondrai. — Penses-tu, reprit-elle, que ce monde marche sans but et à l’aventure, ou es-tu persuadé qu’il est gouverné selon les lois de la raison ? — Certes, répondis-je, je n’ai garde de croire que le hasard préside à des mouvements si bien réglés. Je sais au contraire que le Créateur veille sur son œuvre, et me préserve le ciel de douter jamais de cette vérité ! — En effet, dit-elle, car tout à l’heure tu as exprimé en vers la même conviction. Tu déplorais que les hommes fussent exclus de la sollicitude divine ; mais tu ne mettais pas en doute que le reste de la création ne fût gouverné avec intelligence. Aussi ne puis-je assez m’étonner que, soutenu par des pensées aussi saines, tu sois pourtant si malade. Mais pénétrons plus avant. Je soupçonne ici quelque lacune. Dis-moi, puisque tu ne contestes pas que c’est Dieu qui règle le monde, sais-tu aussi par quelles lois il le règle ? — Je comprends à peine, répondis-je, le sens de ta question. Comment pourrais-je y répondre ? — Ne disais-je pas bien, reprit-elle, qu’il y a là une lacune qui, pareille à la brèche béante d’un retranchement, a livré l’accès de ton âme à la maladie qui la trouble ? Mais dis-moi encore. Te rappelles-tu quelle est la fin des êtres, et vers quel but tend toute la nature ? — Je le savais, répondis-je, mais le chagrin a émoussé ma mémoire. — Tu sais du moins d’où procède toute chose ? — Je le sais, » dis-je. Et j’ajoutai que c’est de Dieu. « Et comment peut-il se faire que, connaissant le principe des choses, tu ignores quelle en est la fin ? Au reste, ce sont là les effets ordinaires des passions. Elles ont assez de force pour ébranler un homme, mais non pour le déraciner et s’en emparer entièrement. Mais je voudrais encore que tu répondisses à ceci : Te souviens-tu que tu es homme ? — Et comment, dis-je, ne m’en souviendrais-je pas ? — En ce cas, pourrais-tu définir ce que c’est que l’homme ? — Tu me demandes apparemment si je sais que je suis un être vivant, doué de raison, et sujet à la mort ? Je le sais, et je conviens que je suis tout cela. » Mais elle : « Ne sais-tu pas que tu es encore autre chose ? — Non. — Il suffit, dit-elle. Je connais maintenant une nouvelle cause, la principale, du mal dont tu souffres : ce que tu es toi-même, tu ne le sais plus. Aussi, j’ai trouvé, sans doute possible, avec la cause de ta maladie, le moyen de te rendre la santé. C’est parce que l’oubli de ton être a troublé ton jugement, que tu te plains de ton exil et de la confiscation de tes biens. C°est parce que tu ignores la fin des choses, que tu attribues aux méchants et aux pervers la puissance et le bonheur. C’est parce que tu as oublié les lois qui gouvernent le monde, que les évolutions de la fortune te paraissent indépendantes de toute règle. Voilà des causes redoutables, je ne dis pas seulement de maladie, mais de mort. Mais rends grâces au dispensateur de la santé de ce que tu n’as pas été tout à fait abandonné par la nature. Je tiens déjà un des éléments de ta guérison, le plus efficace de tous : c’est l’idée juste que tu te fais du gouvernement du monde, en ne l’attribuant pas à l’aveugle hasard, mais à l’intelligence divine. Donc, ne crains plus rien. De cette imperceptible étincelle va bientôt jaillir à tes yeux une flamme vivifiante. Mais comme il n’est pas temps encore de recourir à des remèdes plus violents, et comme l’esprit humain est ainsi fait qu’une vérité ne peut en sortir sans qu’une erreur n’y entre avec tout un cortège d’hallucinations qui troublent sa lucidité, je vais essayer de diminuer les tiennes par quelques légères fomentations. Les illusions mensongères qui t’aveuglent une fois dissipées, à son éclat même tu reconnaîtras la véritable lumière.

XIII

Qu’un nuage sombre

Étende son ombre

Sur un ciel serein,

Cachés sous ce voile,

Les feux de l’étoile

S’allument en vain.

Quand des mers profondes

L’Auster furieux

Soulève les ondes,

Les flots radieux

Dont la transparence

Avait l’apparence

Et l’éclat des cieux,

Sous un noir mélange

De sable et de fange

Éteignent leurs feux.

Qu’avec violence

Un torrent s’élance

Du sommet des monts,

Le rocher qu’il roule

S’arrête et refoule

Les flots vagabonds.

Pour que ton œil voie

De la Vérité

La sainte beauté,

Pour suivre sa voie

Avec fermeté,

Renonce à la joie,

Bannis de ton cœur

L’espoir et la peur ;

Brave la douleur !

Mortels, quand votre âme

Aime, espère ou craint,

Sa divine flamme

Vacille et s’éteint. »

LIVRE DEUXIÈME

LIVRE DEUXIÈME.

I

Après ces paroles, elle se tut, et lorsqu’elle eut réveillé mon attention par ce court moment de silence, elle reprit en ces termes : « Si j’ai bien compris la cause et le sujet de ton chagrin, c’est ton attachement à ta fortune première et le regret de l’avoir perdue qui te consument. C’est son changement, ou du moins ce que tu considères comme tel, qui a troublé à ce point l’état de ton âme. Je connais tous les prestiges à l’usage de cette habile magicienne, et ses caresses décevantes pour ceux dont elle veut faire ses dupes, jusqu’au moment où elle les plonge dans le désespoir en les abandonnant à l’improviste. Que si tu veux te rappeler son caractère, ses habitudes et ses façons d’agir, tu reconnaîtras que ce qu’elle t’a donné ou retiré n’était rien moins que précieux. Il ne me sera pas difficile, je pense, de rappeler ces vérités à ta mémoire.

« Au temps même où tu jouissais de sa présence et de ses faveurs, tu la gourmandais souvent par des apostrophes viriles ; et tu la harcelais à coups de sentences empruntées à mes oracles. Mais une révolution subite ne se produit jamais dans les choses sans jeter quelque perturbation dans les esprits. C’est ainsi que pendant un temps, toi aussi tu as failli à ta sérénité habituelle. Mais le moment est venu de te faire savourer un doux et délicieux breuvage qui, pénétrant jusqu’au fond de tes organes, préparera les voies à des philtres plus héroïques. Vienne donc avec sa persuasive éloquence la Rhétorique, qui ne se maintient dans le droit chemin qu’en suivant docilement mes instructions, et qu’à ses côtés, la Musique, cette charmante esclave née dans ma maison, fasse entendre des accords tantôt graves, tantôt légers.

« Qu’est-ce donc, ô homme, qui t’a plongé dans la tristesse et le deuil ? Tu as vu quelque chose de nouveau et d’extraordinaire, sans doute. Quoi ! tu t’imagines que la Fortune a changé à ton égard ? Non pas. De tout temps elle a eu ces procédés et ce caractère. Il est plus vrai de dire que dans ses rapports avec toi, c’est à son inconstance qu’elle est restée fidèle. Telle elle est aujourd’hui, telle elle était naguère lorsqu’elle te cajolait et qu’elle te fascinait par le mirage d’une félicité trompeuse.

« Tu connais à présent sous son double visage cette aveugle divinité. Déguisée encore pour nombre d’autres, elle s’est révélée à toi tout entière. Si tu approuves ses procédés, accepte-les tels qu’ils sont et ne te plains pas. Si sa perfidie te fait horreur, repousse avec mépris ses pernicieuses caresses. Ce qui te cause aujourd’hui tant d’affliction devrait être pour toi un motif de tranquillité. Tu es enfin débarrassé d’une compagne que personne ne peut être sûr de conserver près de soi. De bonne foi, peux-tu attacher beaucoup de prix à une félicité que tu dois perdre ? Peux-tu l’aimer beaucoup, cette Fortune présente aujourd’hui, absente demain peut-être, et qui, en fuyant, ne te laissera que le désespoir ? Si personne ne peut la retenir à son gré, si le malheur arrive quand elle s’en va, qu’est-ce donc que cette divinité volage, sinon l’avant-coureur de quelque calamité prochaine ? Il ne suffit pas, en effet, de ne regarder que la situation qu’on a sous les yeux ; la sagesse veut qu’on envisage la fin de toute chose. Or, à voir la Fortune courir si facilement d’un extrême à l’autre, ses menaces ne sont pas plus à craindre que ses faveurs à souhaiter.

« Enfin, il faut te résoudre à supporter avec résignation tout ce qui peut t’arriver dans les domaines de la Fortune, une fois que tu as courbé la tête sous son joug. Prétendre retenir ou congédier à ton gré le tyran que tu t’es volontairement donné, ne serait-ce pas excéder ton droit et empirer par ton impatience une condition que tu ne peux changer ? Si tu confiais ta voile aux vents, tu suivrais l’impulsion non de ta volonté, mais de leur souffle. Si tu confiais des graines à la terre, tu aurais à balancer les bonnes années par les mauvaises. Tu as accepté la domination de la Fortune, elle est ta maîtresse, soumets-toi donc à ses caprices. Quoi ! tu prétends arrêter la rapide évolution de sa roue ? Ô le plus insensé des hommes ! Que la Fortune s’arrête un moment, elle ne mérite plus son nom [1].

II

Sous sa fantasque main tout s’agite et varie :

L’ouragan est moins prompt ; avec moins de furie

L’Euripe bondit sur l’écueil ;

Aux rois, terreur du monde, elle arrache leur foudre,

Relève les vaincus prosternés dans la poudre

Et flatte un moment leur orgueil.

Le mal qu’elle a causé, pour elle est plein de charmes ;

Elle est sourde aux sanglots, elle se rit des larmes ;

Tels sont ses plaisirs et ses jeux ;

Pour attester sa force, il faut que l’homme pleure,

Et son plus grand triomphe est de faire en une heure

Un misérable d’un heureux.

III

« Mais je voudrais discuter un peu avec toi comme pourrait le faire la Fortune. Vois si sa cause n’est pas juste. « D’où vient, ô homme, que tu t’obstines à m’accuser et à me poursuivre de tes plaintes ? Quel tort t’ai-je fait ? Quels biens possédais-tu que je t’aie enlevés ? Choisis un arbitre, celui que tu voudras, et voyons à qui appartiennent en somme les richesses et les honneurs. Si tu peux prouver que quelque mortel y ait un droit légitime, je t’accorderai sans hésiter que ce que tu réclames était bien à toi. Le jour on la nature t’a tiré du sein de ta mère, je t’ai recu nu et dans l’indigence de toutes choses ; et si aujourd’hui tu te montres si disposé à la révolte, c’est que je t’ai élevé avec une indulgence et une tendresse excessives. Enfin, autant qu’il dépendait de moi, je t’ai entouré d’opulence et de splendeur, Maintenant il me plaît de retirer ma main : rends-moi grâces pour avoir joui de biens qui ne t’appartenaient pas : tu n’as pas le droit de te plaindre comme si tu avais perdu les tiens propres. Pourquoi donc gémis-tu ? Je ne t’ai fait aucun dommage, Richesses, honneurs et autres choses semblables, tout cela est de mon domaine. Ce sont des esclaves qui me reconnaissent pour leur souveraine ; ils arrivent avec moi, avec moi ils se retirent. Je l’affirme sans crainte : si les biens dont tu déplores la perte avaient été à toi, tu ne les aurais pas perdus.

« Est-ce que, seule au monde, je ne pourrai user de mon droit ? Le Ciel peut faire luire des jours sereins, et les couvrir ensuite des ténèbres de la nuit. L’Année peut tantôt couronner le front de la Terre de fleurs et de fruits, tantôt l’ensevelir sous les pluies et les frimas. Il est permis à la Mer d’aplanir aujourd’hui sa nappe souriante et demain de hérisser ses îlots au souffle des tempêtes. Et moi dont le caractère répugne à la constance, j’y serais enchaînée par l’insatiable cupidité des hommes ! Le changement, voilà ma nature, voilà le jeu éternel que je joue. Ma roue tourbillonne sous ma main. Élever en haut ce qui est en bas, jeter en bas ce qui est en haut, voilà mon plaisir. Monte, si le cœur t’en dit, mais à condition qu’aussitôt que la règle de mon jeu le voudra, tu descendras sans te plaindre. Est-ce que tu ne connais et sais pas mon caractère ? Est-ce que tu ne savais pas l’histoire du roi de Lydie Crésus ? D’abord il s’était rendu redoutable à Cyrus ; mais atteint bientôt par le malheur, il allait périr dans les flammes d’un bûcher, quand, par la faveur du Ciel, un orage lui sauva la vie. Est-ce que tu as oublié Paul-Émile, payant à l’infortune du roi Persée, son prisonnier, le pieux tribut de ses larmes ? Et les lamentations des tragédies ! déplorent-elles autre chose que les coups aveugles portés par la Fortune à la félicité des rois ? N’as-tu pas appris, dans ton enfance, l’histoire des deux tonneaux remplis, l’un de maux, l’autre de biens, et placés à l’entrée du séjour de Jupiter  [2] ? Qu’as-tu à dire si c’est dans le tonneau des biens que tu as puisé le plus largement ? si je ne t’ai pas entièrement abandonné ? si mon inconstance même peut te faire espérer un meilleur sort ? Quoi qu’il en soit, ne te laisse pas consumer par le chagrin, et puisque tu vis dans un royaume où la loi est la même pour tous, ne réclame pas de privilège. »

IV

Du bon Plutus la main inépuisable

Leur versàt-elle autant de biens

Que l’Océan roule de grains de sable,

Autant qu’aux champs aériens,

Lorsque la nuit a déployé ses voiles,

Sur le fond obscurci des cieux

On voit briller de rayons et d’étoiles ;

Les hommes toujours soucieux

N’en gémiraient pas moins de leur détresse,

En vain Dieu, touché de leurs cris,

Les comblerait d’honneurs et de richesse :

Bien possédé n’a plus de prix.

Regorgeant d’or voyez l’âpre avarice :

Sa gueule encor s’ouvre et rugit !

Quel frein pourrait de cet ignoble vice

Dompter le féroce appétit ?

Eenseveli dans ta vaste opulence,

Portes-tu plus loin tes souhaits ?

Va, tu mourras, riche, dans l’indigence :

Si tu te crois pauvre, tu l’es.

V

« Si, pour sa justification, la Fortune te tenait un pareil langage, tu n’aurais certainement rien à lui répondre. Ou si tu peux alléguer quelque bonne raison à l’appui de ta plainte, parle, je t’en donne congé. » Alors moi : « Je conviens, dis-je, que tes paroles sont spécieuses, et comme imprégnées du doux miel de la Rhétorique et de la Musique ; aussi longtemps qu’on les entend, on est sous le charme. Mais pour un malheureux le sentiment de son malheur est plus pénétrant encore. Aussi, dès que cette harmonie a cessé de résonner à mon oreille, le chagrin que nourrit mon cœur reprend le dessus. — Cela est vrai, dit-elle. Aussi bien, ces expédients n’ont pas pour but de te guérir : la douleur est trop vive encore pour supporter le remède : il s’agit seulement de l’engourdir. Quant aux agents assez actifs pour pénétrer jusqu’au siège du mal, lorsqu’il en sera temps, j’y aurai recours. Cependant, il ne faut pas que tu te fasses mal à propos misérable. As-tu donc oublié tous tes bonheurs, leur nombre et leur nature ? Je ne dirai rien de la protection qu’après la mort de ton père tu trouvas auprès des personnages les plus éminents, ni de ton admission dans la famille des princes de la cité, auxquels tu appartenais déjà par le genre de parenté le plus précieux de tous, puisque tu leur étais cher avant de devenir leur allié. Qui donc ne t’a pas proclamé le plus fortuné des hommes, ayant pour parents d’adoption des personnages si illustre [3], pour épouse une femme si vertueuse, et (heureux hasard !) pour enfants, des fils ? Je passe sous silence (ce sont des avantages communs à d’autres) les dignités qui ont honoré ton adolescence [4] après avoir été refusées à des vieillards : j’ai hâte d’arriver aux faits exceptionnels qui ont mis le comble à ta félicité. Si les biens de cette vie peuvent être comptés pour quelque chose quand il s’agit de bonheur, les malheurs, si grands qu’ils soient, qui ont assailli la tienne, peuvent-ils effacer de ton souvenir le jour où tu as vu tes deux fils, consuls en même temps, sortir de ta maison, escortés par le sénat et salués des acclamations du peuple ? lorsque toi-même, au milieu du sénat qu’ils présidaient du haut de leurs siéges curules, tu as prononcé le panégyrique du Roi et conquis la palme du génie et de l’éloquence ? lorsque dans le Cirque regorgeant de spectateurs, assis entre tes deux consuls, tu as dépassé l’attente de la foule par tes largesses triomphales ? J’imagine que tu n’as pas ménagé les compliments à la Fortune lorsqu’elle te traitait ainsi en enfant gâté et qu’elle te comblait de ses caresses et de ses grâces. Tu lui as arraché une faveur qu’elle n’avait, avant toi, accordée à personne dans une condition privée [5]. Eh bien ! veux-tu régler tes comptes avec la Fortune ? Aujourd’hui, pour la première fois, elle t’effleure d’un regard jaloux. Or, si tu considères le nombre et la nature de tes joies ou de tes peines, tu ne pourras nier qu’aujourd’hui encore tu ne sois heureux. Que si tu ne te regardes pas comme tel, parce que les avantages dont naguère tu croyais jouir ont disparu, tu n’as pas sujet de te croire misérable, puisque les prétendus maux qui t’attristent aujourd’hui disparaîtront à leur tour. Est-ce donc pour la première fois et comme un étranger novice que tu assistes à cette comédie de la vie ? Quelle stabilité peux-tu attribuer aux choses humaines, lorsque souvent il ne faut qu’une heure pour enlever l’homme lui-même ? Et puis, à supposer que l’on puisse compter, quoique rarement, sur la constance du hasard, toujours est-il que le dernier jour de la vie est en quelque sorte la mort de la Fortune, même fidèle. Qu’importe donc que la séparation commence par ta mort ou par sa fuite ?

VI

Du haut de son char de lumière,

Quand Phébus ouvrant sa carrière

Commence à colorer les cieux,

L’humble étoile sous sa paupière

Voile ses yeux.

Au souffle de Zéphyre éclose,

Au mois de mai voyez la rose

Étaler ses fraîches couleurs ;

Vienne l’Auster froid et morose :

Adieu les fleurs !

Des mers souvent l’humide plaine

Brille au soleil calme et sereine ;

Mais l’Aquilon, fils du Chaos,

Souvent de sa fougueuse haleine

Trouble les flots.

Puisque tout n’est qui inquiétude,

Changement et vicissitude,

Défiez-vous du lendemain,

Et dites avec certitude :

« Rien n’est certain. »

VII

Je pris alors la parole : « Les faits que tu viens de rappeler sont vrais, ô mère de toutes les vertus, et je ne puis nier le rapide enchaînement de mes prospérités. Mais c’est précisément ce souvenir qui me dévore. Car, parmi toutes les disgrâces de la fortune, le plus cruel malheur est d’avoir été heureux [6]. — Mais, répondit-elle, parce que tu expies une erreur de ton jugement, ce n’est pas une raison pour que tu t’en prennes aux choses elles-mêmes. En effet, si tu attaches quelque prix à un vain mot, c’est-à-dire au bonheur qui dépend du hasard, examinons ensemble le nombre et la valeur inestimable des biens dont tu es encore abondamment pourvu. Et si, de tous les trésors que tu possédais jadis, la faveur divine t’a, jusqu’à ce jour, conservé les plus précieux intacts et sans dommage, nanti du plus clair de ton bien, pourras-tu, sans injustice, te plaindre de ton sort ? Or, il existe encore, plein de force et de santé, ce glorieux ornement du genre humain, ton beau-père Symmaque, et, ce que tu payerais volontiers de ta vie, cet homme, en qui se résument toute sagesse et toute vertu, est sans inquiétude pour lui-même tout en gémissant de tes malheurs [7]. Elle existe encore, ton épouse, ce modèle achevé de modestie et de chaste pudeur, cette femme dont toutes les qualités peuvent s’exprimer par ce mot : elle ressemble à son père. Elle existe, dis-je, et c’est pour toi seulement, tant ce monde lui est odieux, qu’elle consent à vivre ; et, je suis tentée d’en convenir moi-même, le seul sujet d’affliction qui puisse altérer ton bonheur, c’est qu’en songeant à toi, elle se consume dans les larmes et dans la douleur. Que dirai-je de tes fils, personnages consulaires, chez qui l’on voit déjà briller, autant qu’il se peut dans un âge aussi tendre, le génie de leur père et de leur aïeul ? Et, comme le principal souci de cette vie mortelle, c’est celui de la conserver, que tu serais heureux, si tu connaissais ton bonheur, toi qui, à cette heure encore, possèdes des trésors qui, de l’aveu de tous, ont plus de prix que la vie ! Sèche donc tes larmes. La Fortune n’a pas encore pris tous les tiens en aversion, et tu n’as pas trop souffert de la tempête, puisque tes ancres tiennent encore solidement et qu’elles te conservent, avec la consolation du présent, l’espoir de l’avenir. — Oh ! qu’elles continuent à tenir, m’écriai-je, je le demande au ciel : tant qu’elles me conserveront ces biens, quoi qu’il advienne, je surnagerai. Néanmoins, tu vois combien je suis déchu de ma gloire. » Mais elle : « J’ai déjà gagné un point, dit-elle, si dans ta condition tout ne te semble pas également malheureux. Mais ta mollesse me révolte. Ton bonheur n’est pas complet : faut-il pour cela te désoler et te plaindre avec tant d’amertume ? Ou est l’homme en possession d’une félicité si accomplie, qu’à certains égards il n’ait sujet de chercher noise à la Fortune ? C’est chose précaire que la prospérité d’ici-bas : jamais elle ne se donne tout entière et elle a toujours un terme. L’un regorge de richesses, mais rougit de sa naissance. L’autre est d’une noblesse qui le signale aux yeux de tous, mais il est à l’étroit dans un pauvre patrimoine et préférerait n’être connu de personne. Celui-ci, noble et riche, vit dans le célibat et s’en afflige. Celui-là a fait un heureux mariage ; mais, privé d’héritiers de son sang, il nourrit sa fortune pour un étranger. Cet autre a le bonheur d’être père, mais les désordres de son fils ou de sa fille le plongent dans le deuil et les larmes. De là vient que personne ne s’accommode sans peine des conditions de sa fortune. Chacune à son inconvénient : avant l’épreuve on l’ignore ; après, on s’en irrite. Ajoute à cela que la délicatesse s’accroît en proportion du bonheur, et que si tout ne lui réussit pas à souhait, l’homme que l’adversité n’a jamais éprouvé s’affaisse au moindre choc : tant il faut peu de chose pour enlever aux plus heureux toute leur félicité.

Combien de gens, à ton avis, se croiraient ravis au ciel s’il leur échéait une part, si mince qu’elle fût, des débris de ton opulence ? Ce pays même que tu appelles un lieu d’exil, pour ceux qui l’habitent est une patrie [8]. Tant il est vrai qu’il n’y a de misérable que ce que l’on croit tel, et qu’au contraire tout est bonheur pour qui sait se résigner. Mais est-il un homme si heureux qui, pour peu que l’impatience le gagne, ne veuille changer son état ? Combien de sortes d’amertumes pour altérer la douceur de la félicité humaine, puisque, de quelques jouissances qu’elle soit la source, dès qu’elle veut partir, aucun effort ne la peut fixer !

« Il est donc clair que les choses humaines ne peuvent procurer qu’un bonheur bien misérable, puisque les âmes résignées s’en dégoûtent à la longue, et que les esprits inquiets ne s’en accommodent jamais de tout point. Pourquoi donc, ô mortels, cherchez-vous le bonheur au dehors, quand c’est en vous-mêmes qu’il réside ? L’erreur et l’ignorance vous aveuglent. Je te ferai voir en peu de mots en quoi consiste la souveraine béatitude. Connais-tu rien qui te soit plus précieux que toi-même ? Rien, diras-tu. Donc, si tu arrives à te posséder toi-même, tu posséderas un bien que tu ne voudras jamais perdre, et que la Fortune ne pourra jamais te ravir. Et, pour te convaincre que tous ces avantages fortuits ne peuvent pas constituer la béatitude, fais-toi ce raisonnement : Si la béatitude est le souverain bien aux yeux de tout être doué de raison, et si l’on ne peut appeler souverain bien ce qui nous peut être ravi, puisqu’à cette condition seulement se reconnaît sa supériorité, il est manifeste que la possession de la béatitude est incompatible avec l’instabilité de la Fortune. Il y a plus. L’homme qui s’abandonne à cette félicité précaire, sait ou ne sait pas qu’elle est sujette au changement. S’il ne le sait pas, quel bonheur peut-il trouver dans une ignorance aveugle ? S’il le sait, il doit craindre nécessairement de perdre ce dont la perte possible est pour lui hors de doute ; et, par conséquent, craignant toujours, il ne peut être heureux. Mais peut-être que, cette perte une fois subie, il ne s’en mettrait pas en peine ? Toujours serait-il que c’est un bien maigre bonheur que celui dont on supporterait la perte sans regret.

« Pour toi, comme je sais que tu es convaincu et que tu tiens pour démontré par un grand nombre de preuves que l’âme humaine n’est pas mortelle ; comme il est clair, d’ailleurs, que le bonheur fortuit du corps trouve son terme dans la mort, tu ne peux douter que, si la mort peut enlever le bonheur, tout le genre humain ne doive, par le fait même de la mort, s’abîmer dans la misère. Or, nous savons qu’un grand nombre d’hommes ont recherché la jouissance de la béatitude [9], non-seulement par le sacrifice de leur vie, mais au prix des tourments et des supplices ; comment donc la vie, tandis qu’elle dure, peut-elle rendre les hommes heureux, si son extinction ne les rend pas misérables ?

VIII

Si tu veux édifier

Un réduit, indestructible,

Capable de défier

L’Eurus au souffle terrible

Et l’Océan furieux,

Ne construis pas ton asile

Sur une plage mobile,

Ni sur un mont sourcilleux.

L’Eurus au sommet du mont

Fait rage et souffle sans cesse ;

Plus perfide, le limon

Sous le moindre poids s’affaisse :

Loin de l’attrayant danger

De la nue ou de la grève,

Que ton humble toit s’élève

Sur un modeste rocher.

Sans péril pour ton repos

Les vents, la foudre et l’orage

Pourront soulever les flots

Et broyer le roc sauvage :

Sous les remparts fortunés

De ton abri tutélaire

Tu braveras la colère

Des éléments déchaînés.

IX

« Mais puisque le baume de mes raisonnements a déjà pénétré dans ton âme, je pense que le moment est venu de recourir à des moyens un peu plus énergiques. Dis-moi, lors même que les dons de la Fortune ne seraient ni fragiles ni temporaires, qui y a-t-il en eux qui puisse devenir entièrement vôtre, ou dont un examen attentif ne doive diminuer la valeur ? Est-ce par rapport à vous, ou en vertu de leur nature propre, que les richesses sont précieuses ? De toutes celles que l’on connaît, lesquelles faut-il préférer ? l’or ? des monceaux d’écus ? Mais c’est en se disséminant, non en s’accumulant, qu’ils montrent leur éclat, puisque l’avarice engendre la haine, et la libéralité la gloire. D’autre part, nul ne peut conserver ce qu’il a transféré à un autre. Je conclus de là que l’argent commence à prendre du prix, lorsque, passant en d’autres mains, il cesse d’appartenir à celui qui en a fait largesse. Ajoutons que, si quelqu’un pouvait accaparer tout l’or qui circule sur la terre, le reste des hommes serait réduit à l’indigence. Le son de la voix peut, sans diminuer de volume, remplir également les oreilles d’une foule d’auditeurs ; mais vos richesses, à moins de se fractionner, ne peuvent passer entre les mains de plusieurs. Cela étant, elles doivent nécessairement appauvrir ceux qu’elles abandonnent. O les tristes et misérables trésors, puisqu’ils ne peuvent être possédés en totalité par plusieurs, et qu’ils ne sauraient devenir la propriété d’un seul sans appauvrir tous les autres !

« L’éclat des pierreries fascine vos yeux ? Mais, en admettant que cet éclat ait quelque valeur en soi, il est propre aux pierreries, non à l’homme. Aussi, que les hommes l’admirent, c’est ce que j’admire grandement moi-même. Qu’y a-t-il, en effet, dans une substance dépourvue de vie, de mouvement et d’organes, qui puisse à bon droit paraître beau à une créature vivante et raisonnable ? Ces objets sont, à la vérité, l’ouvrage du Créateur, et, dans leur espèce, ils offrent quelques traits d’une beauté inférieure ; mais le rang qu’ils occupent est tellement au-dessous du vôtre, qu’ils ne méritent nullement votre admiration. Est-ce que la beauté des champs vous ravit ? Pourquoi non ? c’est une belle partie d’un magnifique ouvrage. C’est à ce titre que nous nous plaisons à contempler la surface d’une mer paisible ; c’est à ce titre que nous admirons le ciel, les étoiles, le soleil et la lune. Et qu’as-tu de commun avec toutes ces choses ? Oserais-tu t’enorgueillir de leur splendeur ? Est-ce que ton corps se couvre de fleurs au printemps ? Est-ce ta propre fécondité qui gonfle les fruits de l’été ? Pourquoi te laisser emporter à des joies frivoles ? Pourquoi t’attacher aux choses du dehors comme si elles t’appartenaient en propre ? Ta fortune ne rendra jamais tien ce que la nature n’a pas mis en toi. Sans aucun doute, les productions de la terre sont destinées à nourrir les êtres vivants. Mais si tu bornes tes désirs à la satisfaction des besoins de la nature, tu n’as que faire des prodigalités de la fortune. De peu de chose, et à peu de frais, la nature se contente ; une fois rassasiée, le superflu dont tu la forcerais de se gorger lui deviendrait fastidieux ou nuisible.

« Peut-être qu’à ton avis il est beau de se pavaner sous des vêtements somptueux ? Si leur aspect flatte le regard, c’est l’étoffe ou le talent de l’ouvrier que j’admire. Est-ce dans un long cortège de serviteurs que tu places ta félicité ? S’ils sont dépravés, je ne vois là qu’un fléau pour ta maison et une bande d’ennemis armés contre leur maître ; s’ils sont honnêtes gens, de quel droit comprends-tu la probité d’autrui dans le bilan de tes richesses ? D’après cela, il est évident, que, de tous les biens que tu t’attribues, il n’en est pas un qui, au bout du compte, t’appartienne. Et s’ils n’ont en réalité rien de beau ni de désirable, pourquoi t’affliger de les perdre ou te réjouir de les conserver ? Que s’ils sont beaux naturellement, en quoi cela te regarde-t-il ? Par eux-mêmes, et distraits de ta fortune, ils plairaient tout autant. Car s’ils ont du prix, ce n’est pas parce qu’ils sont venus accroître tes richesses ; c’est plutôt parce que tu leur en supposais, que tu as voulu en grossir tes trésors.

« Au demeurant, quel est le but de tout ce bruyant étalage ? Apparemment de chasser la pauvreté par l’abondance. Or, c’est tout le contraire qui arrive. Ce n’est qu’à grand renfort d’étais qu’on peut soutenir une si lourde masse d’objets précieux. La vérité, c’est que les besoins s’accroissent en proportion des richesses, et qu’au contraire ils se réduisent à peu de chose pour l’homme qui les règle sur les exigences de la nature, et non sur l’insatiabilité de ses désirs. Vous ne trouvez donc en vous aucun bien qui vous soit propre, que vous demandez ainsi vos richesses aux objets extérieurs et étrangers à votre nature ? Par quel renversement des choses, un être vivant, presque un dieu, puisqu’il est doué de raison, s’imagine-t-il qu’il n’a d’autre éclat que celui qu’il doit à la possession de quelques hochets inanimés ?

« Le reste des créatures est satisfait de ce qu’il possède : mais vous, que votre raison assimile à Dieu, ce sont les objets les plus bas que vous choisissez pour orner votre nature si relevée ! Et vous ne sentez pas quelle injure vous faites à votre créateur ! Il a voulu que sur la terre l’homme tînt le premier rang parmi tous les êtres, et vous, vous ravalez votre dignité au-dessous des créatures les plus infimes. Car s’il est vrai qu’un bien ait plus de prix que celui qui le possède, comme vous faites consister les vôtres dans les plus vils objets, d’après votre estimation même, ces objets vous priment en valeur. Et, par le fait, l’estimation est exacte. Car telle est la condition de l’homme, que s’il est supérieur au reste des créatures lorsqu’il a conscience de lui-même, il tombe plus bas que la brute lorsqu’il cesse de se connaître. Chez les animaux, cette ignorance de soi-même est une conséquence de leur nature ; chez l’homme, c’est un effet de sa dégradation.

« Que votre erreur est donc grande, vous qui pensez que l’on peut s’embellir au moyen d’une parure étrangère ! C’est tout simplement impossible. En effet, quand un objet doit son éclat à des ornements d’emprunt, ce sont ces ornements qu’on admire. Quant à l’objet qu’ils recouvrent et dérobent aux regards, il n’en conserve pas moins toute sa laideur. De plus, je ne puis accorder que ce qui peut nuire à qui le possède soit un bien. Est-ce que je mens ? Non, diras-tu. Or, les richesses ont souvent nui à ceux qui les possédaient, par cette raison que les scélérats les plus pervers, et conséquemment les plus avides du bien d’autrui, se croient seuls dignes de posséder tout ce qu’il y a au monde d’or et de pierres précieuses. Toi donc, qui trembles et redoutes aujourd’hui l’épieu et le glaive [10], si tu étais entré sans bagages dans ce sentier de la vie, tu chanterais au nez du voleur. Étrange félicité que celle qui vient des richesses de la terre, si on ne peut l’acquérir qu’aux dépens de sa sécurité !

X

De l’âge d’or, ô félicité pure

L’homme ignorant votre luxe fatal

Vivait de fruits qu’une avide culture

N’arrachait pas encore au sol natal.

Avait-il faim ? dans la forêt prochaine,

Après un jour d’abstinence, le chêne

Lui fournissait un facile régal.

Le miel jamais dans sa coupe rustique

N’avait au vin mêlé ses doux poisons ;

Jamais de Tyr la pourpre magnifique

N’avait de l’Inde imprégné les toisons.

Dans le torrent il puisait son breuvage ;

Un large pin lui prêtait son ombrage,

Il s’endormait sur un lit de gazons.

Aucun vaisseau sur une mer profonde

N’avait encor sillonné son chemin ;

Aucun traitant aux limites du monde

N’avait porté l’or et l’amour du gain,

Jamais au bruit des haineuses fanfares

N’étincelait entre des mains barbares

Un glaive affreux, rouge de sang humain.

Et pourquoi donc le démon des batailles

Eût-il soufflé sur ce peuple naissant ?

Quel est le prix de tant de funérailles ?

Pour vivre heureux faut-il verser le sang ?

Ah ! plût au ciel que le siècle où nous sommes

Pût revenir aux mœurs des premiers hommes,

Et fût comme eux de tout meurtre innocent !

Mais l’avarice a desséché les âmes !

Tout se flétrit à son souffle mortel :

L’Etna jamais n’a vomi plus de flammes.

Ce fut un fou dangereux et cruel

Qui s’avisa d’arracher à l’abîme

La perle et l’or, ces complices du crime,

Dans les enfers relégués par le Ciel.

XI

« Que dirai-je des dignités et de la puissance, que, dans votre ignorance de la véritable dignité et de la véritable puissance, vous élevez jusqu’au ciel ? Si elles échoient à un scélérat, quels incendies, quelles éruptions de l’Etna, quels déluges peuvent égaler leurs ravages ? Tu t’en souviens sans doute, à cause de l’arrogance des consuls, vos ancêtres voulurent abolir le pouvoir consulaire, qui avait inauguré leur liberté [11]. Déjà, à cause de l’arrogance des rois, ils avaient supprimé dans Rome jusqu’au nom de roi. Et si par aventure, bien rarement, il faut le dire, les dignités sont conférées à des gens de bien, quel titre peut les recommander, sinon la moralité de ceux qui en sont revêtus ? D’où il faut conclure que ce n’est pas la vertu qui tire son éclat des dignités, mais que ce sont les dignités qui empruntent le leur à la vertu.

« Après tout, en quoi consiste cette puissance humaine, si désirable et si éclatante à vos yeux ? Vous ne regardez donc pas, ô vils animaux, à qui vous croyez commander ? Si tu voyais une souris s’arroger l’autorité et la puissance sur toutes les autres souris, quels éclats de rire ne pousserais-tu pas ? Or, si tu songes à votre corps, que trouveras-tu de plus faible que l’homme, puisque souvent la piqûre d’une mouche chétive ou l’introduction d’un ver dans quelque organe suffit pour lui donner la mort ? Et quel pouvoir un homme peut-il exercer sur un autre homme, si l’on excepte le corps [12], et ce qui est moins que le corps, je veux dire les biens ? Pourra-t-on jamais commander à une âme libre ? Est-il possible d’ébranler la résolution d’un esprit ferme et de troubler sa sérénité ? Un tyran s’était imaginé que par la violence des supplices il contraindrait certain homme libre [13] à dénoncer les complices d’une conspiration tramée contre lui ; mais l’autre se coupa la langue avec les dents et la cracha au visage du farouche tyran. Ainsi, ces tortures que le tyran regardait comme un instrument de cruauté, furent pour le sage une occasion de vertu. Est-il d’ailleurs un traitement qu’un homme puisse infliger à un autre sans être exposé à le subir à son tour ? D’après la tradition, Busiris, qui avait coutume d’immoler ses hôtes, fut mis à mort par Hercule son hôte. Régulus avait jeté dans les fers un grand nombre de Carthaginois pris à la guerre ; mais bientôt lui-même tendit les mains aux fers de ceux qu’il avait vaincus. Quelle puissance accordes-tu donc à un homme qui ne saurait faire que, tout ce qu’il peut contre un autre, un autre ne le puisse contre lui ?

« Mais il y a plus : si les dignités et la puissance possédaient naturellement et en propre quelque chose de bon, elles ne tomberaient jamais en partage aux méchants. Il n’est pas de règle en effet que les contraires se recherchent. La nature répugne à une pareille alliance. Or, comme il est incontestable que d’ordinaire les dignités sont entre les mains des méchants, il est évident aussi que par elles-mêmes elles ne sont pas des biens, puisqu’elles peuvent se combiner avec ce qu’il y a de pire. Il faut conclure de même et à plus forte raison à l’égard de tous les dons de la Fortune, puisque c’est sur les plus malhonnêtes gens qu’ils se répandent avec le plus de profusion. Et à ce sujet, voyez encore : personne ne doute du courage de l’homme qui a fait publiquement preuve de bravoure, et celui qui s’est distingué à la course passe sans conteste pour un bon coureur. Par la même raison, la musique fait les musiciens, la médecine les médecins, la rhétorique les rhéteurs. Toute cause agit conformément à sa nature, et, loin de confondre ses effets avec ceux des causes contraires, élimine par sa propre énergie tout ce qui lui est antipathique. Or, ni les richesses ne peuvent assouvir l’insatiabilité de l’avarice, ni la puissance assurer la possession de soi-même à l’homme que de honteuses passions retiennent dans des liens indissolubles ;

j’ajoute que les honneurs conférés aux pervers, non seulement ne font pas qu’ils en soient dignes, mais trahissent plutôt et font éclater au grand jour leur indignité. Pourquoi cela ? C’est qu’on se plaît à donner abusivement aux choses des noms qui ne leur conviennent nullement et que la réalité dément bientôt. C’est ainsi que ni ces richesses, ni cette puissance, ni ces dignités, ne méritent leurs noms. En résumé, on peut en dire autant de tous les biens de la fortune, puisqu’il est manifeste qu’ils n’ont rien de désirable, rien de bon naturellement ; qu’ils n’échoient pas toujours aux honnêtes gens, et qu’ils ne rendent pas meilleurs ceux qui les possèdent.

XII

On le connaît le César assassin

Qui, bourreau du Sénat romain,

Brûla la ville, empoisonna son frère,

Et sans pâlir, dans le sang de sa mère

Trempa sa parricide main.

Elle était là, nue, un poignard au flanc [14] ;

Lui, d’un air calme et nonchalant

La contemplait, et, l’œil vide de larmes,

En connaisseur il critiquait les charmes

De ce corps livide et sanglant.

Eh bien ! ce monstre, effroi de l’univers,

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